L’apprentie et le roman-photo (Valentina Degano)

Publié dans L’erba Voglio, n°1, juillet 1971

J’enseigne dans un centre de formation pour apprentis vendeurs et employés. Les élèves viennent une fois par semaine, pour quatre heures, le matin et l’après-midi. Je consacre une grande partie de ce temps à leur montrer les autres aspects de notre réalité, ceux qui ne se voient pas dans les publicités et de manière générale dans les médias de masse démocratico-bourgeois.

Une mobilisation a été lancée autour de leur condition et des difficultés particulières qu’ils rencontrent en tant qu’apprentis, avec pour objectif la suppression de la catégorie juridique d’apprenti. La période d’apprentissage est longue : on apprend le métier assez vite, puis l’on réalise le même travail que les autres, mais il est avantageux pour le patron de maintenir ce rapport contractuel pendant quelques années, pour ne pas avoir à payer des cotisations plus élevées.

L’objectif de la mobilisation fut reconnu comme valable, mais il ne parvint ni à stimuler l’action ni à rassembler beaucoup de jeunes. J’ai souvent entendu des exclamations comme : « à bas la politique ! » aussi bien de la part des filles que des garçons. Cinquante personnes à peine ont participé à la manifestation du 1er mai (j’y portais une pancarte sur laquelle on pouvait lire : VIVE L’UNITÉ DES MASSES POPULAIRES ! …)

L’échec de la manifestation a conduit à une remise en question totale des objectifs. Bien qu’il s’agît de contradictions réelles, elles n’étaient pas les plus urgentes à leurs yeux, soit parce qu’ils vivaient la condition d’apprenti comme une période transitoire, soit parce qu’ils soutenaient que, même si la figure de l’apprenti venait à disparaître, les employés avec plus d’ancienneté ne cesseraient jamais de faire preuve d’un certain autoritarisme à l’égard des derniers arrivés sur le lieu de travail.

Les raisons avancées par nombre d’entre eux pour justifier leur absence à la manifestation (domicile éloigné, jour férié, interdiction des parents) semblaient insuffisantes ; mais plus tard, alors que ces limites avaient disparu, la participation n’augmenta guère.

Je me suis alors posé la question : quels sont leurs intérêts ? J’ai commencé à demander aux filles ce qu’elles faisaient, une fois rentrées à la maison, dans leurs moments de temps libre. Du temps libre – m’ont-elles répondu – nous n’en avons pas beaucoup, mais nous en profitons pour lire ; des lectures très diverses, avec un goût particulier pour les magazines comme Grazia, Gioia, Intimità, Confidenze ou Grand Hotel. Depuis quelque temps déjà en classe, certains jeunes engagés dans le mouvement lycéen ou dans les comités de quartier critiquaient avec ironie ce genre de journaux. Les filles leur avaient répondu sèchement que chacun a les centres d’intérêt qu’il veut. Il n’y eut guère plus d’échanges sur la question ; le refus réciproque avait conduit à une rupture du dialogue sans que n’émergent les raisons, d’une part, du refus, et de l’autre, de l’acceptation.

Mais je n’ai pas abandonné le sujet, parce que le cours et les débats étaient ignorés par de nombreuses filles qui lisaient justement ces magazines en classe.

Je ne voulais pas critiquer depuis l’extérieur les intérêts des élèves sans tenter d’en comprendre les motivations. Je me suis donc mise à lire moi aussi ces journaux, et j’ai demandé aux jeunes filles de me raconter les histoires qu’elles lisaient. Elles-mêmes étaient sceptiques et incrédules quant à la supposée réalité des faits présentés. Mais ce n’était pas cela qui était important pour elles : ce qui comptait, c’est que tout finisse bien et que les personnages puissent finalement s’aimer sans entraves.

Le monde auquel elles tiennent, celui dont elles perçoivent le reflet dans leurs lectures, est un monde où la vie n’est pas contrainte par le besoin de gagner de l’argent, c’est une vie pleine de belles choses, de beaux vêtements, de voitures de sport, de sentiments profonds et d’histoires d’amour toujours semées d’embûches qui finissent par être surmontées : une vie qu’elles ne vivent pas mais à laquelle elles tiennent malgré tout. Elles savent très bien que leur vie ne se reflète absolument pas dans ce qu’elles lisent, et pourtant elles cherchent à calquer leur propre expérience sur ces modèles.

Celles qui espèrent le plus sont les plus « apprêtées », les plus « mignonnes », tandis que celles qui considèrent ces histoires comme des bêtises ont l’air négligées et désabusées. Et puis il y a celles qui sont engagées dans des activités caritatives ou culturelles et qui, bien qu’elles ne croient pas aux modèles présentés dans ces lectures, semblent sûres d’elles et ont leur propre « charme »

Conditionnée par ma vision du réel, faite de statistiques, d’analyses et de problèmes « banals » par rapport à leurs rêves, j’ai essayé de leur montrer que la réalité n’est pas celle de leurs magazines. Mais elles ne veulent pas reconnaître la réalité et préfèrent la nier ; si elles commençaient à la reconnaître comme réalité, une bonne partie des espoirs qu’elles nourrissent de manière plus ou moins forte s’effondrerait. Il m’a suffi de me défaire un instant de mon costume de prof de gauche pour me rendre compte que je suis tout aussi vulnérable qu’elles sur ce plan : en lisant ces romans-photos, j’ai été en quelque sorte fascinée par la figure de la jeune fille en tailleur-chemisier-longs cheveux et longues jambes-au visage agréable-sûre d’elle-même et libre sentimentalement.

Il faut donc reconnaître cette influence, qui agit également sur nous.

Lorsque je leur ai dit qu’en poursuivant un tel idéal plutôt que de s’y opposer, elles se faisaient complices de tout un autre pan de notre société, marqué par la violence, le pouvoir et l’exploitation, elles m’ont répondu qu’elles en étaient bien conscientes mais qu’elles ne pouvaient rien y faire car il revient à ceux qui commandent de changer ces choses-là. Leur attitude par rapport aux romans-photos était liée à un sentiment d’impuissance face aux contradictions sociales et à un transfert de responsabilité à ceux d’en haut.

La semaine suivante, quand je suis retournée en classe, alors que je leur demandais quel sujet elles désiraient aborder au cours de la journée, une jeune fille s’est exclamée : « Tout ce que vous voudrez, pourvu qu’on ne parle pas de romans-photos ! » Et beaucoup d’entre elles ont continué à les feuilleter pendant l’heure de cours.

Voilà ce qui arrive à ceux qui abordent les problèmes de manière purement intellectuelle. Nous avions discuté, mais aucune proposition alternative valable n’avait émergé pour elles, en tout cas rien de mieux que les romans-photos.

Les problèmes qui sont pour nous macroscopiques, comme l’exploitation des ouvriers, la division du travail, la guerre du Vietnam, elles les ressentaient de manière beaucoup moins forte que les problèmes et les propositions concernant l’éducation libertaire, le dépassement des inhibitions sexuelles et les nouveaux rapports affectifs. Elles exprimaient une exigence de libération par rapport à ces thèmes directement liés à leur vie quotidienne. Si une jeune fille ne peut sortir ni le dimanche ni le soir avec ses amies ou avec son fiancé, le problème de l’exploitation des ouvriers ne sera pas sa priorité. Il serait faux de sa part de vouloir se conformer au modèle des camarades considérées comme mieux préparées ou des enseignants qui valorisent avant tout les comportements des jeunes filles qui s’intéressent à la politique au sens où on l’entend traditionnellement. Alors que ce qu’elles désirent avant tout, c’est se libérer de certains liens, que nous devons nous aussi être en mesure de reconnaître.

Des bibliothèques entières croulent sous le poids des textes de sociologie et de psychologie qui traitent abondamment et sérieusement des problèmes soulevés dans cet article, et pourtant celui-ci nous semble significatif, à plus d’un titre. À partir de son expérience quotidienne tout à fait commune, l’auteure découvre, par-delà la vacuité de la posture traditionnellement « politique » que, primo, lire Intimità, Grand Hotel, etc., c’est-à-dire, en quelque sorte, rêver, peut être indispensable pour survivre ; secundo, que l’on rêve, et que l’on rêve ainsi, parce que l’on a l’impression que le monde est une machine non susceptible d’être modifiée (ou modifiable seulement en rêve) et que l’on se sent impuissant à le transformer. Seul un agir en mesure de transférer sur soi la puissance de mutation qui réside pour l’instant dans le rêve pourra éliminer la nécessité de tels rêves, un agir capable de briser la séparation entre rêve (impossible) et réalité (plus que possible). D’où, tertio, l’indication politique suivante : afin de pouvoir véritablement travailler avec les gens, les toucher concrètement, il faut passer, et ce n’est pas de l’ironie, précisément à travers leurs rêves.