Mutilés volontaires (Luisa Muraro)

Texte initialement publié dans l’Erba Voglio n°6, juin-juillet 1972.
Par Luisa Muraro

Ceux qui prennent pour postulat la présence de masses opprimées et trahies toujours sur le point de se révolter et de lutter contre les patrons, de se faire elles-mêmes justice, de changer le système économique et la société toute entière, sont ceux-là mêmes qui s’avèrent pour la plupart indifférents lorsqu’il s’agit de connaître la condition dans laquelle se trouvent les masses, la façon dont elles vivent l’oppression et les possibles raisons qu’elles ont de se révolter ; face aux discours particuliers de ceux qui racontent comment ils ont été trompés et expriment leurs propres raisons de lutter, on entend souvent ce genre de commentaire : « mais qu’est-ce que c’est que ça ? Mais ce n’est pas un discours politique, il n’y a pas d’indications générales, etc. »

On a presque l’impression que les masses forment une sorte de toile de fond, une scène d’où s’élèvent des bulles de bande dessinée que d’autres (l’avant-garde politique) se chargent de remplir avec les mots justes. On discute beaucoup, énormément même, pour savoir quels sont ces mots justes ; mais ce que je voudrais mieux comprendre, c’est la manière dont on décide de ce qui est politique et de ce qui ne l’est pas. Parce que cette discrimination a lieu dans la pratique ; on la retrouve dans les décisions comme dans le langage courant, et il ne suffit pas de se mettre d’accord sur l’affirmation générique « tout est politique » pour que ce genre de distinction s’évanouisse.

Un exemple : nous discutions récemment entre camarades de comment repousser une tentative de répression contre une expérience dans une école qui avait sérieusement mis en difficulté le système de pouvoir local. L’une des forces de la répression, dans ce genre de cas, consiste à faire naître et alimenter la méfiance des parents qui, bien qu’ils et elles soient en majorité mères au foyer, ouvriers et paysans, ont peur d’une expérience en contradiction avec le régime social et familial des rapports entre adultes et non-adultes. Je fis la proposition d’informer clairement les mères au foyer, les ouvriers et les paysans, en leur racontant ce que nous avions déjà fait et ce que nous voulions faire. Un camarade présent répliqua qu’il était « d’accord avec cette proposition et les autres petites choses » mais qu’il fallait penser avant tout à une « réponse politique » (grève ou occupation, si je me souviens bien).

Ce genre de discrimination n’est jamais clairement théorisée ; elle s’impose de manière presque mécanique car elle émane directement d’une certaine façon d’envisager la pratique politique. Un des aspects typiques est précisément celui que j’ai voulu illustrer par cet exemple : les discours particuliers de ceux qui racontent leur oppression, qui cherchent à la dépeindre, qui expriment les raisons qu’ils ont de la refuser et de vouloir quelque chose de neuf, passent au second plan, sont traités avec impatience ou avec soupçon. On admet seulement le discours « illustratif » du pauvre diable qui parle pour dire : ce que vous théorisez est juste, je suis exploité, opprimé, exactement comme vous le dites. Cela ne sert à rien, et peut même se révéler dangereux, parce que la vérité même d’une théorie révolutionnaire est menacée lorsque la théorie sert à projeter des images et des figures sur l’expérience particulière.

L’utilité, et surtout la vérité, d’une pensée théorique, s’établissent à partir d’un besoin spécifique de comprendre, à partir, donc, d’une expérience particulière reconnue, d’une question réellement posée, d’une possibilité de relier le particulier à une condition générale. Comment établir cette connexion entre ce qui est soutenu en première personne et une possibilité générale d’action, si l’on refuse à l’expérience particulière les mots mêmes qui permettent de la décrire, de la rapporter, de la communiquer aux autres ?

Les discours particuliers sont en effet privés de mots. Le discours théorique général se répand en revanche partout.

Je ne veux pas seulement dire que c’est la préoccupation d’atteindre le point de vue théorique général qui prédomine, dans la pensée comme dans l’action, mais aussi que le langage théorique – celui dans lequel reviennent sans cesse des termes comme : exploitation, lutte de classe, capital et travail, mode de production, idéologie… – remplace le langage descriptif, celui qui devrait nous donner la première interprétation de notre expérience, de notre savoir, de notre vouloir.

C’est une sorte d’hypertrophie idéologique, dont certaines manifestations sont connues, mais qui sont considérées au mieux comme des inconvénients et des défauts, sans que l’on se tourne jamais vers les causes. Le recours à la théorie sans qu’aucune question ne soit posée, sans enquête sur la situation, sans volonté spécifique (dans leur lieu propre et non depuis l’extérieur) génère à long terme une sorte de foi, parce qu’elle suppose et encourage l’adhésion fidéiste, et provoque par conséquent une rupture entre ceux qui y croient et ceux qui n’y croient pas. Parler de cette division comme s’il s’agissait du problème du rapport entre l’avant-garde et les masses me paraît un peu ridicule.

Cette division n’est autre que le double visible d’une autre division, moins visible, que je qualifierais de mutilation de la pratique politique.

Le militantisme politique ressemble souvent à une spécialité de mutilés volontaires : une amputation des nombreuses raisons particulières qui portent à l’agir politique. La dernière raison atteinte – le parti, le mouvement, la révolution… – devient la seule et unique, le reste n’existe plus. On ne veut pas reconnaître, dans la détermination concrète de la volonté politique, une complexité de motifs qui vont de la tristesse de rester dans un appartement bondé ou entièrement désert à la solidarité de classe. Parmi ces nombreuses raisons, certaines sont dites « non politiques », il faudrait donc les ignorer, les renier ou les ridiculiser lorsqu’elles émergent ailleurs. Il y a dans cet effort de rupture que nous portons en nous un mépris de soi, que presque personne n’ose retourner en son contraire : attention, intérêt, soin.

On préfèrera toujours attribuer aux masses des désirs et des volontés qui ne coïncident jamais avec nos propres désirs et nos propres volontés : le camarade qui passe son temps libre à copier et distribuer des tracts peut très bien rechercher ainsi le plaisir d’être avec d’autres, mais ce qu’il demande aux masses, c’est de se mobiliser contre une nouvelle loi ; le camarade fêtard, qui aime la bonne compagnie, criera dans le meeting du 1er mai : aujourd’hui ce n’est pas une fête, c’est une journée de lutte.

On cache et on paralyse ainsi le lien entre d’une part toutes les choses particulières que nous sommes, que nous savons et que nous voulons et de l’autre une possible raison commune dans la pensée et dans la pratique politique. Ce lien, s’il était reconnu, conservé et mis en pratique, pourrait faire de la volonté politique quelque chose de matériel et concret.

L’histoire particulière niée finit par devenir négation de la raison déterminante qui passe à travers les particularités. Le mépris ou l’ignorance des déterminations effectives particulières à travers lesquelles passe la raison des choses aboutissent à un vide de l’imagination et à un manque de volonté, tandis que se multiplient les dilemmes théoriques. Le reste qui s’ajoute n’est rien de plus qu’un palliatif : le souci de s’organiser pour s’assurer d’une continuité qui pourrait émerger de toute autre manière à partir de la volonté pleine et commune ; le langage stéréotypé et codifié, pour garantir une identité que le besoin assumé pourrait nous donner de l’intérieur. C’est ainsi que s’élabore la politique substitutive, la politique ersatz.

La politique substitutive a des aspects hallucinants ou déprimants selon les cas et les individus. Depuis longtemps il est question, pour en faire une juste critique, de la politique bureaucratique, de ceux qui font du parti la raison première et dernière. Mais un nouveau type de politique substitutive est né récemment, avec ses aspects spécifiques. J’en énumère ici quelques-uns.

On oublie la dimension de la réalité et l’on ne se soumet plus à ses exigences. On fantasme à vide, on construit d’improbables édifices, qui ont pour seul soubassement la cohérence des mots (et encore, pas toujours). L’agir politique prend les traits de l’agir magique, comme si l’on pouvait, en touchant un point ou en attaquant quelque chose, déclencher un processus qui subvertit tout ; comme dans la pensée magique, l’intensité du désir remplace la considération des rapports réels entre les choses. Et comme dans la pensée magique, celui qui agit s’attribue la faculté d’être en deux ou trois endroits à la fois, et de n’être pas forcément là où se trouve son corps. Son corps est assis dans à un amphithéâtre, face à vingt ou trente jeunes qui le regardent, mais il est en train d’« agir » ailleurs, dans l’organisation, dans la lutte de classe, dans le combat contre le capital. Tout ce qu’il voit, écoute, touche, devient pour l’opérateur magique un prétexte, une occasion ou une confirmation, en somme ce n’est jamais la réalité. À ses yeux, les rares choses qui dépendent effectivement de ses possibilités, de ses décisions, sont évidentes. C’est ainsi qu’il perd la faculté – après en avoir perdu le goût – de percevoir le fait nouveau, de s’insérer dans ce qui le touche, pour faire quelque chose. Il méprise par conséquent un certain type de travail politique, il oppose aux « petites choses » la recherche de la « réponse politique ».

Où situer, ensuite, cette réponse, dépend de la mesure variable d’une pensée détachée des choses : ce peut être l’occupation d’un bâtiment public, ou bien un projet subversif de grande ampleur (sans doute faut-il le préciser : ce n’est pas cela en particulier ou ce type d’action qui ôte leur valeur aux projets politique, mais le fait que ceux-ci soient élaborés de façon abstraite, séparés de la réalité, qui est avant tout la réalité d’un expérience commune quotidienne).

C’est précisément à son caractère substitutif et à l’automutilation qui en découle que l’on reconnaît l’activité spécifique que l’on nomme « faire de la politique ».

On ne peut plus continuer à considérer qu’il s’agit là de simples inconvénients ou d’erreurs par rapport à un idéal de militantisme politique. L’idéal lui-même est chargé de ces erreurs et les porte avec lui ça et là.

Comment se fait-il que l’on affirme d’un côté que « tout est politique » alors que de l’autre on pratique une politique partielle et amputée ? Ce qui est mis de côté, tu ou nié, c’est l’aspect subjectif qui, précisément selon l’idéal du militantisme politique, sera modifié par l’effet d’une action qui s’abat, elle, sur les causes objectives. Le subjectif est considéré comme un effet : en fait et en droit. N’y prêter aucune attention, ni théorique ni pratique, est un signe évident d’orthodoxie ; et vice versa. On envisage comme effet ce que l’on ne peut ou que l’on ne veut ni voir ni toucher ; et l’on attribue à un processus de cause à effet (qui est la caricature de la démarche scientifique, et a plus à voir avec la magie) la modification de cet objet. Quitte à le traiter comme un résidu irrationnel lorsqu’il subsiste malgré tout, voire en faire un objet d’interventions pédagogiques et moralistes.

C’est la conception de l’histoire comme processus qui justifie la pratique de la politique de substitution. Cette conception (qui passe pour être la conception marxiste) se maintient et se confirme d’ailleurs par les divisons mêmes qu’elle sert à justifier : entre ce que nous sommes et ce que nous voudrions être, entre subjectif et objectif, entre individuel et collectif.

L’attention au moment particulier, à ce qui advient aux individus, au dire et au faire qui sillonnent les chemins singuliers d’une condition – par l’intervention en contexte – n’est pas la simple correction d’un défaut ou l’intégration d’un manque.

Au contraire, cela suggère une scandaleuse inversion, un doute porté sur la conception de l’histoire comme processus. Voilà pourquoi les discours particuliers en surprennent certains et en irritent d’autres.

Ils surprennent, ils sont étranges, parce qu’il ne sont guère conformes au langage codifié de l’analyse politique ; ils irritent parce qu’ils contredisent la raison et l’ordre imaginés des choses.

Mais la paix dans laquelle nous vivions à cet égard était en train de se transformer en un long sommeil troublé de cauchemars…

Luisa Muraro (1972)