Abolir la famille (ME O’Brien)

Paru dans Endnotes 5.

Dans le Manifeste du parti communiste, Marx et Engels parlent de « l’abolition de la famille » comme de « l’exécrable intention des communistes ». L’appel à abolir la famille a hanté la lutte prolétarienne depuis, ouvrant un horizon de libération de genre et sexuelle qui a souvent été différée ou supplantée par d’autres orientations stratégiques et tactiques. La phrase évoque la transformation complète, presque impossible à concevoir, de la vie quotidienne. Pour certaines personnes, la famille n’est rien d’autre qu’une chose terrible et implacable qu’elles doivent fuir pour retrouver un semblant d’elles-mêmes. Pour d’autres, elle est la seule source de soutien et de soin contre les brutalités du marché et du travail, des flics racistes et des agents d’expulsion. Pour beaucoup, elle est constamment les deux à la fois. Nul ne peut s’en sortir seul dans ce monde ; et le rapport que l’on entretient à sa propre famille influence directement la manière dont on comprend l’appel à abolir la famille.

Si le slogan d’abolition de la famille pose le problème de savoir ce que serait une ou la famille, il faut aussi chercher à comprendre ce que serait son «  abolition ». Pour Marx, la tâche qui incombait était d’abolir l’Église, l’État, la Famille – la triade frappante de l’ordre des choses – et, enfin, la loi impersonnelle du marché. Marx et Engels emploient le terme d’Aufhebung pour abolition – un terme qui est souvent traduit par « dépassement-conservation », car il véhicule simultanément l’idée de préservation et de destruction. L’abolition n’équivaut pas à la destruction. Qu’est-ce qui est remplacé, et qu’est-ce qui est préservé, dans le mouvement d’abolition de la famille ?

En évitant d’analyser les différentes définitions de la famille comme une série de boites conceptuelles fixes et mortes, j’avance qu’il y a une logique historique à l’œuvre qui sous-tend la transformation de notre slogan, une logique que l’on peut identifier aux dynamiques du capital lui-même. Ce que les militants désignent par « famille » se trouve dans une même dynamique évolutive. Dans les splendeurs et misères du mouvement des travailleurs, qui correspond à une phase distincte du développement capitaliste aussi bien qu’à son horizon de transcendance communiste, il y a une périodisation cohérente de la famille. Les dynamiques en mouvement de la famille des classes laborieuses dans l’histoire capitaliste expliquent les modifications de la critique de la famille chez les révolutionnaires et, enfin, l’horizon les mutations de l’horizon de la liberté de genre.

La famille est soumise à la contradiction de la survie dans une société tronquée, aliénée, comme source à la fois de soulagement et de désespoir. L’abolition de la famille comme slogan aujourd’hui est devenu un appel à l’universalisation de l’amour queer comme destruction du régime normatif et à une ouverture aux libertés de genre et sexuelle pour toutes et tous. Abolir la famille pourrait revenir à généraliser le soin humain dans la communauté humaine réelle du communisme.

1830-18801890-19501960-début 19701970-présent
Forme familiale dominanteFamille bourgeoise.Forme de famille ouvrière, basée sur le salaire masculin et rendue possible par le mouvement des travailleurs.La même forme familiale ouvrière, basée sur le salaire masculin, perdure.Diversification des structures familiales avec survivance de la famille nucléaire.
Destruction capitaliste de la vie familiale des classes laborieusesCrise de la reproduction sociale de la classe ouvrière ; familles paysannes et artisanes attaquées par l’industrialisation ; prolifération du travail du sexe ; aliénation natale en régime esclavagiste.Mobilisation militaire durant les deux guerres mondiales.Croissance des cols blancs ; opportunités d’emplois pour les femmes.La forme familiale ouvrière et basée sur le salaire masculin est désormais impossible.
Vision communiste de l’abolition de la familleDestruction de la famille bourgeoise dans une guerre contre la société bourgeoise, fin de l’hypocrisie monogame (Engels, Fourier, la plupart des socialistes et des anarchistes.Collectivisation du travail reproductif non salarié ; intégration des femmes travailleuses à la masse salariée et libération des mêmes femmes de l’obligation à la famille (Kollontai)Les féministes radicales, les queers et les femmes noires cherchent à abolir l’unité familiale banlieusarde et isolée pour aller vers la libération sexuelle et de genre.

I – L’EUROPE EN VOIE D’INDUSTRIALISATION ET L’AMÉRIQUE DES PLANTATIONS

Crise de la reproduction, 1840-1880

En 1842, un bourgeois allemand de 22 ans arrive dans le centre industriel florissant de Manchester. Il y passe les deux années suivantes à essayer de comprendre la vie du nouveau prolétariat urbain anglais. Il voit dans l’Angleterre l’avenir de la société capitaliste, ce monde qui prenait forme alors dans les nouveaux centres industriels allemands et qui allait ensuite s’étendre à travers toute l’Europe. Il parle aux gens, lit des reportages, explore les rues. Il essaie de communiquer l’horreur qu’il éprouve devant la condition prolétarienne :

« Partout des tas de détritus et de cendres et les eaux usées déversées devant les portes finissent par former des flaques nauséabondes. C’est là qu’habitent les plus pauvres des pauvres, les travailleurs les plus mal payés, avec les voleurs, les escrocs et les victimes de la prostitution, tous pêle-mêle. La plupart sont des Irlandais, ou des descendants d’Irlandais, et ceux qui n’ont pas encore sombré eux-mêmes dans le tourbillon de cette dégradation morale qui les entoure, s’y enfoncent chaque jour davantage, perdent chaque jour un peu plus la force de résister aux effets démoralisants de la misère, de la saleté et du milieu. » [2]

Il se rend bien compte que la classe laborieuse ne peut survivre à ces conditions : « Comment serait-il possible dans ces conditions que la classe pauvre jouisse d’une bonne santé et vive longtemps ? Que peut-on attendre d’autre qu’une énorme mortalité, des épidé­mies permanentes, un affaiblissement progressif et inéluctable de la génération des tra­vailleurs ? » Au cours des décennies centrales du dix-neuvième siècle, la classe laborieuse anglaise mourait trop rapidement pour pouvoir se reproduire. Les conditions qu’Engels décrivit – maladie, surpopulation, accidents du travail, faim, mortalité infantile – rendaient impossible pour les prolétaires d’élever leurs enfants jusqu’à ce qu’ils atteignent l’âge adulte. Seule l’im-migration des paysans dépossédés permettait de maintenir l’accroissement de la population. Les commentateurs de la classe dirigeantes, les premiers travailleurs sociaux et les défenseurs du socialisme se réunissaient tous pour condamner les conditions qu’affrontait la classe laborieuse industrielle et y reconnaissaient une crise de la reproduction sociale.

La recherche contemporaine confirme leurs craintes [3]. Les taux de mortalité infantile atteignaient des chiffres astronomiques et l’espérance de vie des travailleurs s’effondra avec l’urbanisation. Pour à peu près la moitié de la classe laborieuse, en comptant les travailleurs manuels non- et semi-qualifiés, les salaires finançaient les coûts quotidiens de reproduction des travailleurs, mais pas leur remplacement générationnel [4].

Deux tournants majeurs advenus au début du dix-neuvième siècle avaient produit ces conditions observées par Engels : la croissance des usines faisait venir des enfants, des femmes non mariées et des hommes pour travailler hors de chez eux. Les usines crûrent rapidement dans les pays en voie d’industrialisation tout au long du siècle. Au début du dix-neuvième siècle, plus de la moitié des travailleurs manufacturiers dans de nombreux secteurs industriels étaient des enfants pré-adolescents, comme dans le coton anglais en 1816. Dans la décennie de 1840, 15 % des travailleurs du textile français étaient des pré-adolescents. La majorité des enfants employés en Angleterre et en France étaient embauchés dans des équipes de travail d’usine trans-générationnelles, sous-traitées par des hommes de la classe laborieuse. Les enfants étaient souvent dirigés par un membre ou un ami masculin de la famille, dans des relations plus ou moins éloignées qui servaient à discipliner les enfants par la violence masculine mais avec une autorité managériale limitée.

Après leur mariage, presque toutes les femmes quittaient immédiatement le travail en usine pour ne jamais y retourner. En Europe comme aux États-Unis, quasiment aucune jeune mère ne travaillait hors de chez elle [5]. Les femmes blanches américaines quittaient leurs emplois à l’usine immédiatement après le mariage plutôt qu’à la naissance de leur premier enfant [6]. En 1890, la participation des femmes blanches à la force de travail chutait de 38,4 % à 2,5 % lorsqu’elles se mariaient. Les femmes apportaient plutôt du « sur-travail » payé à domicile, en pensionnaire ou chez elles :

« Outre les ouvriers de fabrique, les ouvriers manufacturiers et les artisans qu’il concentre par grandes masses dans de vastes ateliers, où il les commande directement, le capital possède une autre armée industrielle, disséminée dans les grandes villes et dans les campagnes, qu’il dirige au moyen de fils invisibles ; exemple : la fabrique de chemises de MM. Tillie, à Londonderry, en Irlande, laquelle occupe mille ouvriers de fabrique proprement dits et neuf mille ouvriers à domicile disséminés dans la campagne. » [7]

Marx décrit la structure genrée de ce sur-travail : « Le lace finishing [dernière manipulation des dentelles fabriquées à la mécanique] est exécuté comme travail à domicile, soit dans ce qu’on nomme des ‘mistresses houses’ (maisons de patronnes), soit par des femmes, seules ou aidées de leurs enfants, dans leurs chambres. »

Engels redoutait les effets pervers de la pauvreté urbaine sur le genre et la sexualité des prolétaires. Un dégoût sexuel horrifié grouille sous bien des aspects dans La situation de la classe laborieuse en Angleterre. Il cite la prostitution à maintes reprises, un symptôme de dégénérescence morale et de corruption sexuelle. Il fait allusion à la menace de l’inceste et de l’homosexualité dans des conditions de logement surpeuplées. Cette dégénérescence n’était pas limitée à un lumpenprolétariat séparé de la classe laborieuse comme un tout, mais constituait une crise qui s’étendait à la classe tout entière. Les réformistes sociaux de son époque croyaient que l’adoption du moralisme bourgeois par la classe laborieuse, ce qui comprenait une plus grande ressemblance avec la famille bourgeoise, fournirait l’antidote nécessaire aux mauvaises conditions de santé. Marx et Engels rejetaient une telle solution, à la fois parce que cela ne répondait pas aux racines de l’emploi industriel et parce que le moralisme bourgeois était toujours une imposture. Le socialisme, et la défaite de la classe capitaliste, constituait l’unique porte de sortie.

Dans leur ensemble, ces dynamiques impliquaient la désintégration de la famille de la classe laborieuse comme unité définie de reproduction sociale. Les travailleurs dépendaient extensivement de réseaux familiaux pour l’accès au travail et au logement, dans le partage des ressources ou dans leurs décisions migratoires. Mais les liens de parenté entre prolétaires ne pouvaient plus servir comme système naturalisé et prêt-à-l’emploi d’obligation, de soin et de domination.

Violence familiale

La violence et l’amour réciproques s’entremêlent dans les formes familiales. Tout le monde repose pour sa survie sur des relations de soin, d’amour, d’affection, de sexe et de partage matériel des ressources. La société de classe contraint ces relations à revêtir une série spécifique de formes historiques. La logique capitaliste de dépendance au marché et de prolétarisation généralisée contraint ces relations d’amour à adopter une structure particulière de dépendance interpersonnelle semi-forcée, semi-choisie. Les travailleurs sujets à un emploi précaire dépendent des membres de leurs familles et de liens de parenté pour traverser les périodes de chômage ; de même, les enfants et ceux qui ne sont plus en mesure de travailler sont souvent dépendants de leurs liens personnels à un travailleur salarié. De plus, les travailleurs salariés libres ont souvent accès au travail à travers des réseaux de sociabilité basés sur les liens de parenté qui fournissent de l’information et de l’aide pour trouver un emploi sûr disponible. Ces relations peuvent être des sources de soin authentique, mais, comme elles sont aussi nécessairement des liens de dépendance, elles les exposent constamment à la violence, à l’abus et à la domination. Pour toutes les formes de violence genrée, la menace peut être implicite dans les structures d’une institution sociale qui facilite l’exercice de la violence. Les familles n’ont pas besoin d’être effectivement ou fréquemment violentes pour que la famille en tant qu’institution générale permette et autorise de façon systémique la violence et l’abus. La combinaison de soin et de domination violente constitue le double caractère de toute structure familiale dans la société de classe.

Dans les sociétés paysannes européennes, la domination masculine et la violence genrée revêtit une forme particulière distincte de ses répliques ultérieures. Les familles paysannes connaissaient une division du travail relativement peu genrée, les hommes comme les femmes étant impliqués dans toute une gamme de travaux domestiques et fermiers. Les foyers étaient souvent multigénérationnels et comprenaient la famille étendue ; il y avait peu de stratégies alternatives de survie pour ceux qui étaient sans accès aux familles ayant accès à la terre. Les hommes étaient les chefs de famille et possédaient à la fois les femmes, les enfants et leur travail. Les hommes pouvaient choisir d’exercer leur pouvoir comme propriétaires à travers la violence contre leurs femmes et leurs enfants. Les hommes paysans et leurs familles étaient à leur tour sujets à la violence des seigneurs féodaux. Les seigneurs et les états féodaux dépendaient de la violence comme élément central de leur loi de classe et de leur domination économique. La famille dominée par le père sous le féodalisme était analogue à la structure de classe de la société comme un tout, et la violence constituait la base de son pouvoir. Ce fut cette famille paysanne que le développement capitaliste sapa avec la dépossession de la terre paysanne en même temps que la société bourgeoise transforma la famille en société aristocratique.

Lorsque les paysans furent prolétarisés, la nature de la domination basée sur la parenté changea. Sous la prolétarisation chaotique causée par l’industrie, la violence revêtit des rôles plus hétérogènes. Les travailleurs hommes dirigeant les équipes de travail allaient dès lors employer la violence pour discipliner les femmes et les enfants qui travaillaient sous leurs ordres ; les hommes pouvaient en même temps user de la violence pour dominer les différents membres familiaux avec lesquels ils vivaient. Les travailleuses et travailleurs du sexe et d’autres domaines officieux étaient sujets à la violence de leurs clients et de la police. Tous les prolétaires étaient sujets à la violence de leur employeur, et se voyaient, au moyen des agents de l’État, imposer le contrôle social et de la discipline du travail.

Contrairement à ce qui avait eu lieu sous le féodalisme, la violence ne jouait cependant plus un rôle central et nécessaire dans l’accumulation de richesses à travers le travail salarié capitaliste. La violence imprégnait toujours les vies des prolétaires anglais, comme en témoigne la brutalité des lois contre le vagabondage et les pauvres. Mais après que les soulèvement paysans furent réprimés et que ces derniers n’eurent plus d’autre moyen de subsistance, les travailleurs à salaire « libre » se mirent à la recherche de travail. Tandis que les seigneurs féodaux avaient besoin d’armées privées pour prélever chaque année une partie des récoltes paysannes, les employeurs capitalistes pouvaient de mieux en mieux s’abstenir de l’usage de la force. Peu à peu, la violence se sépara du lieu de travail pour se concentrer en revanche entre les mains des agents étatiques – la police, les armées nationales – ou revêtir une forme privée et locale au sein du foyer.

Naturellement, la violence directe jouait un rôle bien plus central dans un autre régime de travail capitaliste : l’esclavage du Nouveau Monde [8]. Dans les plantations d’esclaves sud-américaines prit forme un nouveau régime capitaliste de reproduction générationnelle du travail qui dispensait de toute simulacre de lien natifs naturalisés. Angela Davis décrit cette vie familiale fragmentée sous le régime esclavagiste : « Les mères et les pères étaient séparés avec brutalité ; les enfants, lorsqu’ils grandissaient, étaient marqués et fréquemment séparés de leur mère… Ceux qui vivaient sous un toit commun n’avaient souvent pas de parenté de sang » [9].

La richesse des possesseurs d’esclaves s’accroissait lorsque les esclaves avaient des enfants. Ce qui renforçait les dynamiques de reproduction générationnelle comme des éléments centraux de l’accumulation de capital et du procès de travail. La plupart des esclaves ne pouvaient pas affirmer effectivement quelque forme de droit parental que ce soit, dans la mesure où la vente des esclaves ne cessait de briser régulièrement les familles et de constituer ainsi ce qui a été défini comme « l’aliénation natale » (natal alienation). Le pouvoir du père chez les peuples esclavagisés des Amériques était strictement limité, car, comme l’écrit W.E.B. Du Bois, « sa famille, femme comme enfant, pouvait lui être retirée légalement et absolument » [10]. Davis dit encore : « Si l’on excepte le rôle dévolu au soin que la femme jouait dans le ménage, les structures de la suprématie masculine ne pouvaient s’enraciner profondément dans le fonctionnement interne du système esclavagiste… La femme noire étaient donc entièrement intégrée à la force productive. » [11] À l’inverse, les femmes blanches américaines étaient toujours considérées comme appartenant à une sphère domestique et protectrice. On voyait rarement les femmes des fermiers blancs participer aux travaux de récolte ou de moisson, quel que soit le niveau de pauvreté et de désespoir qu’aient pu connaître les familles du nord.

Au cours du dix-neuvième siècle, le capitalisme détruisait la famille de la classe laborieuse de deux manières différentes. D’un côté de l’Atlantique, les liens de parenté des prolétaires anglais se fracturaient à cause de la misère croissante des travailleurs en usine, de la surpopulation urbaine et du capitalisme industriel. Sur l’autre rive, l’agriculture des plantations participait à la modification de la reproduction générationnelle des travailleurs noirs esclavagisés en les assujettissant à l’aliénation natale. Les prolétaires esclavagisés comme les prolétaires salariés entretenaient des liens de parenté qui n’étaient ni intelligibles aux élites, ni reconnus par la loi, ni immédiatement reconductibles aux attentes des élites sociales. Dans chaque cas, la déviance prolétaire était comprise comme s’opposant à la consolidation des normes de genre et de sexe en vigueur dans la classe des propriétaires, normes qui organisaient brutalement des structures familiales basées l’héritage et le statut. L’exigence d’abolition de la famille comme appel à la destruction de la société bourgeoise, bien qu’elle n’ait pas été employée dans la lutte contre les élites agraires qui possédaient des esclaves en Amérique du Sud, y était potentiellement aussi pertinente qu’elle l’était contre la bourgeoisie anglaise. Les différences entre les travailleurs esclavagisés et salariés étaient considérables, et ce gouffre radicalisé divisait le mouvement prolétarien mondial. Mais, malgré ces différences, le capitalisme avait dans les deux cas déjà détruit la famille des classes laborieuses. Dans les deux cas, l’appel à l’abolition de la famille se comprend comme un moyen d’attaquer la société bourgeoise – les élites des plantations sud-américaines aussi bien que les propriétaires des industries anglaises.

Détruire la société bourgeoise

On peut distinguer le mouvement communiste d’abolition de la famille comme dépassement positif du travail de sape négatif opéré par la fragmentation de l’accumulation capitaliste à l’encontre de la famille prolétarienne. Pour Marx et Engels, le capitalisme avait déjà détruit la famille prolétarienne :

« Quelle est la base de la famille bourgeoise de notre époque ? Le capital, le gain individuel. La famille n’existe à l’état complet que pour la bourgeoisie, mais elle trouve son complément dans la prostitution publique et dans la suppression des relations de famille pour le prolétaire. »

Marx et Engels n’ont pas produit de théorie de la domination masculine au sein de la famille ouvrière, un souci central des féministes socialistes tardives, parce qu’ils considéraient la famille ouvrière comme impossible dans les conditions du capitalisme industriel.

L’exigence d’abolition de la famille faisait partie de la guerre contre la société bourgeoise. L’ordre social bourgeois dépendait de l’Église, de l’État et de la Famille, et leur triple abolition constituait la condition nécessaire à la liberté communiste. Engels a identifié les traits caractéristiques de la famille bourgeoise : une monogamie hypocrite qui n’était applicable qu’à l’encontre des femmes, une inégalité de genre qui traitait les femmes comme une propriété passive, l’accroissement de la richesse comme motivation réelle dans la négociation des relations sous le vernis de l’amour romantique, l’héritage patrilinéaire de la propriété, l’éducation orientée en fonction de l’accumulation de la richesse familiale.

L’exigence d’abolition de la famille est le plus clairement établie dans l’appel du Manifeste à « l’abolition de tous les droits de l’héritage ». La famille bourgeoise constituait un moyen de gestion du transfert et de la persistance de la propriété capitaliste. Les pères bourgeois contraignaient leurs femmes à la monogamie pour s’assurer que leurs enfants étaient bien les leurs et maintenir la transmission de l’héritage dans une même lignée. La promesse de l’héritage ainsi que les propriétés offertes en cadeaux constituaient d’autres moyens grâce auxquels les parents bourgeois continuaient à exercer tout au long de la vie leur contrôle sur leurs enfants, reproduisaient leur statut de classe dans leurs enfants et consolidaient leur propre position de classe. La familles voyaient leur cohérence maintenue par la propriété et fonctionnaient comme une forme de propriété particulière. Les enfants appartenaient à leurs parents, de même que les femmes appartenaient à leurs maris. Engels pensa que se débarrasser de l’héritage reviendrait dérober la famille de son fondement matériel et constituerait le mécanisme central de son abolition.

Détruire la famille bourgeoise et l’ordre social capitaliste, continuait Engels, permettrait la fondation de l’amour réel et du mariage basé exclusivement sur « l’inclination mutuelle ». Une fois que les questions de propriété et de survie matérielle seraient chassées hors des relations intimes, l’humanité pourrait découvrir sa sexualité naturelle et inhérente. La sexualité communiste serait entièrement sujette aux décisions des citoyens de l’avenir :

« Quand ces gens-là existeront, du diable s’ils se soucieront de ce qu’on pense aujourd’hui qu’ils devraient faire ; ils se forgeront à eux-mêmes leur propre pratique et créeront l’opinion publique adéquate selon laquelle -ils jugeront le comportement de chacun – un point, c’est tout. » [12]

Si l’appel à la libération est ici tout à fait clair, Engels l’agrémenta d’autres affirmations plus sujettes à caution. L’abolition de la propriété et de la famille bourgeoise libérerait l’humanité et lui permettrait de poursuivre sa sexualité intrinsèque, une forme de famille librement choisi par l’avenir, celle de la monogamie : « La prostitution disparaît ; la monogamie, au lieu de péricliter, devient enfin une réalité, – même pour les hommes. ». Le mariage trouverait sa véritable réalisation dans l’amour communiste : « comme l’amour sexuel est exclusif par nature – bien que cet exclusivisme ne se réalise pleinement, de nos jours, que chez la femme – le mariage fondé sur l’amour sexuel est donc, par nature, conjugal. »

Libérée de la tyrannie de la propriété, l’humanité serait également libérée des excès sexuels de la prostitution capitaliste. On n’est qu’à quelques pas du conservatisme sexuel agressif de certains socialistes tardifs qui affirmèrent que la déviance de genre et l’homosexualité étaient des perversions capitalistes bourgeoises. Marx et Engels eux-mêmes exprimèrent un mépris moqueur à l’encontre des mouvements pour les droits des homosexuels qui naissaient alors et ils échangèrent des lettres chargées d’épithètes anti-homosexuels injurieux au sujet de leurs contemporains. Malgré leur souci partagé pour l’émancipation de la femme et la cruauté de l’hypocrite monogamie bourgeoise, Engels était incapable d’imaginer que les normes sexuelles bourgeoises ne réémergeraient pas comme condition humaine naturelle sous le socialisme. Détruire la famille bourgeoise, la Sainte-Famille et la famille terrestre produirait quelque chose de supposément semblable à des unités familiales hétérosexuelles monogames.

Queer addendum

L’homophobie de Marx et Engels témoigne aussi d’une certaine ambiguïté. Dans une lettre de 1869, Engels écrit à Marx au sujet d’un livre du militant homosexuel Karl Ulrich :

« Les pédérastes se mettent à se compter et ils trouvent qu’ils constituent une puissance dans l’État. Il ne manque plus que l’organisation, mais il apparaît d’après ceci qu’elle existe déjà en secret. Et comme ils comptent déjà des hommes importants dans tous les vieux, et même les nouveaux partis, (…), la victoire ne peut leur échapper. ‘Guerre aux cons, paix aux trous-de-cul’ [en français dans le texte], dira-t-on dorénavant. C’est encore une chance que nous soyons personnellement trop vieux pour avoir à craindre de payer un tribut de notre corps à la victoire de ce parti. (…) Nous autres pauvres gens du devant, au goût infantile pour les femmes, nous trouverons alors dans une assez mauvaise situation. » [13]

Le mépris apparaît clairement, aussi bien que l’ironie avec laquelle il s’amuse à les imaginer rester à la traîne de la révolution queer et à considérer la négligence avec laquelle sera traité leur séant. [14] Je vais m’attarder un peu sur ce moment d’imagination horrifiée et sur les autres chemins queer possibles du dix-neuvième siècle antérieurs à la montée en puissance du mouvement ouvrier.

Bien que Karl Ulrich n’ait jamais appelé à la dictature queer, Marx a vraisemblablement rencontré une utopie sexuelle de ce genre chez Charles Fourier. Marx a lu Fourier de près. Dans La Sainte famille, Marx cite favorablement Fourier lorsqu’il écrit dans que « le degré de l’émancipation féminine est la mesure naturelle du degré de l’émancipation générale ». Il semble que Marx éprouvait moins de sympathie envers la défense par Fourier de la liberté sexuelle. Dans le Manifeste, Marx et Engels se moquent de la bourgeoisie lorsqu’elle craint que l’abolition de la propriété ne débouche sur la « libre communauté des femmes » et soulignent sa logique implicite qui considère les femmes comme une propriété de la classe bourgeoise. Mais ils rejettent aussi implicitement l’insistance sur l’amour libre, les relations ouvertes et le plaisir sexuel dans la politique socialiste utopique de Fourier.

Charles Fourier a proposé une vision du socialisme où l’érotisme et le désir constituent des mécanismes de changement social, de cohésion sociale et d’accomplissement humain. Il s’est livré à une critique vigoureuse de la famille bourgeoise et a vu la monogamie permanente et irréversible du mariage comme une source fondamentale de misère, de chaos social et de désespoir : « On dirait qu’un tel ordre est l’œuvre d’un troisième sexe qui aurait voulu condamner les deux autres à l’ennui ; pouvait-il inventer mieux que le ménage isolé et le mariage permanent, pour établir la langueur, la vénalité, la perfidie, dans les relations d’amour et de plaisir. » [15] Fourier a au contraire proposé une société rationnelle basée sur la « théorie de l’attraction passionnée », une étude attentive du désir humain et des types de personnalité afin d’équilibrer les sources de plaisir et de créer une utopie harmonieuse.

Moins largement reconnue est en revanche sa proposition de « nouveau monde amoureux », où l’érotisme joue un rôle central dans le nouvel ordre. La société serait structurée non seulement pour satisfaire le « minimum social » du niveau de vie matériel de base pour tous, mais aussi un « minimum sexuel », la garantie sociale de satisfaction des besoins érotiques de chaque personne afin de permettre la fondation d’un amour authentique et non-manipulateur :

« Quand une femme sera bien pourvue de tout le nécessaire amoureux, exerçant en pleine liberté et variété, bien assortie en athlètes, matériels, en orgies et bacchanales, tant simples que composées, alors elle pourra trouver dans son âme une ample réserve pour les illusions sentimentales dont elle se ménagera plusieurs scènes et liaisons pour raffiner et contre balancer les jouissances matérielles. » [16]

Fourier a imaginé la reconstitution d’une aristocratie basée exclusivement sur sa générosité sexuelle désintéressée et procurant un plaisir expert aux négligés sexuels. Il esquisse des visions d’armées d’amants levées pour de nouvelles croisades, lancées à travers les continents et visitant des cités socialistes où elles s’engageraient dans le combat amoureux. Elles prendraient des prisonniers consentants et avides de punissions érotiques raffinées et réalisées pour démontrer la prouesse de leurs ravisseurs. Enfin ces braves aventuriers sexuels passeraient la deuxième partie de leur vie adulte dans de fréquentes orgies.

Cet appel enthousiaste à une société érotique ouvertement libre participe également d’une caractéristique mieux connue de l’œuvre de Fourier : l’appel à la formation de logements collectifs délibérément et soigneusement structurés où les résidents partageraient le travail aussi bien que l’amusement. Durant la journée, ils se diviseraient en différentes activités collectives organisées autour d’une spécialité manufacturière : leurs efforts et leur collaboration accroîtraient la productivité. Ils partageraient ensuite le travail reproductif et mangeraient ensemble au cours de grands repas collectifs. Les nuits seraient complétées par les joies des orgies et d’autres liaisons sexuelles. Fourier a proposé avec beaucoup d’énergie une vision du socialisme qui liait la vie collective, le partage du travail reproductif et l’amour libre. Les successeurs immédiats de Fourier développèrent de nombreuses communes en Europe et aux États-Unis au cours des années 1830. Des communes partageant les traits essentiels de la vision de Fourier allaient ensuite reparaître dans les mouvements socialistes, anarchistes et contre-culturels tout au long des dix-neuvième et vingtième siècles.

Fourier est accusé par Engels de socialisme utopique et de ne pas comprendre que le prolétariat est l’agent destiné à poursuivre et à réaliser le socialisme. Le mouvement marxiste allait bientôt en arriver à concevoir le travailleur industriel comme la figure pivot d’une telle transition. Or ce que Engels a observé au cours de ses années passées à Manchester n’était pas une masse prolétaire unifiée, homogène et disciplinée par la vie en usine, mais une cacophonie de crimes et de chaos social. Les pratiques communistes évoquées par les déviances sexuelles proliférantes de prolétaires évoquent bien plus le communisme queer de Fourier que la tendance de fond à la monogamie naturelle de Engels.

Les déviances sexuelles et de genre étaient comprises par leurs opposants bourgeois comme une menace à l’ordre public, à la stabilité de la famille bourgeoise et à la discipline de la journée de travail. L’urbanisation rapide et la prolétarisation produisirent une masse concentrée de prolétaires. Ces gens avaient vu l’effondrement des mœurs paysannes et du contrôle de la vie rurale ; ils n’étaient pas pour autant modelés par le conformisme bourgeois. Ils travaillaient lorsqu’ils en étaient capables, trouvaient des emplois dans des industries souvent basées sur la ségrégation de genre ; ils travaillaient dur avec leurs corps durant de longues heures et dans une logique de cycles saisonniers qui connaissaient des hauts et des bas. Le temps passé en-dehors du travail était radicalement le leur, plus qu’il ne l’avait jamais été auparavant. Chris Chitty a décrit les nombreuses opportunités d’érotisme gay qui proliféraient dans les ports et les rues des villes en pleine explosion :

« L’irrégularité du travail comme les salaires extrêmement bas pour la plupart des hommes les transformaient en une population nomade peu encline à la responsabilité familiale (…) L’homosexualité était souvent camouflée par l’arrière-plan plus large d’une sexualité prolétaire anarchique (…) Cela explique pourquoi toutes les brigades de mœurs sévissaient à l’encontre de l’homosexualité et de la prostitution, dans la mesure où elles menacent toutes deux l’unité conjugale. » [17]

Dans la vie urbaine où vie privée et publique se confondaient, la sexualité gay proliférait entre prolétaires sous la forme du jeu et du plaisir ; entre les bourgeois et les prolétaires sous celle de transactions monétaires crispées et transgressives ; au sein de la bourgeoisie dans les espaces privés de la pension de famille et du petit salon.

Dans la prostitution et les sous-cultures sexuelles des villes en voie d’industrialisation, des gens s’adonnaient à de nouvelles formes de transgression de genre. Tout un lexique du travestissement émergea, tandis qu’aux côtés des travailleuses du sexe cis-genre, d’autres déviantes de genre transféminines parcouraient les rues de Londres, d’Amsterdam et de Paris : Mollies [18]Mary-Anns, queens. Elles vendaient du sexe à la bourgeoisie dans les rues, fuyaient la police, se battaient dans les émeutes, tenaient des drag balls réguliers et travaillaient dans l’un des deux-mille bordels spécialisés dans le travail du sexe pour hommes qui émaillaient Londres [19].

De nombreuses femmes prolétariennes se mirent également à vendre du sexe aux hommes, bourgeois comme prolétaires. L’application des Contagious disease acts (Lois sur les maladies contagieuses) en Angleterre ainsi que la campagne pour leur abrogation nous a laissé une archive conséquente sur la vie des travailleuses du sexe et témoigne de la fluidité avec lesquelles les femmes prolétaires passaient du labeur industriel au travail sexuel. Le travail sexuel payait mieux que la manufacture, et de nombreuses femmes se tournaient sporadiquement vers cette possibilité, tout en maintenant des liens forts et positifs avec leurs familles et leurs voisins. Les lois sur les maladies faisaient partie d’une campagne biopolitique qui visait précisément à rompre ces liens et à isoler les travailleuses sexuelles comme des déviantes afin de les mettre à l’écart d’une classe laborieuse respectable.

Les esclaves nouvellement émancipés aux États-Unis ont également élaboré des conceptions nouvelles de la famille. Les prolétaires noirs s’emparèrent de leur liberté pour avoir des relations sexuelles non-conventionnelles et s’unir dans des formes de familles inédites en exploitant la diversité des codes romantiques qui s’étaient développés sous le régime esclavagistes. Dans les archives gouvernementales au sujet des familles noires après la Guerre civile américaine, les historiens découvrent une variété de relations et de structures familiales qui est bien plus grande que celle de leurs contemporains blancs, fermiers comme ouvriers. Au cours de la Reconstruction, de nombreux couples noirs formèrent des « mariage d’essai » ou « d’amour » et « cohabitèrent » en nouant des relations hors-mariage, temporaires et souvent non-monogames. Des couples pouvaient partager la parenté dans ces arrangements temporaires et élever des « enfants de cœur » (sweetheart children). De tels arrangements peuvent être familiers sous d’autres noms aux Américains d’aujourd’hui, mais ils étaient rares dans les familles blanches en 1870. Les agents gouvernementaux, les prédicateurs, la police ainsi qu’une couche de personnes noires en quête de respectabilité qui émergeait alors cherchèrent à intervenir agressivement contre ces unions informelles. Le mariage légal était obligatoire pour les couples noirs qui recevaient une série de services fédéraux et ecclésiastiques tandis que la population noire allait bientôt être l’objet d’enquêtes et de répression pour avoir violé les lois maritales.

Reconnaître la prolifération de la déviance sexuelle et de l’hétérogénéité de la famille dans la vie de la classe laborieuse du dix-neuvième siècle invite à un autre type de politique du genre que celle que le mouvement socialiste a poursuivie dernièrement. Les familles noires qui cherchaient à vivre ensemble en-dehors de la respectabilité étriquée du mariage légal, comme les Mary-Anns transféminines qui interpelaient les clients des théâtres suggèrent une trajectoire alternative pour sortir de la crise de la reproduction sociale de la classe laborieuse. Il y a là une abolition de la famille de la classe laborieuse exempte de toute réinscription naturalisée comme du conservatisme de genre qui allait dominer le mouvement socialiste. Les actions de ces déviantes et déviants prolétariennes ont dessiné un genre différent de communisme queer qui a été perdu au cours des décennies suivantes du mouvement ouvrier.

II – LE MOUVEMENT OUVRIER ET LA FAMILLE BASÉE SUR LE SALAIRE MASCULIN

Là où Marx et Engels virent la famille nucléaire et monogame comme une spécificitéde la société bourgeoise, le mouvement ouvrier posa dès son émergence l’exigence d’un salaire familial comme une demande centrale permettant d’assurer un accès limité au nouveau mode de vie respectable de la famille ouvrière. Le mouvement ouvrier, qui dura des années 1880 à la moitié des années 1970, forgea une identité ouvrière affirmative comme base d’une organisation politique massive et stable en partis socialistes et en syndicats [2]. L’identité ouvrière fournit une base commune permettant d’affirmer le droit et la capacité de gouverner, aussi bien dans laluttepour l’accès au droit de vote que dans la conception d’états et de sociétés socialistes soumises au contrôle ouvrier. Plutôt que de chercher à s’autoabolir, le prolétariat du mouvementouvrier aaspiré à un monde qu’il extrapolait à partir des expériences du travail industriel salarié. Trois éléments constituent l’horizon commun de toute la masse des courants communistes, socialistes et anarchistes jusqu’aux insurrections de la fin des années 1960.

L’idéal de la famille typique du mouvement ouvrier comptait un seul salarié masculin qui prenait encharge une femme au foyer non salariée, des enfants scolarisés et le coût d’une habitation qui constituait ainsi un noyau respectable de conformité morale et sexuelle. Ce fut en partie pour cette forme familiale que lutta le mouvement ouvrier et qu’il obtint parfois des victoires au cours de sa période ascendante. La forme familiale basée sur le salaire masculin, couplée aux victoires économiques et politiques parallèles du mouvement ouvrier, contribua à de nouvelles conditions relativement stables permettant la reproduction sociale générationnelle de la classe ouvrière. Même parmi les familles ouvrières incapables de retirer entièrement du marché du travail une épouse ou une mère, les éléments primordiaux de cette forme familiale devinrent essentiels à larespectabilité ouvrière émergente qui était encore rare au cours de la période précédente : pas de vie commune avec d’autres familles ; recherche de logements monofamiliaux si possible ; contrôle masculin des finances du foyer ; abus physiques et sexuels commis par le père à l’encontre de membres du foyer dans l’isolement vis-à-vis du voisinage permis par les structures familiales et les logements ; épouses prenant en charge la responsabilité totale du travail reproductif non salarié.

Cette forme familiale constituait une formidable victoire dans l’amélioration du niveau de vie et de survie de millions de membres de la classe ouvrière et dans la création d’une base pour des organisations de voisinage stables, des luttes socialistes soutenues et des victoires politiques majeures. Ce fut aussi un moyen par lequel le mouvement ouvrier se distinguait du lumpenprolétariat, des travailleurs noirs et des queers. Cette forme familiale fournissait une base sexuée et genrée pour l’identité blanche américaine et pour la classe moyenne propriétaire. Cette forme familiale peut être indifféremment décrite comme « basée sur le salaire masculin » ou « basée sur la femme au foyer » : on reconnaît dans les deux cas la double dépendance au travail masculin salarié et au travail féminin non salarié. On pourrait qualifier cette forme familiale « salarié » en reconnaissance du rôle crucial joué par le salaire comme condition de possibilité de cette forme familiale.

De nombreux facteurs créèrent les conditions de cette nouvelle norme au cours des années 1880 et 1890 dans les centres industriels d’Europe [3]. Les syndicats, les partis ouvriers et les réformistes sociaux bourgeois et libéraux, soutenus par les menaces ouvrières insurrectionnelles, remportèrent une série de régulations, de mesures et de développements d’infrastructures publiques qui améliorèrent fortement la vie ouvrière et contribuèrent à l’émergence de cette norme basée sur le salaire masculin. Dans le même temps, des changements structurels induits par le développement capitaliste consolidèrent la production salariée à l’usine, firent sortir les enfants et les femmes mariées hors de la force de travail salariée et abaissèrent le coût des biens de consommation.

L’agitation et l’organisation syndicales obtinrent des augmentations de salaire notables ainsi qu’une part de salaire croissante, permettant ainsi une amélioration générale du niveau de vie. Les salaires plus élevés rendirent possibles les foyers basés sur un salaire unique et distinguèrent ainsi la classe ouvrière respectable du lumpenprolétariat. L’aspiration à cette forme familiale établissait une solidarité symbolique entre les travailleurs, les employeurs et l’État. Les syndicats utilisèrent explicitement la revendication du « salaire familial » au cours des années 1890 comme fondement pour légitimer les augmentations de salaire. Cet appel était entendu auprès des alliés bourgeois progressistes précisément parce qu’il démontrait l’aspiration bourgeoise d’une partie de la classe ouvrière. Parallèlement à l’exigence de salaires masculins plus élevés, les syndicats s’organisèrent pour l’exclusion des femmes de l’industrie, exclusion comprise comme un moyen d’empêcher la compétition et la baisse de salaires, et qui se réalisa avec succès dans de nombreux cas au cours des années 1880 et 1890. Les travailleurs masculins avaient un fondement rationnel pour exclure les femmes de l’emploi : là où les syndicats se révélaient incapables d’empêcher le développement de l’emploi des femmes, les salaires chutaient dramatiquement à cause de l’augmentation de la force de travail en réserve et du salaire plus bas accordé aux femmes. De meilleures opportunités d’emplois pour les hommes que pour les femmes de la classe ouvrière rendirent à leur tour plus rationnel pour les familles ouvrières de concentrer leur énergie à réserver le plus possible aux membres masculins adultes du foyer le travail salarié [4].

Parallèlement aux avancées politiques pour augmenter les salaires, la compétition capitaliste fit chuter la valeur des biens de consommation, augmenta les salaires réels et améliora le niveau de vie des membres de la classe ouvrière. L’accroissement de la productivité des biens de consommation destinés à la classe ouvrière améliora ses conditions de vie à la fin du XIXème,au début du XXème siècle et au cours du siècle suivant de développement capitaliste.

De plus, comme les employeurs cherchaient à exercer un contrôle plus total sur le procès de travail et à éliminer les équipes de travail, ils réduisirent fortement l’emploi des enfants. L’abandon progressif du travail basé sur leséquipes coïncida avec la montée en puissance de la campagne politique de restriction du travail infantile et des heures de travail des enfants. Les enfants quittaient alors l’usine pour rejoindre de nouveaux systèmes d’instruction publique obligatoire où ils étaient d’autant mieux endoctrinés d’après les idéaux familiaux bourgeois.

Les fabricants industriels firent progressivement cesser le travail à domicile pour l’installer de façon plus systématique dans les usines, et mirent ainsi un terme au domestic system grâce auquel les mères s’adonnaient au travail salarié depuis leur domicile. La disparition de cette niche de travail payé pour les mères les incitade plus en plus à se consacrer au travail reproductif domestique et non-salarié. Le travail salarié des femmes n’eut ainsi plus lieu qu’avant la naissance de leurs enfants ou après leur éducation. L’accroissement de cette division entre l’usine et le domicile consolida et intensifia une compréhension particulièrement genrée et subjective du travail : une masculinisation du travail salarié et une féminisation du travail reproductif. Les membres de la bourgeoisie comme de la classe ouvrière s’inquiétaient depuis longtemps des effets corrosifs du travail des femmes et cherchaient à concevoir une organisation convenable de la vie familiale. Avec les nombreux changements advenus dans le développement capitaliste et le pouvoir politique au cours des années 1890, toute une strate de la classe ouvrière devint capable d’endosser une telle forme familiale et d’accepter la division genrée du travail qui l’accompagnait.

Les gouvernements municipaux construisirent les infrastructures des quartiers adaptés à cette nouvelle classe ouvrière respectable, poussés par l’organisation des socialistes : des systèmes d’acheminement de l’eau courante et d’évacuation des eaux usées, des lotissementssalubres et des tramways pour les transports de masse. Ces infrastructures firent fortement baisser les maladies et la mortalité, et permirent aux membres de la classe ouvrière de vivre plus loin de leurs usines et dansdes conditions plus confortables, d’adopter des pratiques d’hygiène plus intenses et les distinguèrent plus nettement des pauvres.

Tous ces facteurs convergèrent pour permettre, inciter et forcer les familles ouvrières à adopter la forme familiale basée sur le salaire masculin et à fournir les fondements sexuels et genrés d’une identité ouvrière affirmative. Dans les budgets des familles de 1873 à 1914, toutes les couches de la classe ouvrière européenne virent une augmentation significative de la proportion du revenu apportée par le ou les hommes adultes, proportion qui se stabilisa souvent autour des 70 ou 80 %. La consolidation de cette norme de la forme familiale basée sur le salaire masculin dessine une courbe en U décrivant l’évolution de l’activité économique des femmes mariées, qui atteignait parfois son point le plus bas entre 1910 et 1920.

Il ne faut pas sous-estimer la respectabilité acquise par le mouvement ouvrier à travers l’adoption de cette forme familiale. Il n’était pas rare que les membres de cette classe soient caractérisés comme biologiquement sous-humains, fondamentalement inférieurs en intelligence et en capacités culturelles et profondément inaptes à participer à toute forme de gouvernance. Cette hostilité envers la classe ouvrière s’aggrava en assujettissement racial et en idéologie, quand les notions d’infériorité génétique inhérente furent employées contre les noirs, les immigrants et les travailleurs juifs ou irlandais. Pour le mouvement ouvrier, acquérir une respectabilité aux yeux de certains membres de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie ainsi qu’une dignité pour eux-mêmes constituait un élément crucial et nécessaire dans la lutte plus large et finalement remportée pour obtenir le droit de vote et de participation au gouvernement, la légalisation des activités syndicales, la décriminalisation de nombreux éléments de la vie ouvrière, des améliorations importantes du niveau de vie ainsi qu’une chute sur le long terme de la mortalité infantile. Pour beaucoup, une telle respectabilité constituait une étape dans la lutte révolutionnaire sur le long terme vers le socialisme et l’émancipation réels. Aujourd’hui, le terme de « respectabilité » revêt une connotation de conservatisme politique ; pour de nombreux membres de la classe ouvrière, il s’agissait d’un moyen pour obtenir un pouvoir politique réel et une refonte révolutionnaire de la société.

Cette forme familiale constitue une « norme », notamment parce qu’elle a servi comme mesure et marqueur de respectabilité. Les familles où les mères continuaient à travailler, à domicile ou à l’extérieur, en échange d’un salaire se voyaient condamnées par leurs voisins et risquaient l’exclusion sociale. Les travailleurs masculins commencèrent pendant ce temps à lier leur capacité à soutenir leurs familles à un sentiment de fierté patriarcal, d’accomplissement et de respect de soi. Les travailleurs voyaient dans cette structure familiale un moyen de revendiquer une dimension morale à leurs salaires et de légitimer la législation pro-ouvrière auprès des politiciens bourgeois. Les femmes au foyer devinrent les principales organisatrices des quartiers ouvriers et des organisations sociales. La légitimité morale accordée à cette structure familiale constituait également un moyen par lequelle mouvement ouvrier put étendre son influence depuis le lieu de travail jusqu’à la société dans son ensemble.

Rien ne prouve que cette forme familiale basée sur le salaire masculin constituait une conséquence inévitable du développement capitaliste ni qu’elle ait été conçue et implémentée par les employeurs à la fin du XIXème siècle. La plupart d’entre eux avaient peu de contrôle direct sur les heures libres des travailleurs, sur leurs choix familiaux ou leurs arrangements domestiques, ce qui va à l’encontre des visions fonctionnalistes de la famille comme outil au service des capitalistes. En dehors des cas de villes dominées par une entreprise dans des zones géographiquement isolées, les employeurs ne semblent pas avoir lutté pour obtenir ce genre de contrôle. Cette forme familiale n’est pas non plus la conséquence d’une expansion inévitable des valeurs familiales bourgeoises dans la classe ouvrière. Certains éléments clefs des familles bourgeoises, comme l’héritage, n’avaient que peu ou pas d’importance pour la grande majorité des prolétaires. Cette forme familiale a été une conséquence contingente de la lutte des classes.

Aucun élément du mouvement ouvrier, pas même cette forme familiale, n’était universellement partagée ni accessible, et il n’arrivait que très rarement que l’un de ces éléments devînt possible pour une majorité de prolétaires. Mais l’accessibilité à cette forme s’accrut énormément pour les travailleurs salariés américains et européens au cours des années 1880 et 1890 pour devenir la forme familiale dominante dans de nombreux quartiers ouvriers stables. Ce qui laissa derrière de nombreuses familles ouvrières. Le tiers le plus pauvre des ouvriers n’obtint jamais de revenu lui permettant de survivre sur un seul salaire, ce qui obligea les mères à poursuivre un travail salarié informel là où elles pouvaient le trouver et de chercher un équilibre entre leurs emplois et l’éducation de leurs enfants, ce qui les exposait aux jugements de leurs voisins plus aisés. Les ouvriers pouvaient se comparer à leur avantage en considérant le sort du lumpenprolétariat et des sujets coloniaux. C’était avant tout une logique d’hétéronormativité raciale qui excluait les déviants sexuels et les travailleurs et travailleuses du sexe de l’autoconception que la classe se formait d’elle-même. En d’autres termes, avec l’émergence du mouvement ouvrier, la famille nucléaire en régime capitaliste cessa d’être comprise avant tout comme une institution bourgeoise comme c’était encore le cas chez Marx et Engels, pour représenter et signaler la distinction entre les blancs civilisés et les autres incivilisés. L’intégration sociale des travailleuses et travailleurs du sexe ainsi que des queer au reste de la classe vers le milieu du dix-neuvième siècle vacilla, et les déviants sexuels devinrent de plus en plus des parias exclus de la vie ouvrière respectable.

CONTRADICTIONS DE LA FAMILLE LORS DE LA SECONDE INTERNATIONALE

Le mouvement ouvrier était marqué par une double attitude vis-à-vis dela famille. Face à la poursuite normative de la forme familiale basée sur le salaire masculin existait aussi une autre tendance qui était en contradiction avec elle et qui formait ses luttes au-delà des genres. Le mouvement ouvrier considérait que l’égalité socialiste dépendait d’une expérience partagée de la prolétarisation. Cela constituait un fondement interne pour l’affirmation d’une abolition positive de la famille à travers l’emploi des femmes et la collectivisation du travail reproductif. Cette tension entre la légitimité et la stabilité fournies au mouvement socialiste par la forme familiale à salaire masculin et l’égalité de l’emploi universel forgea les débats et les luttes au sujet de la famille tout au long de l’histoire du mouvement ouvrier.

Abstraction faite de leur position sur l’emploi des femmes, les socialistes de la Seconde Internationale abandonnèrent entièrement le mot d’ordre d’abolition de la famille. Karl Kautsky, le théoricien le plus influent du parti socialiste de masse le plus grand d’Europe, le Parti Social Démocrate allemand (SPD), expliquait que, si le capitalisme menaçait la famille ouvrière, tout le monde pouvait bien tenir pour certain que les socialistes n’attaqueraient jamais cette dernière politiquement :

« L’un des préjugés les plus répandus contre le socialisme repose sur l’idée qu’il propose l’abolition de la famille. Il n’y a pas un seul socialiste qui ait la moindre intention d’abolir la famille, c’est-à-dire de la dissoudre légalement et par la force. Seule une représentation grossièrement erronée peut attribuer au socialisme un tel projet. » [5]

Les femmes jouaient un rôle central dans la croissance et l’efficacité du SPD. Elles constituaient une section substantielle du parti puisqu’elles étaient les membres les plus actifs des organisations de quartier. Dans l’Allemagne du tournant du siècle, le livre socialiste le plus vendu n’était ni le Manifeste ni le Programme d’Erfurt de Kautsky, mais Femmes et socialisme de Auguste Bebel. L’auteur y relate la longue histoire de l’oppression de genre et prédit un avenir socialiste prochain d’égalité de genre. L’oppression de genre était le souci principal de la base massive de la plus grande organisation socialiste de la Seconde Internationale, précisément parce que le genre était la première forme dans laquelle les prolétaires comprenaient à la fois l’oppression capitaliste et l’émancipation socialiste.

Il y eut des exemples notables de femmes dirigeantes au SPD comme Clara Zetkin et Rosa Luxembourg. Eleanor Marx était particulièrement respectée dans la section britannique de l’Internationale. Même s’il y avait un désaccord de fond sur la manière dont le SPD devait se rapporter au problème des femmes, ces dernières ne cessèrent de revendiquer avec entrain l’égalité entre les genres et luttèrent avec succès pour que le SPD comprenne une plateforme intransigeante du droit des femmes. Le problème central était celui de l’emploi des femmes. Les partisans des femmes de la Seconde Internationale débattaient pour savoir si la force de travail féminine était en augmentation ou en baisse, si la présence des femmes dans l’industrie était néfaste ou non pour la cause de la classe, si les femmes au foyer constituaient un secteur important pour l’organisation et si l’emploi des femmes constituait ou non un élément essentiel à l’égalité de genre.

Les revendications qu’avançait Rosa Luxembourg en matière de droit des femmes étaient basées sur la participation de ces dernières. Les femmes étaient des sujets politiques précisément parce qu’elles travaillaient. Rosa Luxembourg considérait que les droits des femmes prolétaires dépendaient fondamentalement de leur participation au marché du travail :

« Aujourd’hui, des millions de femmes prolétaires créent du profit capitaliste autant que les hommes – dans des usines, des ateliers, des fermes, à domicile, dans les bureaux, dans les magasins… Ainsi, chaque jour et chaque pas en avant du progrès industriel ajoute une nouvelle pierre à la fondation solide des droits politiques égaux des femmes » [6].

D’autres socialistes considéraient que la réalisation de l’égalité pour les femmes à travers la participation au marché du travail avait un coût trop élevé et défendaient l’idée de chercher à limiter le travail salarié des femmes : « De nouvelles barrières doivent être érigées contre l’exploitation de la femme prolétaire. Ses droits comme épouse et comme mère doivent être restaurés et assurés de façon permanente ». [7]

La respectabilité d’une famille basée sur la femme au foyer était particulièrement convaincante pour les socialistes lorsqu’ils concevaient une société des travailleurs. La forme familiale basée sur le salaire masculin, avec l’environnement qui l’accompagnait, incarnait la respectabilité sociale sur laquelle le SPD se basait pour revendiquer sa capacité à diriger. De nombreux journaux du mouvement ouvrier célébraient les « bonnes femmes socialistes » qui élevaient de « bons enfants socialistes ». Les organisations communautaires des femmes constituaient l’un des mécanismes premiers d’extension de la base syndicale du SPD vers des politiques plus larges concernant la vie ouvrière. Les débats et la propagande socialistes au sujet des femmes mettaient le plus souvent en lumière des problèmes auxquels les femmes au foyer étaient confrontées, y compris les prix de consommation, les conditions de vie dans les quartiers, le logement, l’éducation, les dynamiques de pouvoir avec leurs maris, l’allocation de salaires au sein du foyer, la prise de décision dans les organisations ouvrières et le vote des femmes. La forme familiale nucléaire de la classe ouvrière, avec les quartiers ouvriers stables qui l’accompagnaient, devint un mécanisme primaire d’extension du pouvoir des syndicats dans la vie sociale jusqu’à constituer un élément essentiel du mouvement ouvrier et de son identité.

LA FAMILLE DANS LA RÉVOLUTION RUSSE

La revendication d’ « abolition de la famille » revêtit une signification différente et inédite avec le mouvement ouvrier russe ; plutôt qu’une lutte pour abolir la société bourgeoise, il s’agissait d’une vision socialiste de prolétarisation complète à travers la collectivisation du travail reproductif. Il y eut un effort réel d’abolition de la famille dans la logique du mouvement ouvrier au cours de la Révolution russe.

La classe ouvrière industrielle restreinte de Russie n’avait même pas commencé à obtenir le style de vie respectable basé sur la femme au foyer qui caractérisait leurs homologues allemands et anglais, et les bolcheviks ne manifestèrent au début aucune volonté d’encourager des formes familiales dece genre. Lénine et les dirigeants du Parti Bolchévik étaient au contraire convaincus que la mobilisation totale des femmes était cruciale pour succès et la survie de la Révolution russe. Les bolcheviks mirent en application toute une série de mesures en faveur des femmes qui dépassaient de loin toutes les politiques en vigueur alors en Europe. Ils permirent de divorcer de façon simple, inscrivirent l’égalité de genre dans la loi et donnèrent accès à l’avortement. Façonnés par une sexologie progressiste, les bolcheviks appliquèrent également une série de mesures pro-homosexuelles qui incluaient l’abolition des lois contre la sodomie. Pendant une brève période, la Russie soviétique postrévolutionnaire fut championne dans le monde en matière d’égalité pour les femmes.

Alexandra Kollontai occupa des postes majeurs dans le jeune gouvernement soviétique et fut notamment à la tête des départements de sécurité sociale et de travail des femmes. Kollontai se battit pour que les institutions étatiques se portent entièrement responsables de l’éducation des enfants, de l’alimentation des travailleurs, de la lessive, du ménage et d’autres formes de travail domestique et de reproduction générationnelle. Kollontai appela à l’abolition de la famille comme unité économique à travers la collectivisation du travail reproductif :

« L’économie communiste se débarrasse de la famille. Au cours de la période de dictature du prolétariat, il y a une transition vers la planification de la production et la consommation sociale collective, de sorte que la famille perd sa valeur d’unité économique. Les fonctions économiques externes de la famille disparaissent et la consommation cesse d’être organisée sur la base de la famille individuelle, de sorte que la production, le raccommodage et le lavage du linge comme les autres aspects du travail domestique sont intégrés à l’économie nationale. » [8]

La collectivisation du travail reproductif jouait un rôle particulièrement central comme mécanisme matériel effectif de cette abolition. « L’État des travailleurs remplacera la famille » y compris dans l’éducation des enfants à travers l’extension massive des écoles maternelles, des colonies pour enfantset des crèches [9]. Kollontai voyait la transformation du travail reproductif comme un moyen de modifier fondamentalement le genre et les relations sexuelles en Russie et d’établir ainsi l’égalité totale entre les genres :

« Plus de servitude domestique pour les femmes. Plus d’inégalité au sein de la famille. Plus besoin pour les femmes de craindre d’être abandonnées sans ressource avec des enfants à élever. La femme dans la société communiste ne dépend plus de son mari, mais de son travail à elle. » [10]

Elle avait sa propre pensée en mouvement de ce à quoi la sexualité et le genre pouvaient ressembler suite à une telle révolution sociale de la vie domestique, notamment avec des relations entre les genres profondément égalitaires, une augmentation des droits des minorités sexuelles et de nouvelles formes d’organisation des relations sexuelles et amoureuses. Si l’ensemble du travail reproductif est complètement collectivisé, la famille cesse d’avoir la moindre fonction économique pour devenir un pur choix personnel.

Mais cette émancipation avait un coût dérivant de la vision que le mouvement ouvrier avait de la transition socialiste : l’universalisation du travail salarié sous l’autorité de l’état. Kollontai disait explicitement que la famille devait être abolie précisément parce qu’elle privait la société de ressources que les travailleurs pourraient consacrer au travail : « L’état n’a pas besoin de la famille parce que l’économie domestique n’est plus profitable : la famille distrait l’ouvrier du travail productif utile ». La vision de Kollontai remplaçait la famille par l’usine comme unité sociale de reproduction et donc le patriarcat par une nouvelle tyrannie du travail et de l’état.

Peu de travaux documentent les expériences réelles des femmes révolutionnaires russes qui vivaient dans les logements collectifs, qui partageaient le soin des enfants et qui mangeaient dans les cantines que Kollontai défendait. L’expérience de la paysannerie chinoise durant le Grand bond en avant suggère cependant que les contradictions ont pu être considérables. En Chine toujours, des programmes soutenus par l’état visaient à remplacer la famille par une collectivisation du logement, de la nourriture et du soin apporté aux enfants. Mao avait appelé à l’abolition de la famille à travers la collectivisation : « Les familles sont le produit de la dernière étape du communisme primitif et toute trace de cette dernière sera éliminée dans l’avenir… À présent, les familles de travailleurs ne sont plus des unités de production. » Bienqu’elles aient beaucoup fait pour bouleverser les relations de genre des familles paysannes, ces cantines devinrent aussi des instruments de discipline coercitive. Ainsi les gestionnaires des cantines qui connaissaient des pénuries n’eurent de cesse de rationaliser l’accès à la nourriture basé sur le favoritisme social. Tandis que la politique étatique exacerbait la famine, les paysans n’avaient plus de moyens indépendants de se nourrir. Plus de trois millions de personnes moururent de faim entre 1958 et 1962 et les cuisines collectivisées semblent compter parmiles principaux responsables. En 1961, l’un des membres officiels du gouvernement écrivit : « Les masses détestent et exècrent les cuisines communales. Les masses disent : « si tu deviens l’ami d’un gestionnaire de cantine, tu n’auras plus jamais envie de pain ni de soupe… Il y a un couteau suspendu au-dessus de la louche à riz. » »

Lénine soutint l’effort de Kollontai en tant que moyen de survie immédiate durant la Guerre civile, mais elle fut la seule à aspirer à transformer les familles russes de façon permanente. Avec la fin de la guerre en 1922, le gouvernement bolchevik retira son soutien aux efforts de collectivisation du travail domestique et n’en maintint que certains d’entre eux, comme les crèches, qui permettaient aux femmes de travailler dans les usines et dans les champs. En 1933, Staline recriminalisa l’homosexualité, revint sur le droit légal au divorce et introduisit des politiques natalistes qui encourageaient la formation de la famille nucléaire. Kollontai passa la fin de sa vie dans les années 1940 comme ambassadrice en Suède et s’accommoda comme elle put de la réimposition de l’inégalité de genre et de la consolidation de la famille nucléaire en Union soviétique.

Dans la politique des bolcheviks, nous voyons encore une fois une contradiction fondamentale au sujet de la famille pour le mouvement ouvrier : la revendication de l’égalité et des progrès socialistes par la prolétarisation cohabite avec la revendication de légitimité et de stabilité au moyen de la famille nucléaire. Tandis que le SPD penchait d’emblée vers le second pôle, la Révolution russe revira progressivement du premier vers le deuxième.

JIM CROW

Les États-Unis suivirent une trajectoire parallèle, mais différente dans la consolidation d’une norme de la famille ouvrière, trajectoire intimement mêlée aux lois Jim Crow, à la propriété blanche et au processus de banlieusardisation.À la fin du dix-neuvième siècle, la plupart des Américains, blancs comme noirs, travaillaient dansl’agriculture. Le Nord-est s’industrialisait rapidement avec un secteur manufacturier et une masse de travailleurs blancs en pleine expansion, largement organisée au moyen de leurs identités d’immigrants européens. Le Midwest abritait de petites fermes indépendantes gérées par des familles blanches installées à la suite des déportations de guerre génocidaires contre les nations des Américains natifs. Le sud-ouest, acquis au détriment du Mexique vers la moitié du dix-neuvième siècle, connut un afflux de blancs venus s’installer pour travailler dans les mines, l’agriculture et l’élevage de bétail suite à la réalisation des chemins de fer qui intégraient économiquement la région au reste des États-Unis. Les propriétaires terriens blancs du sud démantelèrent la Reconstruction noire en réimposant dans les années 1890 un nouveau régime suprémaciste blanc de ségrégation légale, de privation des droits civiques et de terreur raciale soutenue et contraignirent ainsi les Afro-Américains à travailler dans l’agriculture comme métayers tout en les empêchant d’obtenir les avantages du mouvement ouvrier. Le mouvement ouvrier américain fut conditionné par ces logiques de suprématie blanche. Au cours du dix-neuvième siècle et du début du vingtième siècle, l’identité raciale blanche transclasse a été un obstacle à la consolidation d’un mouvement des travailleurs plus puissant. La saisie coloniale des terres vers l’ouest offrait aux travailleurs blancs l’opportunité de la mobilité de classe et leur permettait de pouvoir échapperau travail salarié pour en devenir indépendant. L’identité blanche, même pour les prolétaires, était basée sur la possibilité de la propriété et l’identification aux propriétaires terriens les plus riches du pays.

Ces dynamiques racialisées du mouvement ouvrier américain conditionnèrent ainsi les formes familiales ouvrières. Pour les travailleurs blancs, la famille patriarcale rendue possible par le mouvement ouvrier était basée sur le statut social, la propriété et la respectabilité. Les travailleurs noirs, exclus de ces éléments caractéristiques du mouvement ouvrier, furent néanmoins sujets à un fort rétrécissement des normes familiales au cours de cette période. Pour les familles noires, les normes patriarcales, au lieu de s’imposer par la quête de respectabilité, furent imposées par les contraintes de location du métayage. Les métayers noirs étaient forcés de se marier. Les propriétaires blancs n’acceptaient de louer leurs propriétés qu’à des couples mariés. La Frontière Ouest de l’agriculture de coton s’élargissait, les lopins de terre étaient petits et la terre était accessible aux nouvelles familles noires à condition qu’elles soient prêtes à se marier, mais étaient refusés aux adultes noirs célibataires comme à celles et ceux qui avaient des organisations familiales non conventionnelles. Quand et là où les personnes noires étaient en mesure d’échapper au métayage, le taux de mariage chutait nettement [11]. En s’installant dans les villes en voie d’industrialisation, elles saisirent l’opportunité d’échapper à la norme familiale hétérosexuelle et basée sur le mariage. Les lois Jim Crow imposèrent non seulement la pauvreté, la terreur raciale, l’exclusion politique et la subordination légale, mais aussi une famille patriarcale particulièrement rigide. Le faible taux de mariage des personnes noires après les lois Jim Crow peut ainsi être dû non uniquement à la pauvreté, au manque de travail stable et à l’exclusion des gains du mouvement ouvrier, mais aussi à une résistance et à une tendance à fuir le régime familial du système de métayage.

Les familles de travailleurs blancs cessèrent progressivement pendant ce temps de dépendre surtout de fermes tenues par des propriétaires pour se consacrer de plus en plus au travail industriel salarié. Les fermes gérées par les familles dépendaient de couples durables. Les Américains blancs profitèrent tout au long du dix-neuvième siècle de l’expansion de la frontière grâce à la conquête et de nouveaux espaces coloniaux qui permettaient et encourageaient une formation familiale stable. Beaucoup de ces fermiers familiaux étaient attirés par le Parti socialiste et d’autres formes de populismes de gauche, mais ils étaient incapables de démêler leur conscience de classe d’une défense prononcée de la propriété, de la colonie de peuplement et de l’indépendance blanche. Les syndicats de la fin du dix-neuvième siècle, qui s’étaient enracinés dans les échanges commerciaux qualifiés, héritèrent largement du conservatisme de genre des capitalistes et des fermiers indépendants. Comme leurs homologues européens, ces travailleurs blancs qualifiés recherchaient activement – et, à la fin du dix-neuvième siècle, obtinrent largement – l’accès à un salaire familial assurant la structure familiale basée sur la femme au foyer.

En Europe, cette forme familiale en voie de développement entra en crise au cours des deux guerres mondiales. Ces mêmes guerres permirent à de nombreux Afro-Américains et à un grand nombre de femmes leur premier accès à des emplois non agricoles. Les industries militaires et les activités de guerre se distinguaient par la ségrégation de genre et toléraient légèrement l’homosexualité, de sorte que d’importantes communautés gays américaines clandestines y prirent forme pour la première fois [12]. Les Américains firent au cours de la Seconde Guerre mondiale l’expérience d’un ordre genré comparable à celui de la première société soviétique : l’organisation à travers la prolétarisation complète, l’éclatement de la famille, l’accroissement de l’espace pour l’homosexualité, les droits des femmes et un contrôle étatique massif. Les personnes nouvellement prolétarisées et pas encore intégrées à une identité ouvrière stable et hétéronormative connurent au cours des années de guerre un degré de liberté sexuelle inédit, intrinsèquement lié aux nouvelles tyrannies du travail salarié industriel et du contrôle étatique.

Cette stratification raciale du mouvement ouvrier continua tout au long du vingtième siècle. Lorsque le mouvement des travailleurs de l’industrie devint finalement plus fort dans les années 1930, il fut incapable de s’ancrer dans les états du Sud-est et du Sud-ouest sous des régimes particulièrement brutaux de violence blanche suprémaciste qui constituent encore aujourd’hui des états de « droit au travail » sans protection légale pour les luttes syndicales. Lorsque les Afro-Américains quittaient les fermes pour devenir des travailleurs salariés à partir de la Première Guerre mondiale, ils trouvaient un accueil inégal au sein du mouvement ouvrier américain. Les syndicats antiracistes cherchèrent à proposer une vision alternative de l’Amérique d’après-guerre enconstruisant dans les banlieues des logements inclusifs au niveau racial autour des usines syndiquées. Mais les travailleurs américains blancs n’étaient pas unis dans leur intérêt pour la solidarité interraciale ; beaucoup d’entre eux étaient prêts à défendre leurs intérêts par le nativisme, la xénophobie et le racisme autant que par la solidarité de classe.

Vers la fin des années 1960, les prolétaires se révoltaient massivement au niveau mondial. Les guerres civiles, les émeutes de rue, les grèves massives des étudiants et des ouvriers traversèrent tous les continents. Ces rébellions étaient variées et leurs luttes s’entrecroisaient les unes les autres : elles s’opposaient à l’impérialisme, à l’apartheid colonial, à l’oppression d’État, à la domination de genre et au capitalisme. Aux États-Unis, le mouvement de libération des noirs renversa le système raciste d’assujettissement légal et de terreur violente que Jim Crow avait établi. Par les émeutes, les organisations du Black Power, les manifestations militantes et la défense institutionnelle par la classe politique, ils allèrent plus loin dans la résistance contre les conditions de pauvreté urbaine concentrée, contre l’exclusion des bénéfices obtenus par mouvement ouvrier et contre la violence étatique reposant sur la police et la prison. Vers 1970, une nouvelle forme de rébellion émergea, inspirée des stratégies et des analyses du mouvement de libération des noirs, et remit en cause le régime genré et sexuel du mouvement ouvrier. Ces radicaux féministes et queers cherchèrent à abolir la forme familiale nucléaire hétérosexuelle basée sur le salaire masculin, abolition comprise comme une étape vers la liberté sexuelle et de genre totale.

Trois rébellions s’entremêlant les unes aux autres dans leur lutte contre la conformité genrée et sexuelle du mouvement ouvrier émergèrent à cette époque : le féminisme radical, la libération homosexuelle, la transgression et l’érotisme de genre. Elles s’insurgeaient contre la forme familiale à salaire masculin et contre les régimes genrés et sexués qu’elle impliquait. Elles rejetaient la politique sexuelle du mouvement ouvrier par la remise en question de trois principes : rejet de la masculinité adoptée par la gauche, de la famille nucléaire hétérosexuelle et de la détresse générée par la vie en banlieue, ainsi que du travail lui-même.

CONTRE LA FAMILLE

Il y eut une explosion de la visibilité militante des gays et des lesbiennes à la fin des années 1960 qui donna lieu à des organisations politiques radicales soucieuses d’anti-impérialisme, de socialisme, de transgression de genre et d’érotisme. En 1970, des groupes de libération gay connurent une croissance rapide dans les principales villes des États-Unis, de Grand Bretagne, de France, d’Allemagne et d’Italie. Ils partageaient une volonté de libérer la puissance de la joie érotique. Des révolutionnaires homosexuels comme Mario Mieli en Italie, Guy Hocquenghem en France ou David Fernbach en Grande-Bretagne concevaient tous l’éros comme une source potentiellement libératrice de liberté humaine et réfléchissaient par là un sentiment diffus dans les cercles gays libérationnisites. L’Éros, refoulé et assujetti par le mode de production capitaliste, rigidement contraint par l’hétérosexualité ainsi que par la famille nucléaire périurbaine, se trouvait potentiellement libéré par la charge transgressive du sexe anal. La solidarité érotique, plutôt qu’une identité d’essence quelle qu’elle fût, fournirait la pratique d’un communisme gay.

Les personnes racisées trans et de genre non conforme, essentiellement des travailleuses et travailleurs du sexe du sous-prolétariat, jouèrent un rôle militant majeur dans l’émeute de la Compton’s Cafeteria à San Francisco en 1966, au cours des émeutes de Stonewall à New York en 1969, puis comme présence visible dans le Gay Liberation Front à travers des groupes comme Street Transvestite Action Revolution (STAR). Au cours d’une période de fermentation politique et d’agitation sociale, les femmes transgenres latino et noires jouèrent un rôle particulièrement important et influant en constituant un pôle insurrectionnel de la politique queer alors en train d’émerger. Les travailleuses du sexe transgenre et de couleur Marsha P. Johnson, Sylvia Ray Rivera et Miss Major Griffen-Gracy devinrent toutes des légendes de la rébellion de Stonewall et des opposantes féroces à l’apprivoisement des politiques gay au cours des années 1970. Rivera déclara plus tard au sujet de la marginalisation et du travail militant des personnes trans lors de Stonewall :

« On était toutes et tous engagées dans différentes luttes, moi y compris comme beaucoup d’autres personnes transgenres. Mais dans ces luttes, dans le mouvement pour les droits civiques, dans le mouvement pacifiste et dans celui des femmes, nous étions toujours des parias. La seule raison pour laquelle la communauté transgenre fut tolérée dans certains de ces mouvements, c’est parce qu’on pétait le feu, on allait en première ligne. On laissait personne nous emmerder. On avait rien à perdre. » [1]

Parmi les queers des principales villes américaines à partir de la fin des années 1950, les femmes de couleur racisées étaient les plus fortement visibles, ce qui les rendait plus vulnérables au harcèlement de rue et à la violence. Elles incarnaient le caractère déviant des queers pour la police, pour les gays et les radicaux de genre désireux d’intégration. Ces femmes racisées étaient presque entièrement exclues du travail salarié formel et survivaient grâce au travail sexuel de rue ainsi qu’au crime. Ces femmes racisées transgenres étaient vraisemblablement au nombre de plusieurs centaines dans beaucoup de grandes villes américaines, mais agissaient comme figures centrales dans un monde souterrain plus large et hétéroclite de queers lumpenprolétaires, notamment de déviants de genre non conformes, de personnes queers à la rue ou de toxicomanes, de travailleuses et travailleurs du sexe et de criminels gays.

Ces radicaux de genre et de sexe expérimentèrent toute une série de nouvelles approches au plaisir sexuel et d’arrangements familiaux alternatifs, ce qui incluait le célibat, l’amour libre, l’homosexualité exclusive, la cohabitation, les relations libres, l’interdiction de la monogamie, l’égalisation du plaisir sexuel entre autres choses. De même, les rébellions de la jeunesse de la fin des années 1960, même lorsqu’elles n’étaient pas féministes ni queers, revendiquaient un souci radical pour le plaisir sexuel non régulé et libéré de la logique du mouvement des travailleurs et de la société qu’il avait contribué à construire. Ce genre d’expérimentations de la sexualité et du genre caractérisaient certaines organisations d’extrême gauche dominées par les hommes, les premiers collectifs féministes lesbiens, les groupes libérationnistes gays ainsi que les milieux des sous-cultures queers qui y étaient associés. Les étudiants universitaires qui s’opposaient à l’interdiction des visiteurs nocturnes masculins dans les dortoirs féminins contribuèrent à mettre le feu à la rébellion de mai 1968 en France. L’amour libre, le sexe occasionnel non marital et le contrôle des naissances étaient autant d’éléments centraux pour les mouvements contre-culturels de la jeunesse hippie des années 1960, qui témoignèrent d’un rejet total de la société aliénée. Des groupuscules militants anti-impérialistes comme les Weathermen puis la George Jackson Brigade assimilèrent un fort rejet de la forme du couple monogame, avec un succès mitigé [2]. Les mémoires militantes et les communes éphémères de cette période témoignent d’une éclosion de la découverte du sexe comme source de plaisir, de liberté et de lien.

Parmi ces radicaux de la sexualité et du genre, tous étaient d’accord pour affirmer que la famille nucléaire hétérosexuelle constituait un lieu d’horreur et de tyrannie. Les féministes et les mouvements de libération des femmes étaient en effet unis dans leur opposition absolue à la condition de la femme au foyer comme point central de la domination des femmes. Les courants féministes principaux se distinguaient sur les formes plus particulières de critique de la forme familiale et sur les solutions proposées. Les féministes libérales les plus traditionnelles recherchaient l’égalité dans la force de travail pour permettre aux femmes de rompre leurs relations néfastes et pour défendre l’égalité au sein du foyer, faisant ainsi écho aux requêtes du mouvement ouvrier et aux féministes bourgeoises des époques précédentes. Les féministes radicales, en considérant la famille comme l’instrument premier de la socialisation genrée, de la tyrannie patriarcale et de la violence de genre, aspiraient à une destruction générale de la famille en tant que premier pas nécessaire vers toute forme de liberté et de libération réelles. Les féministes marxistes débattirent longuement du rôle de la femme au foyer par rapport à la logique de l’accumulation capitaliste et se divisaient – de façon similaire à celles du mouvement ouvrier – entre celles qui proposaient des formes d’organisation autonomes pour les femmes au foyer et celles qui voulaient se concentrer leurs efforts sur l’organisation des femmes insérées dans le travail salarié. Toutes étaient d’accord sur le fait qu’être une femme au foyer constituait un destin horrible et symbolisait ce que cela signifiait d’être une femme dans une société oppressive.

Le féminisme radical a constitué l’engagement le plus profond et le plus conséquent contre la tyrannie de la famille qui ait été produit jusqu’ici, en identifiant ce qu’elle comporte de domination directe, d’assujettissement violent et d’aliénation fondamentale. Ces féministes furent les premières à reconnaître à quel point la violence sexuelle était centrale pour les relations de genre. Elles ont vu qu’il s’agissait d’une intimité domestique qui échappait à la surveillance et à la lutte en permettant et en défendant toutes les terreurs particulières de la famille nucléaire : l’abus des enfants, la violence contre la partenaire, le viol marital, l’atomisation et l’isolement sociaux, la terreur anti-queer et la socialisation de genre forcée. Pour Alison Edwards, la vulnérabilité des femmes au viol avait pour fondement le fait que la relation de couple basée sur le salaire masculin dépendait du caractère non payé du travail féminin domestique :

« De nombreuses femmes sont les employées non payées du patron de leurs maris. La corvée du travail domestique façonne à son tour l’oppression sociale des femmes – le sexe dépendant, le sexe mou, le sexe stupide, le sexe inintéressant et le sexe immédiatement disponible. Ce sont ces facteurs qui ont donné forme à la politique du viol. » [3]

En s’inscrivant dans un héritage communiste tout en remettant en question le conservatisme de genre du mouvement ouvrier, ces mouvements de la fin des années 1960 et 1970 renouvelèrent l’appel à l’abolition de la famille. Dans cette revendication, ils reconnaissaient le rôle central joué par la famille dans la violence et les régimes de genre tout en défiant la complicité du mouvement ouvrier historique avec les idéaux de la famille bourgeoise. Beaucoup avancèrent que l’oppression était basée sur les rôles sexuels conformistes amplifiés par la famille nucléaire. La Third World Gay Revolution écrivit depuis New York en 1970 :

« Nous voulons l’abolition de la famille nucléaire bourgeoise. Nous croyons que la famille nucléaire bourgeoise perpétue les catégories fausses d’homosexualité et d’hétérosexualité en créant des rôles sexuels, des définitions sexuelles et de l’exploitation sexuelle. La famille nucléaire bourgeoise comme unité de base du capitalisme crée des rôles oppressifs. Toutes les oppressions trouvent leurs origines dans la structure de la famille nucléaire. » [4]

On ne saurait dissocier les critiques des féministes radicales et des gays libérationnistes de leur rejet des conditions sociales d’isolement et d’atomisation caractérisant les banlieues américaines. Si elles demeuraient vagues sur le caractère de classe de la famille qu’elles critiquaient, c’était précisément à cause du succès qu’avait connu le mouvement ouvrier dans la production d’une classe ouvrière respectable et stable, tandis que le développement des banlieues avait rendu floues les distinctions parmi les blancs entre les formes familiales de la classe ouvrière, de la classe moyenne et de celle des capitalistes. Un classique du féminisme massivement lu en 1963, La mystique féminine, fait de la femme au foyer isolée un élément central de son analyse. Betty Friedan ouvre son livre par une description de la vie de banlieue :

« Le problème est resté enfoui, en deçà de la parole, durant de nombreuses années, dans l’esprit des femmes américaines. C’était une émotion étrange, un sentiment d’insatisfaction, un désir dévorant que les femmes enduraient au milieu du vingtième siècle aux États-Unis. Chaque femme de banlieue se débattait avec ça toute seule. »

Les féministes radicales et les queers de la période affirmèrent l’abolition de la famille par des pratiques de résistance et des analyses qui font écho jusqu’à aujourd’hui : par l’expérimentation de façons alternatives de vivre, d’habiter et de s’aimer, par le rejet de toute aspiration à l’assimilation au mode de vie des banlieues, le refus de la subordination aux exigences du travail salarié capitaliste, des rôles sexuels et genrés coercitifs, par le fait de voir les relations interpersonnelles comme profondément politiques. La Third World Women’s Alliance appela à des structures familiales étendues, communales et basées sur l’égalité de genre :

« Tandis que dans la culture capitaliste, l’institution de la famille a été utilisée comme un outil économique et psychologique, qui ne répondait pas aux besoins des gens, nous déclarons que nous ne reconnaîtrons aucune propriété privée d’une personne par une autre. Nous encourageons et soutenons la croissance continue des ménages communaux et l’idée d’une famille étendue. Nous encourageons les formes alternatives à la famille patriarcale et nous appelons au partage de tout le travail (ce qui comprend le travail domestique et l’éducation des enfants) par les hommes et les femmes. » [5]

Ces organisations de vie collectives pouvaient tantôt être des appartements transformés en refuges informels d’aide réciproque pour des travailleuses et travailleurs du sexe racisé.e.s et sans domicile, tantôt des maisons collectives de petits groupes à haute discipline avec des règlements vestimentaires féministes-lesbiens rigoureux ou encore des communes rurales de hippies.

Les féministes noires furent aux prises avec l’histoire de la famille ouvrière comme d’une institution blanche et normative. Avec l’immigration massive vers les villes du nord à partir des années 1930, les Américains noirs connurent un double processus d’intégration segmentée dans la force de travail des ouvriers salariés d’une part et d’exclusion des secteurs d’emploi des classes moyennes et des banlieues résidentielles en expansion. Ils furent nombreux à se retrouver dans des « ghettos » urbains – des quartiers caractérisés par une concentration de la pauvreté, des contrôles racistes violents, des logements insalubres et un accès inégal à l’emploi salarié. Vers le milieu et la fin des années 1960, alors que le mouvement pour les droits civiques était en train de réussir à défaire l’arsenal légal de Jim Crow dans le sud des États-Unis, la jeunesse noire entra en insurrection dans plus de 150 villes américaines. Ces soulèvements amorcèrent une réorganisation importante des organisations noires et inquiétèrent le gouvernement fédéral.

Dans un rapport de 1965 répondant à cette situation, le sénateur et sociologue Patrick Moynihan affirma que le chaos social de la vie urbaine des noirs était la conséquence directe de la domination des femmes sur les foyers. Le rapport, intitulé « La famille nègre : les arguments pour une action publique », proposait une évaluation qui a orienté, à bien des aspects, une bonne part de la pensée des sociologues libéraux, des décideurs politiques et même de certains nationalistes noirs conservateurs en matière de genre : les forts taux de chômage, de crime et d’autres dysfonctionnements sociaux chez les personnes noires étaient le résultat de la prépondérance excessive des foyers dirigés par des femmes dans les communautés noires, de ce qui était appelé le « matriarcat noir » ; les choix en matière de mariage et de mode de vie des femmes noires, qui impliquaient notamment un taux relativement plus élevé de travail salarié et plus faible de mariage, marginalisaient les Américaines noires au sein d’une société qui encourageait des foyers dirigés par des hommes, et produisirent en même temps une crise de la masculinité noire, des comportements criminels, des protestations sociales disruptives ainsi que du chômage [6]. L’exclusion des personnes noires de la forme familiale caractéristique du mouvement ouvrier est ici imputée aux femmes noires tandis que cette forme familiale hétéronormative et patriarcale est à l’inverse vue comme condition fondamentale de l’ordre social. Nous percevons ici un écho aux idées de Engels et des commentateurs bourgeois de la moitié du dix-neuvième siècle, paniqués face aux dysfonctionnements moraux de la vie ouvrière tandis que les familles ouvrières prenaient de nouvelles formes pour s’adapter aux contraintes matérielles.

Même si la famille basée sur le salaire masculin n’était pas une option pour la plupart des personnes noires, le choix de ces dernières d’éviter le mariage peut être compris comme une affirmation positive de liberté sexuelle, un rejet des normes familiales patriarcales et un appel à une forme différente de structure familiale. Comme nous en avons parlé plus haut, les Américain.e.s noir.e.s qui fuyaient le mariage forcé de Jim Crow ont en forte proportion choisi de vivre sans se marier. Le sous-emploi chronique des hommes noirs dû à l’exclusion opérée par un marché du travail raciste constituait un autre facteur structurel de désincitation au mariage. Lors de l’application des lois Jim Crow, l’exclusion des prolétaires noirs hors du travail salarié les empêcha d’intégrer le mouvement ouvrier ; avec la Grande Migration et le démantèlement de ces lois, les prolétaires noirs eurent accès au travail salarié, mais n’avaient généralement pas la possibilité – qu’il s’agisse d’une préférence ou non – de former des familles basées sur le salaire masculin. Les femmes noires refusaient de sacrifier leur indépendance à l’émulation désespérée d’une respectabilité impossible, et préféraient élever leurs enfants avec des amies ou des femmes membres de leurs familles plutôt qu’avec leurs époux. Dans Double Jeopardy : To Be Black and Female, Francis Beale écrit :

« C’est un songe creux d’imaginer les femmes noires s’occuper simplement de leurs maisons et de leurs enfants conformément au modèle de la classe moyenne blanche. La plupart des femmes noires doivent travailler pour loger, nourrir et habiller leurs familles. Les femmes noires représentent un fort pourcentage de la force de travail noire, et cela est vrai autant pour les familles noires les plus pauvres que pour les familles dites ‘de classe moyenne’. »

Le rapport Moynihan a joué un rôle dans les efforts de programmes sociaux visant à modifier la sexualité noire. Les émeutes de la moitié des années 1960 ont fortement accru le soutien gouvernemental à la « Guerre contre la pauvreté », l’expansion du système d’aides sociales pour qu’elles incluent également les personnes noires pauvres. Une grande partie de la sécurité sociale et du système social américains avait été mise en œuvre dans les années 1930 alors que les principaux propriétaires terriens blancs du sud de l’Amérique dépendaient encore du travail subordonné des familles noires. Les différents programmes visaient ainsi à exclure les travailleurs domestiques et agricoles, où se concentrait l’essentiel de la force de travail noire tout en installant de nombreux dispositifs de contrôle au niveau des gouvernements locaux dominés par les suprémacistes blancs. Les personnes noires étaient largement exclues des aides sociales gouvernementales au cours des années 1940 et 1950. Dans leur effort de calmer et de contrôler l’agitation des années 1960, le gouvernement fédéral comme les gouvernements locaux en ouvrirent l’accès aux femmes noires célibataires et au chômage.

Ces femmes connurent de nombreuses frustrations à cause des formes de contrôle social condescendant des structures de la sécurité sociale. Elles ne tardèrent pas à organiser un réseau de projets qui devint le National Welfare Rights Organization (NWRO). Composée de mères noires bénéficiaires d’allocations, cette Organisation pour les droits à la sécurité sociale nationale finança dans les années 1960 de nombreuses campagnes pour améliorer significativement l’accès et le traitement des bénéficiaires d’aides sociales et avait pour objectif ultime l’instauration d’un revenu universel de base fédéral. L’une de leurs campagnes les plus notables s’opposa directement aux tentatives de contrôle de la sexualité des personnes noires. Les services d’aides sociales excluaient des bénéficiaires les femmes qui avaient « un homme à la maison » sur lequel on imaginait que la mère pouvait se reposer. Pour renforcer cette politique, les services d’aides sociales menaient des « raids de minuit », en collaboration avec les services de police, c’est-à-dire des inspections tard dans la nuit pour déterminer si la bénéficiaire cohabitait avec un homme et avait une vie sexuelle active, ce qui la rendait inéligible aux allocations. Le NWRO réussit à supprimer ces pratiques grâce à l’organisation et au recours à la justice, en défendant le droit des personnes prolétaires noires à avoir une intimité sexuelle non maritale.

CONTRE LE TRAVAIL

Un troisième élément crucial caractérise les radicaux de genre de la fin des années 1960 et du début des années 1970 : leur cheminement vers un rejet du travail. Tandis que de nombreuses féministes continuèrent à penser que l’égalité serait obtenue au moyen du travail salarié et de l’intervention étatique, nous allons nous intéresser à deux exemples de politiques plus autoconscientes et opposées au travail chez les femmes ouvrières : le Mouvement pour les droits à la sécurité sociale américaine (American welfare rights movement) et Salaires pour le travail domestique (Wages for Housework).

Le NWRO était une rébellion des Américain.e.s noir.e.s pauvres contre le travail. Là où le mouvement syndical noir appelait au plein-emploi et aux plans d’embauches, ces requêtes de travail n’exercèrent que peu d’attrait sur les membres du NWRO. Nombreux étaient celles et ceux qui avaient travaillé tout au long de leur vie et avaient trouvé leurs emplois non épanouissants et aliénants. Les textes produits par l’organisation avançaient l’argument historique que c’étaient les noirs qui avaient construit le pays au fil de générations de travail esclavagisé et subordonné : ils avaient assez travaillé. Le NWRO s’organisa contre l’exploitation et la cruauté des réformes du travail qui visaient l’instauration d’emplois sans salaire ou à bas salaire en échange des allocations. Bien que certaines femmes faisant partie du NWRO mirent en avant le fait que leur rôle de mère constituait une forme de contribution productive à la société, d’autres étaient bien plus réticentes à l’encontre de ce genre de discours. Elles défendaient au contraire un « droit à la vie » séparé du salaire, du travail et de la participation au marché du travail. En organisant des sit-in et des occupations des bâtiments des services sociaux et du gouvernement, en se rendant aux tribunaux et en encourageant les récipiendaires à exiger le maximum de bénéfices possibles, ces militantes cherchaient à faire entrer le système de l’état social dans une crise qui nécessiterait une restructuration complète et mettrait ainsi fin aux évaluations scrupuleuses des revenus, à la discipline comportementale ainsi qu’à l’incitation au travail des Américain.e.s bénéficiaires d’allocations. Le cœur de la campagne que menait le NWRO pour le Revenu fédéral annuel garanti ou Impôt négatif sur le revenu était compris par nombre de ses défenseurs comme un moyen de ne plus être forcés à exercer un emploi chroniquement insatisfaisant. En supprimant le lien entre le travail et la subsistance, les activistes pour le droit à la protection sociale exigeaient la fin de l’obligation à travailler.

Il s’agissait d’un tournant radical par rapport à la façon dont la protection sociale avait été comprise par l’imagination des sociaux-démocrates. Les programmes de protection sociale de l’après-guerre aux États-Unis comme en Europe avaient été pour la plupart conçus comme des compléments au plein-emploi. Le soin apporté aux personnes âgées, aux enfants, les allocations pour le chômage et les handicaps, l’assurance maladie publique constituaient autant d’éléments conçus pour servir de complément au travail salarié de toute une vie. Les programmes de lutte contre la pauvreté auxquels le NWRO s’est confronté étaient structurés de façon à minimiser la compétition avec les marchés du travail : les allocations étaient généralement situées largement en dessous du salaire minimal, les évaluations des revenus cherchaient à exclure les personnes employables et les bénéficiaires étaient incités dans des mesures diverses à se mettre au travail. Dans le sud du pays, l’accès aux allocations était restreint selon les besoins saisonniers de travail agricole. Si les montants des allocations se rapprochaient de ceux des plus bas salaires, cela pouvait être justifié par des circonstances de chômage élevé et de crise économique. Pour le NWRO ainsi que pour d’autres militant.e.s pour l’assistance sociale des années 1960, les allocations ne constituaient pas uniquement un supplément au travail salarié, mais un moyen d’y échapper.

Le sentiment anti-travail dans les mouvements des femmes de la classe ouvrière ne se limitait pas au mouvement noir des droits à l’assistance sociale. Des Salaires pour le Travail ménager (Wages for Housework) affirmait avec le plus de cohérence le lien entre la misère du travail domestique non rémunéré et son corrélat, la misère du travail salarié. Des Salaires pour le Travail ménager émergea dans l’intensité de l’insurrection ouvrière de l’Italie du début des années 1970 qui s’étendit rapidement jusqu’au Royaume-Uni et aux États-Unis. Dans Les femmes et la subversion de la communauté, Mariarosa Dalla Costa voyait l’oppression des femmes comme le produit de la reproduction générale de la totalité capitaliste et établissait ainsi le terrain conceptuel sur lequel se serait ensuite développée la théorie de la reproduction sociale. Cela constituait une rupture théorique majeure puisqu’elle y reconnaissait que la reproduction capitaliste dépendait aussi bien du lieu de travail salarié que du travail reproductif domestique non rémunéré, rupture rendue possible par l’intensité de l’insurrection du mouvement ouvrier autant que par la volonté de dépasser ses limites. Dalla Costa écrit que la structure de la famille « constitue le pilier central de l’organisation capitaliste du travail », en tant qu’elle structure la division entre les activités rémunérées et celles non rémunérées : « elle a ainsi transformé les hommes en esclaves salariés, jusqu’au point où elle est parvenue à assigner ces services aux femmes dans la famille, et, dans le même processus, à contrôler le flux de femmes qui pouvaient parvenir au marché du travail. » [7]

Avec l’arrivée de la famille ouvrière basée sur la femme au foyer, les femmes sont reléguées à la maison, ce qui produit la division de genre au sein de la classe ouvrière. La lutte des femmes doit nécessairement rejeter le foyer en construisant des alliances avec celles qui travaillent dans les industries du soin reproductif et en produisant ainsi une insurrection révolutionnaire :

« Nous devons sortir de la maison ; nous devons rejeter la maison, parce que nous voulons nous unir à d’autres femmes, lutter contre toutes les situations qui présument que les femmes doivent rester à la maison, nous lier aux luttes de toutes celles qui sont dans des ghettos, que le ghetto soit une crèche, une école, un hôpital, une maison de retraite ou un asile. Abandonner sa maison, c’est déjà une forme de lutte. »

Ce qui caractérise fondamentalement cette lutte contre le foyer est moins la revendication d’une rémunération que le rejet du travail lui-même :

« Les femmes doivent découvrir complètement leurs propres possibilités – qui ne consistent ni à repriser des chaussettes ni à devenir des capitaines de paquebots transocéaniques. Mieux, nous pouvons souhaiter faire ces choses, mais elles ne peuvent pour l’instant se situer ailleurs que dans l’histoire du capital. »

On retrouve cette dimension anti-travail du salaire domestique chez Silvia Federici :

« Si nous partons de cette analyse, nous pouvons voir les implications révolutionnaires de la revendication de salaires pour le travail domestique. C’est la demande par laquelle notre nature prend fin et notre lutte commence parce que vouloir simplement des salaires pour le travail domestique, cela signifie refuser ce travail comme expression de notre nature, et donc refuser précisément le rôle féminin que le capital a inventé pour nous. » [8]

Aussi contre-intuitif que cela ait pu être pour une grande partie de son lectorat, Federici a affirmé très clairement que cette revendication de salaires est une revendication de la capacité à refuser le travail. Pour la tradition italienne marxiste, le refus du travail n’était pas un acte de volontarisme individuel d’évitement de l’emploi, mais la possibilité d’une action de grève massive et d’une rébellion de classe organisée. Leur proposition politique était un moyen d’exposer la dynamique sous-jacente du travail domestique non-salarié. Dans la conception de Federici, le refus du travail était rendu possible au moyen des salaires : « Désormais nous voulons de l’argent pour chacun de ses moments, de sorte que nous puissions en refuser d’abord certains et finalement l’ensemble complet de ces moments. »

Dans cette optique anti-travail, on peut considérer le Salaire domestique comme non programmatique et voir leur appel pour la compensation financière des activités reproductives non rémunérées ainsi que leurs revendications du caractère producteur de valeur de ces activités comme des provocations ; leur perspicacité est ailleurs. Dalla Costa parle des « salaires domestiques » uniquement en passant et de façon quelque peu critique. L’appel de Silvia Federici pour le salaire domestique est défendu dans l’essai Des salaires contre le travail ménager. Il n’y a pas à douter que de nombreuses défenseuses du travail domestique, y compris Selma James, voyaient probablement la chose de façon très littérale [9].

LIMITES ET CONTRADICTIONS

Les conceptions qu’ont eues, vers la fin des années 60 et dans les années 70, les femmes noires gauchistes, les féministes radicales et les gays libérationnistes, vont bien plus loin dans leur compréhension de la liberté de genre que les analyses qui les ont précédées. Contrairement à leurs prédécesseurs marxistes, elles et ils reconnaissent la famille ouvrière comme un lieu de soumission personnelle, de violence, de brutalité et d’aliénation. Elles comprirent que l’autoactivité de la classe elle-même, à travers l’établissement direct de liens de parenté alternatifs et de relations basées sur l’entraide, constitue le mécanisme premier d’abolition de la famille. Elles commencèrent à reconnaître, ou du moins essayèrent, la relation entre l’empire, la blanchité des banlieues résidentielles, le mouvement ouvrier institutionnalisé et les familles patriarcales hétéronormatives. Elles aspiraient à ce que la maison devienne un lieu communal en expansion de soin mutuel, d’amour, de plaisir érotique, de lutte partagée, de transformation personnelle plutôt que d’isolement et de contrôle.

En avançant une critique de l’expression de genre binaire coercitive et des attentes de genre normatives, elles allèrent dans le sens d’une abolition de l’identité sexuelle et genrée comme point d’aboutissement de l’abolition de la famille. Elles considéraient que la lutte d’abolition de la famille nécessitait une transformation personnelle directe des attentes et du comportement que l’on a vis-à-vis des autres et prolongeaient en l’approfondissant la critique socialiste précédente du chauvinisme masculin comme obstacle à la lutte des classes. Par leur relation à la survie économique et au travail, les radicaux de genre des années 1970 allaient dans le sens d’un rejet du travail et d’un désir d’échapper à la domination du travail salarié, plutôt que de se contenter d’imaginer l’égalité par la prolétarisation universelle.

Leur politique n’est toutefois pas suffisante pour nous aujourd’hui. Les féministes radicales et les gays libérationnistes ont forgé des visions émancipatrices qui ne peuvent plus inspirer des rébellions de genre massives dans les formes qu’elles ont revêtues au début des années 1970, et qui pourront être de bon droit critiquées vigoureusement au cours des décennies à venir de lutte et de pensée du genre. Même le Salaire domestique, qui a posé des questions d’une façon assez pertinente pour résonner jusqu’à aujourd’hui, répondait à un monde qui a bien changé depuis.

L’analyse des féministes radicales et des gays libérationnistes étendait leur critique de la famille nucléaire hétérosexuelle atomisée à leur compréhension générale de la société comme un tout. Elle identifiait le patriarcat comme base fondamentale du militarisme, de la consolidation des états autoritaristes, du fascisme, du colonialisme, de la violence sexuelle, de la conformité de genre et de la propriété privée. Les féministes radicales considéraient l’oppression des femmes comme la conséquence d’un système de castes ou de classes sexuelles. Les femmes constituaient un groupe social cohérent avec un ensemble d’intérêts facile à agréger – exactement comme le prolétariat industriel avait été imaginé à une époque précédente du mouvement ouvrier – et sujet à une unique forme d’oppression dans la famille. Cette analyse de sexe et de classe reflétait leur propre expérience de l’oppression, pour l’essentiel en tant que femmes blanches opposées à la vie prisonnière de la famille de banlieue résidentielle, mais se trompait significativement sur la place de la famille au sein du capitalisme.

Bien qu’en régime féodal il y ait eu une homologie et une imbrication directe entre l’organisation de l’état, l’économie et la famille patriarcale, en régime capitaliste, ces systèmes avaient été partiellement rompus par le travail salarié. Ce qui revient à dire que la domination et la violence directe n’étaient plus requises pour extraire une plus-value dans le procès de production, de sorte que les affaires gouvernementales et les dynamiques familiales pouvaient développer une autonomie relative. Le capitalisme produisit une véritable séparation entre les sphères publiques et privées, en isolant une forme de domination de genre à l’intérieur des murs privés du foyer. Les formes de domination masculine qui pénétraient dans le gouvernement ou les affaires, quelles qu’aient pu être leurs ressemblances superficielles avec les dynamiques de genre des familles, revêtaient un caractère fondamentalement différent et fracturaient ainsi le « patriarcat » comme système cohérent. Le fait de partir de leur critique de la famille a en dernière instance empêché les féministes radicales de saisir de façon adéquate les dynamiques du capitalisme et de l’état racial.

La compréhension de l’oppression des femmes à travers une analyse de sexe et de classe mena les féministes radicales à plusieurs impasses. Elles se révélèrent incapables de rendre compte efficacement ou de répondre à l’éruption des débats sur la classe et les différences raciales entre les femmes, alors que leur stratégie et leur vision dépendaient de l’élimination de toute stratification substantielle entre les femmes. Les femmes transgenres, dans leur politisation concurrente de celle du féminisme radical dont elle faisait initialement partie, devinrent bientôt sujettes à une forte hostilité, tandis que l’analyse de sexe et de classe se révélait fondée sur une polarisation binaire basée sur la biologie ou sur la socialisation du très jeune âge. Les féministes radicales développèrent rapidement une hostilité envers le plaisir sexuel en tant qu’intrinsèquement lié à l’oppression patriarcale, ce qui conduisit à l’éruption de débats au cours des années 1980 et 1990 connus comme « les guerres du sexe » (the sex wars) qui se prolonge aujourd’hui dans les débats sur la pornographie, le travail du sexe et les sexualités dites tordues ou perverses.

Les féministes socialistes et noires remirent les premières en question le modèle basé sur le sexe et la classe en soulignant son incapacité à rendre compte des divisions entre les femmes ou des réalités du capitalisme et du colonialisme. Toutefois, à de rares exceptions près, elles furent incapables de rendre compte de façon significative et alternative de l’expérience de la domination au sein de la famille. Dans leurs écrits, les féministes noires voyaient souvent la famille comme un centre de résistance et minimisèrent ainsi le rôle de la coercition de genre qui conduisit un grand nombre de femmes noires à éviter les structures familiales basées sur le couple hétérosexuel à partir des années 1960. Les féministes socialistes se basaient quant à elles sur des explications systémiques duelles contradictoires et théoriquement faibles de l’oppression des femmes travailleuses, ou s’embourbèrent dans un débat long et pénible qui avait pour but de déterminer si les heures de travail non rémunérées des femmes au foyer produisaient ou non de la valeur. Après une brève période de projets autonomes, les féministes socialistes finirent par s’intégrer à nouveau aux politiques sociaux-démocrates ou léninistes. Au début des années 1970, les écrits des femmes noires avaient une forte dette envers les politiques des états socialistes ou nationalistes, mouvements enlisés dans des contradictions bien documentées.

De façon similaire, les gays libérationnistes se sont révélés incapables d’offrir un programme qui puisse résonner suffisamment à nos oreilles aujourd’hui. Au cours des années 1970, les hommes gays de certaines grandes villes avaient un accès presque libre à un plaisir érotique fréquent avant le désastre du sida. Bien que l’on puisse éprouver une certaine nostalgie pour les plaisirs et les libertés de cette période, peu de gens imaginent aujourd’hui qu’il s’agissait là d’un chemin menant à une société libre. Le relâchement spectaculaire des mœurs sexuelles chez les personnes queers comme straight dans les années 1970 révéla que la répression sexuelle ne constituait pas en fait le ciment de la domination capitaliste comme les défenseurs du pouvoir d’Éros l’avaient auparavant affirmé. Les efforts pour remodeler l’hétérosexualité dans la Nouvelle gauche sont à juste titre remémorés comme terribles, avec des militants qui s’efforçaient de « détruire la monogamie » pour mieux se piéger dans des formes de misogynie et de traumatisme plus élaborées. Aujourd’hui, la sexualité envahit la culture de consommation populaire et apparaît autant comme une injonction néolibérale et individualiste à jouir que comme une source de liberté. L’idée que la poursuite de l’érotisme pourrait constituer de nouvelles solidarités révolutionnaires avait un sens lorsque le sexe gay était lourdement criminalisé, mais ne fonctionne plus comme source d’inspiration politique.

Les efforts queers et féministes pour démanteler et attaquer la forme familiale nucléaire normative n’ont jamais été capables de concevoir des visions cohérentes de dépassement de la société capitaliste. Beaucoup rejoignirent ou venaient de projets d’organisation socialistes et anarchistes, ou virent leur rébellion de genre comme un prolongement direct de leur analyse anti-capitaliste. Les activistes des droits des gays et des femmes qui s’étaient le plus fortement engagés dans une politique marxiste ont souvent témoigné une incapacité relative à saisir ou à s’engager dans les luttes queers et féministes les plus dynamiques, transgressives et subversives. Par exemple, les trotskystes gays furent les architectes d’un mouvement gay basé sur les droits accompagnant les gays bourgeois et rejetaient les courants subculturels genderfuck des politiques de libération gay d’ultragauche. La vision du socialisme et de l’anticapitalisme dans les mouvements féministes et queer du début des années 1970 était au contraire habituellement tout à fait vague et s’inspirait d’idées romantiques du marxisme anticolonial du Tiers-Monde.

Cette inadéquation de la vision de la libération sexuelle et de genre des mouvements du début des années 1970 se retrouve jusque dans les limites de leur vision de l’abolition de la famille. Ils imaginaient l’abolition de la famille comme une activité volontaire poursuivie au moyen de subcultures réfléchies. Ils ne parvenaient que rarement à voir la possibilité de généralisation de l’abolition de la famille à une restructuration des relations économiques à l’échelle de l’ensemble de la société. Cette limite réside en dernière instance dans la persistance de l’horizon du mouvement ouvrier. Malgré la tentative d’échapper à son masculinisme, à sa focalisation étroite sur le travail salarié ou aux limites de sa vision de l’égalité dans la prolétarisation, ils ne pouvaient pas concevoir l’abolition de la relation de classe elle-même. Le mouvement ouvrier rechercha la liberté socialiste à travers la généralisation de la condition du travail salarié. Dans les conditions du travail salarié, la famille ne pouvait être dissoute qu’à travers l’expansion massive d’une institution alternative distincte du marché : l’État. Ces jeunesses cherchèrent à échapper au travail salarié, mais elles ne pouvaient pas concevoir d’autres moyens de reproduction sociale collective et communiste au-delà de l’usine sous une forme ou une autre. Théorie Communiste met ainsi le doigt sur cette distinction entre une politique qui s’oppose au travail en le critiquant et le dépassement du mouvement des travailleurs : « La ‘critique du travail’ ne permet pas d’aborder la restructuration positivement comme une transformation du rapport contradictoire entre les classes » et laisse ainsi les révoltes de Mai 68 enfermées dans la logique même d’une identité affirmative des travailleurs qu’ils cherchaient pourtant à rejeter. Le langage difficile de TC s’applique aux limites de la révolte de genre du début des années 1970 :

« La révolte contre la condition ouvrière, révolte contre tous les aspects de la vie, était prise dans un déchirement. Elle ne pouvait s’exprimer, devenir effective, qu’en se retournant contre sa base réelle, la condition ouvrière, mais non pour la supprimer, car elle ne trouvait pas en elle-même le rapport au capital qui eût été cette suppression, mais pour s’en séparer. ‘Mai 68’ demeura alors une révolte. » [10]

Beaucoup de choses qui n’allaient pas dans les relations de genre et sexuelles de la Nouvelle Gauche apparurent avec évidence aux générations suivantes de la pensée féministe, queer et antiraciste. Les courants intellectuels qui posaient des questions de politiques de genre et sexuelles au cours des années 1980 et 1990 étaient surtout académiques et se voyaient désignés par différents noms tels que le poststructuralisme, le féminisme noir, le féminisme des femmes racisées, le féminisme prosexe, le féminisme postcolonial, la théorie queer et les trans studies. Bien qu’ils se voient fortement critiqués par certains gauchistes aujourd’hui à cause de leurs différents degrés d’idéalisme, de manque de prise en compte cohérente du mode de production capitaliste, de l’importance accordée aux expériences individuelles et de leur éloignement par rapport aux mouvements de masse, ces courants intellectuels ont de fait produit une critique large, vigoureuse et dans l’ensemble précieuse des échecs de la théorie basée sur le sexe et la classe, du nationalisme révolutionnaire et du libérationnisme gay. Les mouvements liés au Sida dans les années 1990 s’inspirant de Foucault et de la théorie queer, les luttes trans depuis les années 2000 façonnées par de nombreux courants théoriques, les militants étatsuniens de Black Live Matter qui s’identifient et sont inspirés par le féminisme noir intersectionnel, ont tous produit des avancées majeures dans les politiques du genre en dialoguant de près avec ces courants académiques. Pour ceux qui se soucient de la révolution communiste, les limites de ces travaux académiques sont claires, à commencer par l’absence de critique cohérente du capitalisme. Mais en dernière instance, la tâche est aujourd’hui d’incorporer, plutôt que de rejeter dans leur ensemble, leurs efforts de penser et de dépasser les politiques de genre des mouvements des années 1970.

Un appel à l’abolition de la famille au présent ne peut se satisfaire de répéter Engels, Kollontai ou la Révolution gay du Tiers-Monde. Aussi riches en enseignements ces exemples historiques puissent-ils être, le présent requiert un féminisme communiste à même de dépasser les limites de ces mouvements antérieurs contre la famille. Pour ce faire, le travail communiste théorique d’aujourd’hui portant sur la famille doit prendre en compte la transformation structurelle de la reproduction générationnelle de la famille des travailleurs depuis les années 1970, en particulier le déclin de la famille nucléaire basée sur le salaire masculin ainsi que la fragmentation des catégories de genre.

APRÈS LA FAMILLE BASÉE SUR LE SALAIRE MASCULIN

En dernière instance, la vision révolutionnaire positive de ces mouvements a été vaincue. À la fin des années 1970, les soulèvements qui traversaient le monde étaient majoritairement écrasés. Malgré la variété de leurs contextes politiques, ces défaites politiques s’enracinaient toutes dans une crise plus large de la profitabilité capitaliste. Les insurgés de genre des années 1970 connurent le même déclin de leurs mouvements. Les féministes, après avoir vu des améliorations significatives allant dans le sens de l’égalité de genre au cours des années 1970 grâce aux changements économiques et aux victoires législatives, firent face à un contrecoup violent et à la persistance de la différence des salaires entre les sexes. Le mouvement de libération gay réfréna ses énergies pour se limiter à devenir un mouvement de défense étroitement basé sur les droits dans les années 1970 et ne retrouver un moment militant qu’au cours du moment le plus aigu de la crise du Sida vers la fin des années 1980. Les militants pour les droits sociaux cessèrent de gagner du terrain vers la fin des années 1970 et virent bientôt le démantèlement général des allocations et des services sociaux avec une nouvelle ère d’austérité.

Tandis que l’ensemble de la vague de luttes s’effondrait vers la moitié des années 1970, les descendants affaiblis de ces mouvements ne cessèrent de développer toujours plus la théorie et de s’organiser autour du genre de façon séparée de toute forme de politique de classe. Une fois séparés des revendications économiques de masse, les mouvements des droits des femmes et des homosexuels continuèrent à obtenir d’autres gains plus limités en matière d’égalité juridique. Plus déterminante encore fut la façon dont ces mouvements ont transformé les attentes et les dynamiques interpersonnelles des femmes et des personnes queers des générations suivantes. La plupart des personnes jeunes jouissent confortablement du droit au sexe non marital pour le plaisir et de la reconnaissance que la famille peut revêtir différentes formes acceptables. Ils ont plutôt tendance à être à l’aise avec les relations entre personnes du même sexe et avec la non-conformité de genre, tandis que c’est un souci pour le bien-être personnel qui guide généralement leurs décisions en matière de sexe et de genre.

À mesure que les mouvements radicaux étaient vaincus, certains éléments constitutifs de la forme familiale à laquelle ils étaient opposés se modifièrent de façon inattendue. Les effets de la crise de profitabilité prolongée ainsi que la défaite du mouvement ouvrier à partir de la moitié des années 1970 rendit impossible pour la plupart des membres de la classe ouvrière de maintenir une femme au foyer à l’extérieur du marché du travail. Ce ne furent pas les queers ni les féministes qui en dernière analyse mirent en crise cette forme familiale. La forme familiale basée sur le salaire masculin ne caractérise plus aucun secteur de la société et a perdu son hégémonie sociale à cause de la convergence d’un ensemble de facteurs. À sa place, nous assistons à une croissance forte et solide de foyers basés sur un double salaire, de personnes qui choisissent de ne pas se marier ni de vivre en couple, de structures familiales fragmentées et de l’entrée sur le marché de services à la reproduction sous forme marchande. Bout à bout, ces dynamiques ont produit un éventail hétérogène de formes familiales dans la vie de la classe des travailleurs. Si, lors de la naissance du mouvement ouvrier, l’organisation des travailleurs a bel et bien joué un rôle d’instrument pour la création des conditions d’émergence de la figure de la femme au foyer ouvrière, sa disparition au contraire a dépendu essentiellement d’un ensemble de forces structurelles.

Les vies des femmes connurent des changements importants depuis la défaite du mouvement féministe. D’abord, un grand nombre de femmes mariées ont intégré la force de travail. La participation des femmes au marché du travail a progressivement augmenté au fur et à mesure de l’expansion de l’emploi des cols blancs à partir des années 1920. Dans les années 1950, lors de l’apogée de l’expansion des banlieues résidentielles, les femmes plus âgées commencèrent à travailler en plus grand nombre. Mais avec la participation au travail de jeunes femmes mariées au cours des années 1960 et 1970, le tournant devint amplement visible et indéniable. Pour les femmes mariées avec un époux présent aux États-Unis, la participation au marché du travail augmenta de façon continue de 30 % dans les années 1960 à 60 % dans les années 1990. Bien que la persistance des régulations du marché du travail ait ralenti la participation des femmes dans les démocraties sociales européennes, l’emploi des femmes a augmenté de façon continue dans tous les pays de l’OCDE. Au Royaume-Uni, la participation des femmes à la force de travail a grimpé de 37 % en 1961 à 53 % en 1990 pour rester autour de 55 % depuis. En Allemagne, elle est passée de 39 % en 1970 à 56 % en 2016, une période de chute des salaires réels.

De nombreux facteurs ont contribué à la participation croissante des femmes au marché du travail, y compris l’augmentation d’emplois à « caractère féminin » dans les secteurs de travail reproductif, de l’emploi des cols blancs, de l’éducation et de la santé ; le déclin de la fertilité ; l’augmentation des possibilités de temps partiel ; le désir croissant des femmes de travailler. Dans de nombreuses industries et nations, les interdictions portant sur l’emploi des femmes mariées ou des mères furent supprimées au cours des années 1960 et 1970. Un facteur encore plus décisif pour la famille de la classe ouvrière est la nécessité économique. Les salaires de la classe ouvrière ont stagné puis décliné depuis les années 1970, et le maintien d’un niveau de vie comparable a nécessité pour la grande majorité des familles ouvrières de faire rentrer les épouses dans la force de travail tout en accroissant la dette des ménages. Les familles ouvrières ne peuvent plus se payer le luxe d’une famille basée sur la femme au foyer. Le capitalisme a détruit la famille-femme-au-foyer qui constituait un élément central de la respectabilité du mouvement ouvrier.

Parallèlement à la croissance de la participation des femmes au marché du travail, les populations des pays de l’OCDE ont choisi de se marier plus tard, de vivre en concubinage, de divorcer plus rapidement, et de vivre en célibataires. Aux États-Unis, les taux nets de divorces passèrent de 3/1000 de la population de plus de quinze ans en 1950 à 6,3/1000 en 1985 ; en Angleterre et au Pays de Galle, de 0,9 à 4/1000 sur la même période. En 1950, seuls 10 % des ménages européens comportaient un seul individu ; en 2000, ce taux était monté à 30 % au Royaume-Uni, à 40 % en Suède tandis que le taux le plus bas sur le continent était atteint par la Grèce avec 20 %. Il est probable que les taux de divorces plus élevés aient permis aux hommes comme aux femmes de quitter des relations mauvaises et insatisfaisantes pour rechercher de meilleures relations sexuelles et des structures familiales non traditionnelles. Cela intensifie également l’atomisation, l’isolement et la fragmentation de la vie sociale.

Les couples ont moins d’enfants, commencent à avoir des enfants plus tard et cessent plus tôt. La fertilité a décliné partout ; entre 1900 et 2000, elle est passée de 5 enfants par femmes à 1.3 en Allemagne ; de 3,8 à 2 aux États-Unis ; de 5,8 à 3,3 en Inde et de 6 à 2,7 en Amérique latine. Les enfants ont plus de chance de naître de relations extra-maritales. Le pourcentage de naissances extra-maritales a crû au Royaume-Uni de 8 % en 1960 à 39,5 % en 2000, de 5,3 aux États-Unis à 31 %, de 11,6 % dans l’ex-Allemagne de l’Est à 49,9 % et de 6,7 à 17,7 dans l’ex-Allemagne de l’Ouest. Un taux de fertilité plus bas implique qu’une partie plus importante de la vie a lieu hors de la maison, n’est pas consacrée à l’éducation des enfants et se déroule au-delà des limites étroites de la famille nucléaire.

En plus de la stagnation des salaires, un autre élément de la crise capitaliste prolongée a contribué au déclin de la forme familiale basée sur le salaire masculin, en lien avec ces différents facteurs : la modification du travail reproductif. Avec notamment le déclin des taux de profit dans les secteurs manufacturiers, l’investissement capitaliste n’a eu de cesse de rechercher de nouvelles opportunités dans les services de consommation. Cela a contribué à une croissance importante des entreprises privées et des travailleurs à salaires très bas remplissant des services autrefois réalisés par les femmes au foyer non rémunérées. Beaucoup de membres de la classe ouvrière peuvent laver leur linge dans des lavomatiques, laisser leurs enfants dans des garderies, acheter de quoi manger dans des restaurants rapides et payer d’autres travailleurs pour faire leur ménage. Cela a accru la demande d’emploi dans les secteurs féminisés et a fourni un plus grand nombre d’emplois aux femmes et aux personnes queers de la classe ouvrière. Les familles riches emploient des travailleurs domestiques pour nettoyer leurs maisons et élever leurs enfants à des tarifs qui n’avaient plus été vus depuis la moitié du dix-neuvième siècle. En sous-traitant le travail reproductif à des services salariés, les gens ont libéré des heures pour leurs semaines de travail requérant plus de temps et ont réduit leur dépendance au travail domestique non-salarié.

Collectivement, tous ces changements marquent une amélioration dans la capacité des gens à rechercher des relations épanouissantes au-delà des attentes étroites de la famille et de la communauté. Ces facteurs ont vraisemblablement beaucoup contribué à la forte augmentation de personnes ayant des relations homosexuelles, des transitions de genre et vivant dans des formes familiales complexes et non traditionnelles. À de nombreux égards, ces changements démographiques radicaux dans la manière dont les personnes vivent leurs relations constituent une amélioration réelle et qualitative dans leurs vies sexuelles et de genre. Les jeunes grandissent à présent dans un monde sexuellement plus libre que celui de leurs grands-parents.

Mais ces changements comportent également une intensification de la dépendance vis-à-vis du salaire. Le déclin de la forme familiale ouvrière basée sur le salaire masculin a fait passer l’expérience des femmes et des queers de la dépendance à la domination personnelle d’un mari ou d’un père à la dépendance à la domination impersonnelle du salaire. Elles et ils ont échappé à la tyrannie des maisons patriarcales pour mieux se retrouver comme jeunesse queer à la rue dans les rues des grandes villes, comme mères célibataires condamnées à la pauvreté chronique, ou parmi les millions de personnes queers et de femmes travaillant dans les industries du service à bas salaire ou encore comme travailleurs informels aux marges de l’économie salariée. Chacun.e est forcé.e à trouver et à sécuriser son emploi, à être en compétition avec d’autres prolétaires et à se soumettre à la discipline de genre et sexuelle des employeurs et du procès du travail. De même que la famille basée sur le salaire masculin a été rendue possible par une série de victoires du mouvement ouvrier, la crise économique prolongée ainsi que l’effondrement du mouvement ouvrier a condamné beaucoup de gens à la privation matérielle, à la dépendance au marché et au travail aliéné. Les nouvelles structures familiales hétérogènes sont un symptôme du désespoir autant que d’une pratique du soin, et dans cette dépendance au marché, chacun est sujet à de nouvelles formes de prédation. Toute une jeunesse queer, libérée de la relation violente à ses parents, peut être sujette à de nouveaux risques de travail du sexe accompli dans la rue ; de jeunes mères, en choisissant de ne pas épouser leurs petits amis agresseurs, peuvent se retrouver à travailler de longues heures dans la vente sous le contrôle de managers qui les harcèlent sexuellement.

Sous l’effet de ces tendances économiques, les membres de la classe ouvrière ont bien plus de chances de dépendre de relations de parenté fragmentées, étendues et hétérogènes d’une manière analogue à ce qui avait lieu au dix-neuvième siècle. Les parents de toutes les classes sociales divorcent et se remarient en forte proportion et produisent ainsi ce qu’on appelle des familles recomposées de beaux-enfants. Les mères dont des membres de la famille sont incarcérés, cas particulièrement commun chez les femmes noires américaines, vivent souvent et partagent la parenté avec leurs sœurs, leur mère ou leurs meilleures amies. Les immigrants expédient une partie importante de leurs salaires aux membres de leurs familles qui sont restés dans leur pays d’origine. Ils peuvent tirer des avantages en procédant à de tels paiements sur le long terme, en espérant prendre leur retraite dans des communautés rurales sur un terrain ou un logement acheté par leurs familles et être soutenus plus tard par leurs enfants, mais ce genre d’avantages matériels personnels ne rend vraisemblablement pas adéquatement compte de l’ampleur et de la persistance avec laquelle les travailleurs immigrés réalisent ces transferts d’argent. Les familles de même sexe sont de plus en plus communes, grâce à l’accès au travail salarié, à la réduction des sanctions homophobes et à une opinion publique plus tolérante qui permet aux couples de même sexe de s’intégrer dans leurs milieux de classe respectifs. Les couples de même sexe ont également plus de chance d’être intégrés dans des réseaux de dépendance hétérogènes et queer qui incluent des ex-amant.e.s, des beaux-enfants, des amis proches et d’autres relations de dépendance choisies.

Il s’agit bien sûr dans tous ces cas de formes de familles. Elles constituent aussi bien des réponses et des adaptations à l’aggravation des conditions économiques, ainsi que des stratégies de reproduction et de survie pour répondre aux besoins matériels et affectifs des personnes que des espaces potentiels de domination personnelle et de violence. Leur caractère semi-choisi – étant donné qu’elles ne sont pas rendues aussi obligatoires par le poids des attentes sociales et des liens de sang naturalisés, et qu’elles présentent plus de portes de sortie que leurs équivalents des époques précédentes – fournit plus de moyens de résister à la violence hétéronormative et patriarcale. Les personnes queers et les contre-cultures queers ont beaucoup de choses à enseigner à tout le monde sur les façons dont on peut prendre soin les uns des autres de façons plus saines et moins douloureuses. Pourtant ces formes de familles choisies, étant vécues dans des conditions capitalistes, sont déterminées et façonnées par la brutalité du travail salarié. Les réseaux étendus d’amitiés basées sur le soin se brisent souvent sur les contraintes économiques. Dans les contre-cultures queers par exemple, les événements communs tels que les déménagements pour motif professionnel ou même la venue d’un enfant peuvent ébranler des réseaux amicaux de soin qui se sont pourtant construits sur le long terme. Les vies de telles personnes demeurent scindées par la classe et les stratifications raciales, tandis que les aspirations au soin mutuel parviennent rarement à gérer les crises dues à l’usage sévère des drogues, au chômage prolongé, à l’incarcération ou à la maladie mentale. Les aspirations des gauchistes queers, féministes et noirs à l’amour et au soin mutuels face à la brutalité de se monde ne peuvent pas se réaliser dans les conditions d’une dépendance généralisée au marché. La communauté queer d’aujourd’hui ne préfigure pas ni ne saurait préfigurer le communisme.

Pour ceux qui ont été historiquement exclus du mouvement ouvrier, le déclin de la dépendance à la famille contribue à l’intensification de la précarité et de la violence d’État ; pour la classe ouvrière blanche stable, cela a impliqué un réajustement massif en termes de relations de genre et sexuelles à partir de l’instabilité économique. C’est là que l’on peut trouver certains éléments utiles à la compréhension de la volonté croissante de revanche masculine à l’extrême droite, des mouvements religieux conservateurs faisant de la famille hétérosexuelle le point cardinal de l’ordre social ainsi que de la rage contre les féministes qui est cultivée sur les réseaux masculins en ligne. Une femme au foyer ainsi qu’un travail salarié pour la famille permettaient naguère d’acquérir une dignité masculine, un lieu protégé où les prolétaires pouvaient vivre leurs fantasmes sexuels et de genre et où les hommes en particulier pouvaient satisfaire leurs besoins affectifs ; un refuge vis-à-vis des procès du travail salarié et l’assurance que quelqu’un d’autre se chargerait du travail reproductif. Les hommes et les femmes prolétaires se sont battus pour, ont obtenu et défendu cette forme familiale génération après génération, et elle n’est désormais plus accessible. Certains ont trouvé une politique féministe et queer qui fait la promesse d’une humanité plus entière. D’autres se tournent vers les options misogynes offertes par une classe banlieusarde composée d’hommes blancs aigris : les organisations fascistes, les forums de discussions incel, les chaînes youtube de self-help misogyne, l’humour anti-féministe des podcasts social-démocrates ou les politiciens qui se célèbrent ouvertement comme violeurs et harceleurs sexuels.

Tout le long de l’histoire du développement capitaliste que nous avons suivie ici, la famille a été utilisée comme arme sous la forme d’une attaque idéologique contre des secteurs de la classe ouvrière. Pour Engels, cela prit la forme de l’horreur face à la dégénération sexuelle d’une classe ouvrière en crise ; pour le mouvement ouvrier, la forme familiale respectable basée sur le salaire masculin prit l’avantage en condamnant et en excluant les formes antagonistes qui existaient dans le lumpenprolétariat, chez les queers et les familles de travailleurs noirs. La bourgeoisie et ses alliés ont toujours condamné les familles vivant dans la pauvreté et ont lié une haine racialisée à la condamnation des stratégies de reproduction des personnes pauvres en conditions de contrainte, de leur liberté sexuelle apparente et de leur non-normativité de genre.

Cette fonction culturelle et idéologique de la famille comme norme sociale persiste aujourd’hui et se voit déployée à des fins largement réactionnaires dans toute une série de différentes luttes politiques. Le rôle disproportionné de la famille dans l’imaginaire politique contemporain est dû à la persistance de ce qui précisément a rendu la forme sociale basée sur le salaire masculin attractive au point de constituer une base du mouvement ouvrier : le pouvoir idéologique de la famille comme revendication d’une légitimité morale, sociale et culturelle au milieu de la fragmentation sociale, de l’atomisation et de l’isolement produits par le capitalisme. Cette importance de la famille comme fondement fantasmé de l’ordre social et de moralité s’est manifestée de différentes manières. C’est un trait caractéristique des politiques de droite, néo-conservatrices, et un recours fréquent y est fait par les fondamentalismes religieux de toutes sortes. La famille nucléaire patriarcale constitue la pierre angulaire de la vision de l’ordre social qu’ont les mouvements religieux d’extrême droite , dans leurs assauts répétés contre les acquis des droits des femmes et des LGBT. Les conservateurs religieux partagent avec un grand nombre de sociologues l’idée que les couples hétérosexuels stables constituent la base d’une éducation morale et socialement ascendante des enfants. La science sociale persiste à consacrer des kilomètres de papier pour établir que les arrangements parentaux non-traditionnels, en particulier chez les pauvres et les personnes noires, sont la cause des crimes et de nombreux autres fléaux sociaux. Les activistes gays mainstream mettent l’accent sur la stabilité et la droiture de leurs arrangements domestiques comme élément central d’une politique que l’on a désignée à bon droit « d’hétéronormative ». Toutes ces manifestations – des religieux conservateurs, des sociologues et des gays hétéronormatifs — ont en commun l’idée du couple stable comme base de la parenté ainsi qu’un fort attachement à la normativité de genre. Ces courants politiques affirment que les familles peuvent constituer une force conservatrice. Étant données les dynamiques de l’atomisation sociale, de la dépendance et de la propriété de la famille en régime capitaliste, une telle affirmation contient une certaine vérité. L’appel à l’abolition de la famille est une confrontation à ce conservatisme idéologique.

La forme familiale basée sur la femme au foyer a été menacée par le développement capitaliste lui-même. La revendication d’abolition de la famille ne vise plus étroitement une forme familiale particulière et spécifique, caractéristique de la stratégie de la reproduction de classe. Mais les familles nucléaires, en tant que lieux contradictoires de violence et d’interdépendance, continuent à survivre. La famille persiste aujourd’hui comme la quasi unique institution de reproduction générationnelle et comme un complément à la précarité du travail salarié pour la survie prolétarienne.

Les communistes d’aujourd’hui relancent l’appel à l’abolition de la famille [11]. Les conditions matérielles spécifiques de la reproduction de la classe travailleuse d’aujourd’hui distinguent cet appel de ceux des époques précédentes. Tandis que l’atomisation de la vie de la classe ouvrière s’accroît, l’appel à l’abolition de la famille au moment présent se voit affronter la privatisation de la misère sociale. La crise économique prolongée se traduisant en stagnation des salaires, intensification des régimes de travail et démantèlement des infrastructures socialisant le salaire, ainsi que l’aliénation et l’isolement produits par la vie capitaliste sont autant de facteurs qui incitent les prolétaires à rechercher des moyens de survie et de refuge émotionnel. Les relations amoureuses fragmentées, les foyers parentaux isolés et les tentatives de reconstruire des semblants de famille nucléaire constituent les formes les plus probables de ce reflux.

À la différence des théoriciens universitaires queers des années 1980 et 1990, les nouveaux appels à l’abolition de la famille partagent tous un souci pour le projet révolutionnaire du communisme. Ils cherchent tous à rendre compte, de façons différentes, d’une fragmentation fondamentale des relations de genre à travers les transformations politiques et économiques de la famille depuis les années 1970. Ils visent à une dissolution de la famille comme unité de reproduction à travers la réalisation du travail reproductif dans des institutions extérieures au marché et collectives. Ils cherchent à mettre en place des moyens de restructurer l’activité de reproduction générationnelle. La revendication d’abolition de la famille peut à nouveau aider à s’orienter pour sortir de la misère d’aujourd’hui.

ET ENSUITE : L’ABOLITION DE LA FAMILLE ET LE COMMUNISME

Dans une société capitaliste, la reproduction de la classe travailleuse dépend du travail salarié médiatisé par la famille. Les prolétaires doivent généralement vendre leur force de travail aux capitalistes afin de survivre. Ceux qui sont incapables de le faire, comme les enfants, reposent sur leurs relations familiales avec d’autres personnes engagées quant à elles sur le marché du travail. En plus de l’accès familial au salaire, les enfants reposent aussi sur une quantité considérable de travail reproductif. La grande majorité de ce travail reproductif a été et continue d’être non rémunérée. La famille, tout particulièrement la famille nucléaire hétérosexuelle, a servi de mode dominant et particulièrement stable de reproduction générationnelle des prolétaires en régime capitaliste. Les états démocratiques et dits socialistes ont parfois étendu leur domaine d’intervention au point de prendre en change des parts considérables de la reproduction sociale, mais uniquement comme supplément à la dépendance première au salaire. Parfois et dans certains endroits, d’autres systèmes de reproduction générationnelle et quotidienne ont existé en régime capitaliste, notamment des orphelinats, des foyers et des systèmes de soin basés sur l’adoption par un seul parent ou par des familles étendues, ainsi que, pour ceux qui quittaient la jeune enfance, les systèmes de prison, l’armée et les casernes de travailleurs. Aucune de ces institutions n’a suffisamment jamais été sur le point de remplacer complètement la famille comme unité primaire de la reproduction générationnelle. Aujourd’hui, l’expansion du travail reproductif salarié ne s’est pas étendue à l’ensemble des soins apportés aux petits enfants et laisse encore une grande partie de travail domestique et reproductif non rémunéré. Les modifications dans l’éducation des enfants qui ont eu lieu reposent toujours sur les liens familiaux vis-à-vis des travailleurs salariés pour le paiement de ces soins et s’ancrent donc dans la dépendance familiale.

La liberté de genre et sexuelle est fondamentalement contrainte en régime capitaliste. Le sexe et la sexualité y deviennent des moyens de coercition et de violence plutôt qu’une source d’épanouissement humain. L’absence de liberté de genre et sexuelle joue un rôle restrictif sur le développement et l’expression du bien-être de toutes les personnes. Elle nous empêche d’accéder à une expression de genre complète et à des relations sexuelles épanouissantes. La famille fournit aux personnes le soin et l’amour dont ils ont besoin, mais au prix de la domination personnelle. Au sein de la famille, les enfants, sujets à l’intolérance et à la domination de leurs parents autant que de leur amour et de leurs soins, sont isolés dans des unités d’habitations atomisées qui limitent les interventions extérieures à l’unité familiale au nom des enfants. Les enfants de la bourgeoisie sont tenus par la promesse de l’héritage et de la propriété ; en dépit même de la limite des biens disponibles pour les prolétaires, beaucoup dépendent de leurs familles pour être soutenus au cours des périodes de chômage ou d’incapacité à travailler ou encore pour fournir des services non rémunérés et pourtant nécessaires tels que les soins apportés aux enfants. Lorsqu’ils sont assez âgés, les enfants prolétaires peuvent quitter la maison et obtenir une certaine indépendance, mais uniquement à condition de se soumettre à la dépendance au travail salarié. Le travail lui-même constitue un régime élaboré de discipline de genre et sexuelle s’appliquant sur la vie de tous les prolétaires, y compris au moyen de dress codes obligatoires, du caractère genré du processus de travail lui-même, du travail affectif dans l’industrie du service, de la violence sexuelle sur le lieu de travail, et surtout de l’intolérance arbitraire des employeurs. Dans une société où les capitalistes dominent la vie des gens, la liberté de genre est impossible. Dans certaines conditions, les prolétaires peuvent plutôt compter sur l’état pour la survie en dehors de la famille ou du travail salarié, à travers des allocations, des logements publics, la sécurité sociale ou encore les prisons. Mais toutes ces institutions fonctionnent comme des systèmes de discipline de genre et imposent les intolérances collectives de la classe dirigeante et de ses assistants professionnels aux existences des pauvres.

Cette tyrannie de genre de la dépendance prolétaire à la famille, au travail salarié et à l’État, apparaît dans toute sa clarté dans le cas des personnes transgenres non-passing. Les personnes transgenres font face dans leurs domiciles à de forts taux de violence de la part de leurs parents ou d’autres membres de la famille. Elles font l’expérience de taux élevés de discrimination à l’emploi et de nombreuses autres formes de harcèlement et de violence sur le lieu de travail. Pour les femmes transgenres de la classe ouvrière, cela résulte souvent en exclusion hors du travail salarié. Lorsque les personnes transgenres au chômage se tournent vers l’État pour demander de l’aide et survivre, elles font face à de la violence, les soins de santé leur sont déniés, un dress code genré leur est imposé dans les refuges pour personnes sans-abri, dans les prisons ou les centres de désintoxication, dont le concept institutionnel de responsabilité impliqué la conformité de genre. Bien que les femmes transgenres aient bénéficié de certaines aides limitées, l’État est loin de constituer un allié fiable pour les personnes non conformes en termes de genre.

La liberté sexuelle et de genre signifie que les façons dont les gens peuvent organiser leurs vies amoureuses, leurs réseaux de parentés et leurs arrangements domestiques ne doivent avoir aucune conséquence sur leur niveau de vie et leur bien-être matériel. La liberté de genre repose dès lors sur l’accessibilité de moyens de survie et de reproduction qui ne reposent pas sur la famille, le travail salarié ni l’État. Ces moyens de survie incluent aussi bien les moyens matériels de reproduction – logement, nourriture, hygiène, éducation – que les liens affectifs, interpersonnels d’amour et de soin que les gens trouvent pour l’instant d’abord dans la famille. Le soin sous le communisme pourrait constituer une dimension essentielle de liberté humaine : le soin d’amour mutuel et de soutien ; le soin du travail positif d’éducation des enfants et d’assistance des malades ; le soin du lien érotique et du plaisir ; le soin par l’entraide et la réalisation de vastes possibilités de l’humanité, exprimées d’innombrables façons, y compris par les formes de l’auto-expression aujourd’hui appelée genre. Le soin dans la société capitaliste est un acte standardisé, dominé et aliéné ; mais il y a en lui un noyau d’interdépendance non aliénée et d’amour. Les libertés positives sont rendues possibles par la fondation d’un soutien matériel universel et une transformation queer, féministe et culturelle qui mette l’amour au centre et soutienne nos autodéveloppements mutuels.

Contrairement aux efforts contre-culturels de former des familles alternatives, l’abolition de la famille serait une restructuration généralisée des conditions matérielles de la reproduction sociale qui dépende de la communisation et de la suppression de l’économie. Des unités communistes d’amour et de reproduction domestique doivent remplacer la famille pour chacun, de nouvelles institutions doivent être explorées et constituées à partir des conditions de la lutte. Contrairement à certaines époques précédentes qui ont connu l’abolition de la famille comme revendication, il me semble que la liberté de genre communiste requiert l’abolition simultanée du travail salarié et de l’État. Bien que je n’explore pas de modèles concrets ici, je suppose que de telles unités domestiques communistes pourraient ressembler à certaines visions de Fourier : des communes de deux-cents personnes qui partagent le travail reproductif et l’éducation des enfants, accordent une certaine attention au plaisir et à l’épanouissement sexuel et travaillent à satisfaire les besoins interpersonnels et de développement de chacun sans briser les liens affectifs, romantiques ou parentaux choisis entre les individus.

Le dépassement positif de la famille consiste dans la préservation et l’émancipation de l’amour et du soin que les prolétaires ont trouvés les uns avec les autres dans la difficulté : l’amusement et la joie de l’érotisme ; l’intimité de la parenté et du romantisme. Cet amour et ce soin, une fois transformés et généralisés, sont ce qui doit être préservé dans l’abolition de la domination familiale. Une fois détaché des rôles sociaux rigides hétéronormatifs de l’identité de genre et sexuelle, des contraintes matérielles du capitalisme et rendus à l’intensité de la lutte révolutionnaire, le potentiel d’amour et de soin pourra finalement être affranchi et se développer dans le monde. L’abolition de la famille doit être la création positive d’une société de soin humain généralisé et d’amour queer.

M.E. O’Brien.

I.

[1] A lire également l’interview de John d’Emilio, Le capitalisme a rendu l’identité gay possible. Maintenant, nous devons détruire le capitalisme, paru dans le numéro #8 de Trou Noir.

[2] Friedrich Engels, La situation de la classe laborieuse en Angleterre, 1845, traduction de Gilbert Badia et Jean Frédéric. En ligne ici. Les autres citations de ce texte sont tirées de la même traduction.

[3] L’histoire qui suit se base sur les travaux suivants : Wally Seccombe, Weathering the Storm : Working-Class Families from the Industrial Revolution to the Fertility Decline (Verso, 1993) ; Peter Drucker, Warped : Gay Normality and Queer Anticapitalism (Brill, 2015) ; John D’Emilio, « Capitalism and Gay Identity » ; Geoff Eley, Forging democracy : The History of the Left in Europe 1850-2000 (Oxford, 2012) ; Alice Echol, Daring to be Bad : Radical Feminism in America, 1967-1975  ; Claudia Goldin, Understanding the Gender Gap : An Economic History of American Women (Oxford, 1990). Je cite aussi largement les trois volumes des Communist Interventions du Communist Research Cluster, tous disponibles en ligne. Le traitement du sujet est particulièrement influencé par mon expérience du troisième volume, Revolutionary Feminism.

[4] Seccombe, Weathering the storm, p. 74.

[5] Ibid.

[6] Ibid. ; Seccombe, Weathering the storm.

[7] Karl Marx, Le Capital, Livre I, 4ème section, 15ème chapitre, 8ème partie, « Révolution opérée dans la manufacture, le métier et le travail à domicile par la grande industrie ».

[8] Une grande part de cette analyse de la politique de genre de l’esclavage américain est redevable, outre aux auteurs cités ci-dessus, au travail de Hortense Spillers et de Saidiya Hartman.

[9] Angela Davis, « Reflections of the black woman’s role in the community of slaves  », 1972, in Black revolutionaries in the United StatesCommunist interventions, vol. 2., édité par le Communist Research Cluster (CRC 2), pp. 329-330.

[10] W.E.B. Dubois, Black reconstruction (CRC 2), p. 7.

[11] Angela Davis, « Reflections of the black woman’s role in the community of slaves  », CRC 2, pp. 332-333.

[12] Friedrich Engels, L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, 1884.

[13] Lettre de Engels à Marx du 22 juin 1869.

[14] L’emploi du terme « queer » désigne ici de multiples formes de défense et de poursuite de la déviance genrée et sexuelle, de la liberté sexuelle et du plaisir sexuel non-normatif. La vie queer est souvent reproduite par des contre-cultures densément organisées et souvent articulée comme un projet politique partiellement auto-conscient. Dans cette étude, je m’intéresse tout particulièrement aux formes de queerness liées à la survie et à la rébellion de prolétaires marginaux. L’universalisation de l’amour queer est la transformation et la généralisation du soin non-oppresseur.

[15] Charles Fourier, Théorie des quatre mouvements et des destinées générales, 1808.

[16] Charles Fourier, Le nouveau monde amoureux, 1816.

[17] Chris Chitty, manuscrit d’un travail académique non publié, rendu disponible par l’amabilité de Max Fox.

[18] Au 18ème siècle à Londres, une mollie house était un café, une auberge ou une taverne où les hommes pouvaient se rencontrer en secret pour socialiser et avoir des relations sexuelles. Molly ou moll était un terme d’argot pour un homme gay, pour une femme de classe inférieure, ou une femme vendant du sexe.
Bien qu’à cette époque, en Angleterre, les relations sexuelles entre hommes étaient passibles de la peine de mort, les molly houses faisaient partie d’une sous-culture gay et trans florissante. (N.d.T.)

[19] Fanny et Stella furent deux Mary-Anns arrêtées et inculpées à Londres ; elles raillaient les clients du théâtre Strand en « piaillant », offraient vraisemblablement des prestations sexuelles et perturbaient certainement le lieu. Leur penchant pour le travestissement était indéniable, mais les médecins du tribunal furent fascinés par leur physique et leur peau supposément féminines. Six médecins saisirent l’opportunité de l’examen médical pour introduire leurs doigts dans leurs anus. Neil McKenna, Fanny and Stella : the young men who shocked victorian England (Faber, 2013). L’estimation du nombre de bordels est celle de McKenna.

II.

[1] A lire également l’interview de John d’Emilio, Le capitalisme a rendu l’identité gay possible. Maintenant, nous devons détruire le capitalisme, paru dans le numéro #8 de Trou Noir.

[2] Notre analyse du mouvement ouvrier est dans l’ensemble la même que celle de la critique développée dans « A History of Separation »,Endnotes4 (2015).

[3] Notre analyse de la consolidation de cette forme familiale s’inscrit dans celle de Seccombe dans Weathering the storm. Voir également le débat sur le « salaire familial » dans la littérature marxiste-féministe : Heidi Hartmann, « The unhappy marriage of Marxism and Feminism », in Women and revolution, Black Rose, 1981 ; Michèle Barrett, Women’s oppression today : the marxist/feminist encounter, Verso, 1980 ; Johanna Brenner et Maria Ramas, « Rethinking women’s oppression »,New left review 1(1984) ; Martha May,The historical problem of the family wage in Feminist studies, 8/2 (1982). Au sujet des statistiques sur la participation des femmes au marché du travail, voir Goldin, Understanding the gender gap.

[4] Je laisse pour l’instant de côté la question du rôle joué par les capacités de gestion des femmes cis dans la consolidation de cette division genrée du travail, point important de la réflexion de Brenner et de Ramas que je suis de près pour le reste ici.

[5] Cité dans Communist Research Cluster,European Socialism and Communism, Communist Interventions, vol. 1 (ensuite abrégé en CRC 1), 24-25.

[6] Rosa Luxembourg, « Women’s suffrage and the class struggle », 1912, CRC 3, p. 57.

[7] Clara Zetkin,ibid., p. 51.

[8] Alexandra Kollontai,CRC 1, p. 212.

[9] Alexandra Kollontai, CRC 3, p. 96.

[10] Alexandra Kollontai,ibid., p.97.

[11] Dans les parties du sud qui basculèrent d’un coup vers le travail agricole salarié à cause de l’épidémie de charançon du cotonnier, le taux de mariage des personnes noires chuta tout aussi drastiquement. Bloom, Feigenbaum, Muller, « Tenancy, marriage and the boll weevil infestation, 1892-1930 »,Demography, vol. 54, n.3, 2017.

[12] Allan Bérubé, Coming out under fire : the history of gay men and women in World War II, Free Press, 2000.

III.

[1] Sylvia Ray Rivera, juin 2001, discours au Lesbian and gay community services center à New York City.

[2] Voir Women of the Weather Underground, « a collective letter to the Women’s Movement ».

[3] Alison Edwards, Rape, racism and the White Women’s Mouvement, 1976 ; cité dans CRC (Communist Research Center) 3, p. 228).

[4] Third World Gay Revolution, « 16 point platform and program » in Come out ! N° 7, 1970. Récemment republié in Pinko n°1, 2019.

[5] Third World Women’s Alliance, « Women in the struggle », 1971 ; cité dans CRC 3, p. 254.

[6] Pour une lecture incisive du rapport de Moynihan, voire Hortense J. Spillers, Mama’s baby Papa’s maybe : an American grammar book in Diacritics, vol. 17, n.2 (1987), pp. 64-81.

[7] cité dans CRC 3, p. 283.

[8] Silvia Federici, Salaire contre le travail ménagé, 1974, cité dans CRC 1, p. 336.

[9] En comprenant des Salaires contre le travail ménagé comme un mouvement anti-travail et comme une provocation ironique, cette vision rejoint l’historiographie de Kathi Weeks, The problem with work : eminism, marxism, antiwork politics and postwork imaginaries (Duke, 2011), la pensée de Wilson Sherwin et les commentaires faits récemment en passant de Dalla Costa et de Federici.

[10] Théorie Communiste, Beaucoup de bruit pour rien ?

[11] Un certain nombre d’auteurs contemporains ont repris à leur compte l’abolition de la famille avec un enthousiasme critique renouvelé. JJ Gleeson et KD Griffiths, dans « Kinderkommunismus : a feminist analysis of the 21st-century family and a communist proposal for its abolition », Ritual, 2015, proposent ainsi la « crèche anti-dyadique » comme forme idéale d’une « institution contre-familiale » afin de satisfaire aux besoins sociaux de reproduction générationnelle, y compris de toutes les formes d’éducation. Pourtant, Gleeson et Griffiths ne précisent pas suffisamment le rôle de l’état ou du travail salarié dans le programme « contre-familial ». Le livre de Sophie Lewis sur la gestation pour autrui propose une « commune de la gestation » qui généralise les relations de soin non-propriétaires. A travers la recherche sur les luttes des femmes travaillant comme gestatrice pour autrui, Lewis distingue entre les relations génétiques, le travail de gestation et l’éducation des enfants, dénaturalisant ainsi le travail non-salarié de gestation et de reproduction familiale. (Sophie Lewis, Full surrogacy now : feminism against the family, Verso 2019). Madeline Lane-McKinley écrit quant à elle au sujet des pratiques partagées d’interdépendance collective dans son appel récent pour l’abolition de la famille et souligne à l’élément essentiel de soin qui doit être préservé et transformé : « comment l’horizon révolutionnaire de la fin de « la famille » comme unité de propriété privée nous mobilise-t-elle vers une vision du soin plus complète et moins basée sur l’exploitation ? Cette aspiration au soin collectif doit accompagner tout discours contre la famille – qui tomberait sinon dans une logique du management de soi et de l’autonomie » (Madeline Lane-McKinley, « The idea of children », Blind field journal, 2018).