Le bruit du temps de travail (Paolo Gambazzi)

Paru dans L’Erba Voglio n°26, juin-juillet 1976

Je me mets rarement à faire des comptes. Seulement lorsque c’est nécessaire.

Cela m’est arrivé par exemple le 12/12/1975. J’ai pris la mesure du temps de travail, pour l’entendre battre. Et comme je ne suis pas très doué pour faire les comptes je préfère, pour être sûr, enregistrer toutes les étapes. Donc :

Année                          1955                            1970                            1972

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Travailleurs                  19,6 millions                19                                18,7

Total des accidents       1 million                      1,633                           1,599

Accidents mortels         3700                            4368                            4600

Ils ont également annoncé à la radio (il y avait un congrès ad hoc) : chaque année 65 000 cas d’invalidité permanente au travail. En trente ans : un MILLION d’invalides.

Plus : 80 000 = quatre-vingt mille —– morts. Au travail.

Alors :

4600 ÷ 365 = 12,5 morts par jour

= 950

   2200

Douze VIRGULE cinq morts par jour : « virgule cinq » ! 1 mort toute les deux heures (et même un peu moins) :

24 × 60 (minutes) = 1440 minutes ÷ 12,5 = 115.

                                   190

                                   = 650

UN MORT TOUTES LES 115 MINUTES. Même la nuit. Si l’on ne considère que le jour, par exemple de 8h à midi, de 14h à 18h, c’est-à-dire en 8 heures de travail :

8 × 60 (minutes) = 480 ÷ 12,5 = 38 minutes.

                                   1050

                                   = 50

UN mort toutes les 38 minutes.

Il y a une « pause » nocturne !

Si quelqu’un est mort il y a un quart d’heure en un lieu (inconnu, mais certainement de travail), dans 20 minutes quelqu’un d’autre mourra sur un autre lieu (inconnu, mais CERTAINEMENT DE TRAVAIL). Si pendant un heure personne ne meurt, dans la demi-heure qui suit, 3 devront mourir.

            Si pendant un jour personne ne meurt, le jour suivant quelqu’un doit mourir toutes les 20 minutes au travail.

            Qui plus est : le samedi et le dimanche on ne travaille pas (on ne devrait pas travailler).

Alors 52 (semaines) × 2 = 104 jours de non-travail + jours fériés + absentéisme cumulé. Disons 120 jours de « repos ». Et recalculons sur cette base. Donc : 365-120 = 245. Alors, repartons des morts :

4600 ÷ 245 = 18,7 morts par jour

2150

1900

Puis 8 × 60 = 480 ÷ 18,7 = 25. Un mort toutes les 25 minutes de travail effectif.

Puis : refaire les comptes à partit de cette nouvelle valeur.

Bon Dieu !

            Moins de travail = plus de vie ; refus du travail = refus de mourir. Et aussi: refus du déchiquetage du corps. 65 000 invalidités permanentes par an, c’est-à-dire :

65 000 ÷ 265 (jours travaillés) + 265 par jour, avec un « reste » de 75 invalides permanents par an. 480 ÷ 265 = 1,8 (un invalide permanent toutes les 1,8 minutes).

            Quelque part (au travail) en Italie.

Qui plus est, il faut noter : espérance de vie d’une profession libérale – espérance de vie d’un ouvrier / paysan = 10 ans de différence

  • de travail = + de vie              – de travail ouvrier = + de vie

            Et les professions libérales : combien d’accidents du travail ??? LES CLASSES EXISTENT.

            On a l’impression d’entendre le crépitement ininterrompu des invalides et toutes les 25 minutes le bruit sourd d’une mort.

            Crépitement et bruit sourd battent la mesure du temps de travail.           

            Outre le crépitement et les bruits sourds il y a aussi le bruit de fond : les accidents qui arrivent : 1 600 000 par an. C’est-à-dire 1 600 000 ÷ 245 = 6037 par jour, 8161 à l’heure (on dirait la vitesse d’un avion) ; 8161 ÷ 60 = 13 ou 14 accidents à la minute. 1 toutes les cinq SECONDES.

            Puis il y a le bourdonnement à peine perceptible du grondement des machines, des presses, fraises, grues, chariots, tours, chaînes. CHAÎNES.

            Depuis quelque temps, après ces comptes, je n’entends plus les autres bruits pendant les heures du temps de travail. Je me sens mal, très mal, si près du bruit de la réalité. Il est « dans ma tête ».

Je dois réussir à l’évacuer d’une manière ou d’une autre. J’ai donc pensé a un accord avec Dieu (accord réformiste, défaitiste, catholique) : un bras en échange du silence du temps de travail et du travail. (Peut-être suis-je trop égoïste – même catholiquement – pour céder une jambe : je refuserais probablement. Et je dois ajouter : je pense souvent à ce genre d’échanges, « depuis tout petit » et même pour éviter seulement un contrôle de maths). Mais Dieu est mort et, heureusement, on ne peut pas être défaitiste. Se vendre pour un plat de lentilles. Mon bras – c’est terrible – ne vaut pas plus que n’importe quel autre bras. C’est un bras. Je suis lâche, je serais défaitiste : je valoriserais mon bras, je sauverais le monde (toi et moi : Schreber). Dieu, châtre-nous, émascule-nous : et renouvelle le monde en nous baisant et nous forniquant et en nous remplissant et nous fécondant et en nous écartant les fesses, pénétrant orifices et sphincters et trous et plaies (du bras-phallus arraché), tu n’as pas besoin d’entrer, avec tes nerfs-rayons tu es déjà à l’intérieur. Et de notre chatte-cloaque nous accoucherons de la rédemption.

            Dans le cul. Si Dieu existe le salaire disparaît, il ne reste que l’organique. Tu en es si proche que c’est la seule chose qui vaille. Mais Dieu n’est pas ; C’EST POURQUOI IL Y A LE SALAIRE, entre toi et l’organique, entre toi et la rédemption qui n’est plus rédemption mais révolution. Le salaire partout comme forme de vie et de distance de la vie. Et si l’inorganique est loin la mort doit être inexistante.

            Elle ne doit pas exister, elle ne doit pas apparaître, se manifester, signifier, frapper. Elle ne doit pas être vécue (ni par ceux qui meurent ni par ceux qui survivent). Il faut de la propreté, de la décence, de la dignité, du silence dans la mort (organique par excellence). On NE peut pas encore mourir.

            Ne pas dire à ceux qui meurent qu’ils meurent, ne pas savoir que ceux qui meurent meurent, ne pas leur dire pour ne pas savoir : et lui sait que tu sais et tu sais que lui sait. Et tu sens qu’il sent et il sent que tu sens. Laver la mort de la mort. Que la mort soit : DÉCÈS.

            Plus que le sexe (baise générique, la prétendue libération sexuelle), sont refoulés :

  • l’horreur du travail
  • l’homosexualité
  • la mort

par ordre progressif croissant de refoulement. Plutôt qu’horreur du travail nous disons salaire, activité, emploi honnête… Plutôt qu’homosexualité nous disons perversion, pauvres petits et ainsi de suite… Plutôt que mort nous disons trépas, décès. Et puis les proches, dans le journal, annoncent que quelqu’un et mort et (pas encore) enterré. Où, quand, comment, de quelle couleur étaient les murs, en pensant à quoi, en parlant avec qui, ou en se taisant, en croyant aller où, d’où venait-il ou d’où croyait-il venir, pourquoi, le voulait-il ? se rebellait-il, était-ce inévitable ?

Quelle entreprise l’a tué ?

            Et même si nous le savions, ce ne serait que de la sociologie, s’il n’y a pas de vie et il y a un salaire.

            « Aujourd’hui est un bon jour pour mourir », disait le vieux chef indien.

            Il prit une couverture, il monta sur la colline et attendit la mort. Un de ses jeunes amis l’accompagnait.

            La mort ne vint pas, il prit la couverture et s’en retourna au campement et à la vie, toujours avec son jeune ami (du film Little Big Man).

            Où est pour nous ce putain de bon jour ? Qui l’a supprimé du calendrier de notre vie ? Et surtout : pourquoi ?

            Vade retro Paul VI. Mais la marchandise, la valeur, le profit, le travail, le fétiche, qui peut le renvoyer d’où il vient, faire reculer jusqu’à l’inorganique, jusqu’à notre corps, ses liquides, morves, sécrétions, douleurs, démangeaisons, vidanges et remplissages, plaisirs, sensations, besoins, murmures et bulles d’air, toux, désirs et satisfactions, excitations, pulsations, à ses poils et ongles et à ses petites veines ; miens, tout cela ? Combien de temps encore et à quelle distance de la circulation du sang et des stimuli et réponses électriques ? combien de temps sans pouvoir sentir notre consistance différente dans notre chair, peau, os, veines, nerfs ? sans nous sentir déborder, « tomber », de notre trou du cul pour fondre sur la terre-mère-plancher ? et puis revenir. Ou sentir le trafic du sang dans notre cuisse gauche ?

            Nous étudions l’économie. Critique de l’économie politique. Nous devons réduire la distance, qui est le salaire. Fonder une science de l’écoute de l’oisiveté, de la contemplation, de la passivité, de la sensation de soi, de la pratique de soi, de la pénétration de soi, de la sodomie de soi : seuls et entre amis. Mais sans enterrer Marx avant d’avoir ENTERRÉ le salaire.

            Il faut aller au-delà de Marx. Mais d’abord au-delà du salaire.

            « En tant que valeurs d’échange, toutes les marchandises ne sont que des mesures déterminées de temps de travail coagulé. » Dit-il Et salvabit animam suam. Dans Critique de l’économie politique (1859) et dans une longue lettre du 5 mai 1875. Il n’est plus ? NON. Il est encore.

            Cela donne plutôt envie de révolution.

            Et un jour quelque chose du genre devra arriver. Ou une année. Ou une décennie.

            Pas en faisant tache d’huile et par mon travail politique ou celui du Parti (pur travail de conviction, de persuasion : je n’y crois pas ; cela peut être ; mais ce n’est pas l’essentiel, le travail politique comme conviction en tache d’huile).

            De Yenan à Pékin nous allons en Chine. Mais, comme des champignons : ici et là, en groupe ou solitaires : parce que les conditions du terrain, de l’humus, de la mousse, du sous-bois (et des forces productives) l’exigent. Parce que l’exige la poussée de la graine. Mais s’il existe une science du sous-bois (et des forces productives), on ne sait pas grand-chose de la graine, ou plutôt des graines et de leur synchronie contemporaine.

Quand ?

            La graine, souterraine comme la taupe, anime le terrain. « Bien creusé ».

            On creuse sous terre, pas dans le ciel. Pas l’aigle-parti, mais la taupe-individu (de masse) du sous-sol.

            S’il nous arrive à nous aussi en cette époque de devoir sauver notre âme, sauvons-la bien et pas de manière élitaire. Comme si Marx n’avait rien à voir et le salaire non plus. L’organique n’est pas à portée de main, si nous devons, pour sentir le pouls et le bruit de la réalité, faire 4600 ÷ 365 = 12,5 morts par jour…