Voyage à travers la chaîne de montage (Mario Casari)

Paru dans L’Erba Voglio n°22, octobre-novembre 1975

Cela fait cinq ans que je travaille sur la chaîne de montage chez Alfa Romeo à Arese. Faire le bilan de toutes ces années n’est pas chose aisée.

Le rapport entre la politique et la vie n’est en rien résolu pour moi et je ne crois pas qu’il le soit pour qui que ce soit parmi les prolétaires.

Dans la tradition historique des cinquante dernières années, pour un ouvrier, « faire de la politique » signifie faire une carrière de permanent dans un syndicat ou un parti. Pour la grande masse des ouvriers, « faire de la politique » de cette manière n’est pas possible. Pour eux l’alternative a toujours été ou la soumission au nom des nécessité de la vie ou bien « si les causes qui rendent l’ouvrier immoral s’exercent de façon plus puissante, plus intense, qu’habituellement, celui-ci devient un criminel » (Engels).

Même dans la pratique extraparlementaire, les choses n’ont pas fondamentalement changé, si ce n’est que les possibilités de carrière sont rarissimes.

Il s’agit de dépasser cette division entre la lutte pour la survie quotidienne et la lutte politique. Il faut donc redéfinir le concept même de « vie » ainsi que celui de « politique ».

Les nécessités qui conduisent la classe ouvrière à une lutte politique révolutionnaire doivent être avant tout une nouvelle façon de vivre et de produire.

Je me réveille en sursaut. J’ai encore sommeil. J’écoute les bruits de la rue. Ils sont plutôt intenses, ce qui signifie qu’il est tard. Je regarde ma montre. Il est six heures et quart. Je n’ai pas entendu le réveil de 5h45. Que dois-je faire ? Y aller ou me mettre en arrêt maladie ?

Aujourd’hui sur la chaîne on discute des rythmes qui doivent cesser d’augmenter : je dois y être. Je saute hors de mon lit. Je mets le café à chauffer. Je me lave. J’éteins le café. Je m’habille. Je bois le café encore brûlant. Je descends dans la rue. Il est six heures trente. Je mets le contact dans la voiture. Elle ne démarre pas. Je dois la pousser. Je cours après, je saute dedans et je passe la seconde. Je m’engage dans la rue. Il y a des embouteillages. Je double par la droite, je me faufile entre deux voitures, je grille un feu rouge, je rejoins l’autoroute des lacs, je fonce à 110 km/h. Je risque l’accident à chaque seconde. Je me calme un peu ! Je pense : et tout cela pour arriver à l’heure au boulot ! C’est ridicule. Moi qui travaille à l’usine et qui m’efforce avec les autres ouvriers d’organiser la lutte contre le travail salarié, je risque de me briser le cou pour être en règle avec les lois de l’exploitation. C’est l’effet du rythme : si l’on ne s’y oppose pas, il s’immisce dans le corps, et on se met à tout faire dans la précipitation.

J’arrive sur le parking d’Alfa Romeo à sept heures moins trois. Si je cours un peu je peux pointer à l’heure. La sirène de sept heures retentit alors que je suis en train de pointer.

Je passe au milieu des installations qui grondent au-dessus de ma tête et sur les côtés. Ma démarche est schizophrénique : le corps essoufflé s’empresse mais l’esprit pense que tout ce qui m’entoure devrait être aux mains des ouvriers. C’est un vrai cauchemar. Je sais que les machines et les grandes usines ont à peine cent ans et qu’elles n’existaient pas auparavant, mais chaque fois que j’entre à l’usine et que je vois les mêmes mouvements et que j’entends les mêmes bruits des machines qui fonctionnent toutes seules, je suis pris d’un sentiment d’impuissance et de rébellion : elles me semblent éternelles et surnaturelles et j’ai l’impression de n’être qu’une minuscule puce qui peut être écrasée à tout moment. Je me dis que ce n’est pas vrai et je ralentis le pas.

J’ai du mal au travail ! Après m’être fait transférer de l’atelier « liquide de freins » à cause de l’huile qui me ruine la santé, ils m’ont affecté à un poste où un câble d’acier qui dépasse me déchire la chair. Le chef dit que ce n’est pas à cause du câble mais que c’est mon poignet qui est trop large. Nous sommes en 1971. Ce poste me plaît parce qu’il y a beaucoup d’ouvriers et que je peux faire un bon « travail politique ». Mais je n’en peux plus. Je résiste. Je souffre. J’ai des accès de panique. Je pense que si je n’y arrive pas ici je n’y arriverai nulle part, que je devrai démissionner et que ce sera la fin. J’aurais perdu aussi bien le travail politique que mon gagne-pain. J’accepte qu’on me change de poste.

Je me mets en arrêt maladie. J’ai l’impression d’être en liberté surveillée. Le médecin peut venir contrôler à toute heure. L’INAM m’appelle pour la visite médicale. J’ai l’impression d’être en prison. Je dois faire la queue pendant des heures alors que je pourrais être dehors à profiter de l’air et du soleil. Je regarde les autres. Beaucoup de femmes âgées ou jeunes avec des enfants qui s’occupent de la paperasse pour leurs proches qui travaillent. Pour chaque personne qui travaille, on dirait qu’il en faut une autre qui s’occupe des démarches bureaucratiques.

Le médecin du village de ma mère ne veut pas me donner quatre jours d’arrêt maladie. Avec le pont, je pourrais gagner ainsi dix jours de repos et de loisir. Le médecin l’a bien compris et me dit : vous savez, l’assuré est comme un militaire, il doit toujours être sous contrôle et nous, ici, ne pouvons pas vous contrôler.

Je ressens un mal-être général, je digère mal et je décide d’aller chez un bon médecin privé pour une visite approfondie. Il m’examine pendant une heure, me pose des questions et découvre mon intolérance au travail et à la société actuelle. Il me dit : arrêtez de vous préoccuper, prenez la vie comme elle vient et vous irez mieux. Tous mes collègues de travail un peu je-m’en-foutistes me le disent déjà, et le conseil est gratuit.

Une chose qui me semble fondamentale, outre la division entre le personnel et le politique, c’est le besoin d’affirmation de soi de chaque ouvrier. C’est un élément qu’ils partagent avec d’autres classes, peut-être est-ce même un trait universel, mais ce qui compte, c’est de voir comment il s’exprime dans la classe ouvrière.

Ce besoin, tant que l’on travaille, n’est pas divisé en cases séparées : le travail, la culture, la politique, l’argent, le sexe, le sport, etc. Il est global. Cela saute aux yeux dans tous nos comportements. S’ils n’arrivent pas à nous distraire un peu en nous racontant des conneries, on finit toujours par s’endormir pendant les pauses au travail.

Le rapport humain de moquerie, les blagues, mêmes grossières, les discussions animées sur des questions sans importance, te donnent la sensation d’exister.

Un ouvrier calabrais qui vend des anchois en saumure passe par là : 1,5 kg pour 2500 lires. J’en achète un pot. On discute de comment les conserver. La conversation s’anime, nous formons un groupe de cinq ou six personnes et une nouvelle discussion naît. Un type de Tarente nous parle d’un oignon sauvage qu’ils appellent framboise. On parle du mot. Ceux du nord y voient un fruit qui ressemble à la mûre, ceux du sud cette espèce d’oignon.

On s’échauffe, on prend à parti d’autres ouvriers. Certains entendent ambroise au lieu de framboise. On rigole. Quelqu’un se moque de l’ignorance des autres, on hausse le ton, on s’énerve.

On blague. On se pousse, on se touche. Parfois, vus de loin, on pourrait nous prendre pour des homosexuels.

Lorsqu’une femme passe au milieu des chaînes de montage, on a l’impression que c’est une manifestation. Cris, sifflements, commentaires jusqu’à ce qu’elle soit hors de vue. Puis le silence.

Un jour, une déléguée des employés est venue me trouver. J’avais l’impression d’être sur une scène de théâtre. Tous les yeux étaient tournés vers elle. Puis vinrent les commentaires. « Présente-la moi », « j’adhère tout de suite à ton parti », « la v’là donc, ta politique ».

Pendant quatre ans j’ai fait les trois huit. Entrée à sept heures, sortie à quinze heures pendant une semaine. Entrée à quinze heures et sortie à vingt-trois la semaine suivante.

Chez Alfa Romeo les femmes ouvrières sont peu nombreuses et à la sortie on peut voir une immense foule bariolée d’hommes qui se précipite vers la porte. Depuis un an je fais l’horaire du milieu, de huit heures à midi puis de treize heures à dix-sept heures comme les employés. Alors je vois les employées à la cantine, pendant la pause et à la sortie. C’est une nouveauté. Nous les regardons toujours d’une façon qui me fait penser à un train à l’arrêt dans la gare centrale rempli d’ouvriers turcs qui rentrent chez eux depuis l’Allemagne.

Ils étaient tous penchés aux fenêtres. Ils riaient et toisaient les gens d’un regard dont je ne savais pas s’il trahissait la raillerie ou l’envie.

Il y a un homosexuel qui travaille près de mon groupe. Tous se moquent de lui mais presque avec respect. Ils disent qu’ils considèrent l’homosexuel comme un malade, mais dans les faits ils le touchent tous.

Un camarade me dit : « toutes les choses que nous faisons ici nous servent d’exutoire. Si quelqu’un passait par ici et voyait ce que nous faisons, il dirait que nous sommes fous. Hors de l’usine personne ne se comporte ainsi. »

Le travail à la chaîne impose un rythme qui fait que, même lorsque tu as terminé ton travail, tu as envie de faire d’autres choses. Et comme tu ne parviens pas à te concentrer sur quelque chose de sérieux, tu fais des conneries avec tes collègues de travail. Tu touches celui-ci, tu tapes celui-là, tu cries quelque chose à un troisième, etc. Tout cela pour te sentir vivant et pour éviter de sombrer dans l’ennui absolu ou dans le sommeil. Moi, je vais presque toujours me promener dans l’atelier pour engager des discussions.

Les revues de bandes dessinées ou à caractère pornographique nous font tomber dans la passivité. Dans ce refus de la réalité qui nous entoure, par lassitude, nous incluons également nos collègues de travail. On se laisse alors complètement aller et les bandes dessinées s’emparent de notre imagination. Plus grand est le renoncement à changer les choses, plus nos lectures sont invraisemblables. Nous rêvons même parfois les yeux grand ouverts.

Un lundi matin on parle de football et l’on découvre qu’un type de la chaîne d’à côté a gagné 300 000 lires au loto foot. Quelqu’un demande : « et toi, qu’est-ce que tu ferais si tu gagnais 100 millions ? »

La conversation s’anime et un collège expose son plan. Il a tout prévu : le comportement à adopter juste après avoir gagné, les astuces pour ne pas se faire repérer par le fisc (continuer à travailler pendant un an), les modalités d’encaissement des gains, l’utilisation des millions (je m’achète un bar) et toute la vie qu’il voudrait vivre.

Le premier obstacle que rencontre un ouvrier lorsqu’il veut se consacrer à une « activité politique au sens extraparlementaire », c’est sa femme qui « l’emmerde ». Il doit choisir entre lui imposer ses choix, en se disputant sans cesse, ou bien faire de la politique d’une autre manière, en comprenant aussi ses problèmes.

Depuis que mon fils est né, j’ai changé. Avant, je pensais pouvoir tout résoudre par la force. Plus maintenant. L’enfant est plus fort pour m’imposer ses exigences vitales.

Lorsque son besoin de jouer ou de dormir m’oblige à louper une réunion ou à y arriver en retard, j’enrage. J’ai l’impression d’être mutilé. Puis je pense : mais pourquoi cette réunion est-elle si importante, pourquoi ai-je l’impression que quelque chose me manque si je n’y vais pas, que tout mon « travail politique » s’effondre ? Parce qu’au fond, il est aussi important politiquement, en plus d’être beau, de bien élever un enfant.

À la source de ma rage, il y a le fait que les camarades « s’énervent » et que « si tu n’es pas présent, tu ne peux pas contrôler les choses ».

Ce qui signifie que tu ne « contrôles » pas le rapport du groupe et les camarades s’énervent parce qu’ils ne te contrôlent pas.

Le « contrôle », le pouvoir des uns sur les autres, sont l’élément principal.

Les femmes s’énervent aussi, souvent, parce que les maris qui font de la politique les contrôlent plus que les autres.

« Chacun se défend et lutte pour soi-même contre tous » écrit Engels à propos des ouvriers anglais. Mais « les ennemis se divisent peu à peu en deux grands camps hostiles l’un à l’autre ; ici la bourgeoisie et là, le prolétariat ».

Mais tandis que la bourgeoisie maintient en elle la loi de l’oppression par le plus fort, de la violence, le prolétariat tend à construire une société au sein de laquelle « à la place de l’ancienne société bourgeoise » dit Marx, « avec ses classes et ses antagonismes de classe, surgit une association où le libre développement de chacun est la condition du libre développement pour tous. »

Il faut commencer dès maintenant. Il faut que la politique remonte jusqu’aux racines des besoins humains : le besoin d’être important et celui d’être protégé sont les éléments positifs de « l’activité politique ». Ils doivent donc être analysés et considérés sereinement, sans moralisme.

« Personne ne fait rien pour rien » est la ritournelle que l’on entend continuellement de la part des ouvriers à propos des militants qui se bougent plus que les autres. Dans les premières années on entendait même : « ceux-là sont payés ». Maintenant que l’activité extraparlementaire est acceptée, si quelqu’un s’active plus que le nécessaire pour défendre les intérêts immédiats des ouvriers qui l’entourent, il est considéré comme quelqu’un qui « veut faire carrière dans son parti ». Lorsque l’ouvrier se sent exproprié de ses intérêts vitaux, il délègue. Il peut être tolérant, mais le fait de déléguer contient le principe de la convenance réciproque, au sens le plus délétère.

Il m’est arrivé de faire signer une pétition, je ne sais plus pourquoi. J’ai été très agréablement surpris de voir la réaction de certains collègues. Une fois convaincus de l’utilité de la pétition, ils se sont transformés en propagandistes et se sont mis à récolter eux-mêmes les signatures.

Convaincus de la justesse de la cause, ils se sont préoccupés de sa bonne réussite parce que « l’union fait la force » et que si l’on est trop peu nombreux, on peut s’attirer des ennuis.

Le principe de conservation peut devenir une base positive pour l’initiative politique.

L’activité autonome aiguise l’esprit. L’autre jour, il y a eu une grève autonome contre la mobilité sur une ligne de production proche de la mienne. Un ouvrier favorable à la grève critiquait le syndicat qui avait signé l’accord sur la mobilité et son délégué qui s’opposait à la grève. Il m’appelle et me demande : est-ce vrai que dans l’accord de 1970 le syndicat a accepté l’augmentation absurde de la saturation individuelle à 94% (c’est-à-dire le rapport entre le temps nécessaire et celui à disposition) parce qu’il a obtenu en échange un quota d’heures à disposition pour les délégués ?

Il ne m’était jamais passé par l’esprit que ces deux choses puissent être corrélées, bien que cet accord eût toujours représenté pour moi l’une des plus colossales trahisons du syndicat.

Je vais relire le contrat et je n’y trouve rien qui confirme de tels soupçons. Mais celui de l’année suivante consacre le doublement des heures effectivement accumulées en 1970. Ce qui prouve qu’il existait un accord de fait. Pendant l’assemblée au cours de laquelle le syndicaliste voulait démontrer la « victoire » de l’accord en question (quand on pense que la plateforme syndicale avait pour objectif l’abolition du travail à la pièce…), je ne cessais pas de répliquer à voix haute. Il me regardait l’air préoccupé et continuait de parler, précisément parce qu’il craignait que l’assemblée ne comprît ce qui était en train de se passer. Il finit par l’emporter : il parvint à ne pas être interrompu par la foule. Je fus pris d’un accès de rage si violent que j’eus envie de pleurer et je quittai l’assemblée pour ne pas être vu. Mais tout finit par se savoir. Aujourd’hui je sais en échange de quoi ils nous ont vendus.

J’étais tellement énervé contre le travail, surtout au début, que je joignais à l’activisme politique frénétique une négligence très importante dans son exécution. Un jour, après m’être allumé une cigarette, j’avais jeté une allumette sur un tas de coton. Je m’en était rendu compte mais j’avais laissé les flammes s’élever avant de réagir.

Souvent les discussions entre nous dégénèrent. Parce que chacun veut l’emporter sur les autres. Le manque de contrôle, l’autorité et l’hypocrisie portent directement à l’affrontement d’homme à homme. Et toute la rage accumulée ressort.

Il y eut une fois une querelle à la cantine entre deux groupes de travailleurs. Le motif était banal mais la composition des deux groupes était très précise. L’un était composé de lèche-culs et de futurs chefs, l’autre d’ouvriers toujours en tête des luttes sur la ligne. La discussion prit un tour franchement animé et du second groupe partit un couteau qui alla s’écraser avec fracas contre un mur. Un ouvrier qui s’énerve facilement l’avait lancé. Un samedi, pendant une période de lutte, sa ligne de production était au travail (en 1970 le temps de travail était de quarante-trois heures et l’on travaillait un samedi par mois pour atteindre ce quota) et certains faisaient des heures supplémentaires. Une discussion eut lieu pour les renvoyer chez eux.

Ils ne voulaient pas s’en aller. Alors on s’arrête, disaient les autres, mais tous continuaient de travailler. Au bout d’un moment l’ouvrier en question se mit à courir le long de la chaîne de montage en hurlant : dehors !!! Tous se mirent en grève et ne reprirent le travail qu’une fois les jaunes partis.

L’avant-dernier PDG d’Alfa Romeo, Luraghi, se lamentait parce que les ouvriers d’Arese sont mal éduqués et il prenait comme exemple les porte-savons cassés aux chiottes. Chaque fois que je vais me laver les mains avant de manger et qu’il n’y a pas de savon, je suis tellement énervé que j’ai envie de tout casser.

Le repas est un moment apaisant. Moi je considérais le repas comme un moment de « travail politique ». Nous étions une tablée de dix collègues de travail parmi lesquels deux membres de Lotta Continua. Je n’arrêtais pas de parler politique et à la fin nous n’étions plus que trois parce que les autres voulaient se reposer et manger en paix. Des groupes d’amis se forment à table, y compris avec des positions politiques différentes, et ce sont les exigences du corps, de la vie, qui l’emportent.

Le besoin d’émerger se transforme en rage s’il est comprimé. J’ai travaillé pendant un an avec un ouvrier apolitique très arrogant. Je lui parlais de politique et je l’emportais toujours. Il tentait alors de m’emmener sur le terrain technique des automobiles, mais là aussi j’en savais plus que lui et il ne parvenait pas à me démontrer sa supériorité. Nous avons essayé de nous organiser pour exécuter nos tâches de travail à notre manière. Il voulait m’imposer ses règles. Je n’ai pas accepté et nous nous sommes retrouvés en conflit sur qui devait « faire la voiture ». Aucun de nous deux ne bougea le petit doigt et deux autos avancèrent sur la chaîne sans freins. Là encore j’ai été le plus fort parce que je me fichais complètement du travail. Nous avons continué à échanger des faveurs de base mais aujourd’hui il ne me salue même plus.

Le collègue avec qui je travaille maintenant a peut-être les mêmes problèmes. Pour continuer à vivre en bonne intelligence je lui donne raison même lorsqu’il se trompe dans le compte des voitures que chacun de nous doit faire. Mais je n’ai pas renoncé à parler politique. Je ne m’étais pas rendu compte que mon interlocuteur ne me comprenait pas. Lorsque j’ai essayé de lui vendre le journal, il a refusé, j’ai insisté et il m’a alors avoué qu’il ne savait pas lire.

Je n’ai jamais réussi à bien expliquer ce qu’est la vie si ce n’est en termes de services sociaux. La division entre le travail et la famille est trop ancrée et il est difficile de sortir de l’économisme, qui veut que le travail ne soit que le salariat et la vie seulement la survie. Je suis convaincu que tant que l’on ne parviendra pas à unifier, même partiellement, l’activité productive et le plaisir de vivre, c’est-à-dire tant que l’on n’arrivera pas à produire non pas seulement pour survivre mais aussi pour être heureux, on ne parviendra pas à trouver les bases pour le communisme.

L’homme IBM (Giovanni Losi)

Publié dans L’Erba Voglio n°2, septembre 1971

Lorsque je suis entré chez IBM, il y a six ou sept ans, j’ai noté un aspect qui aujourd’hui me semble étrange, à la lumière de l’expérience que j’ai vécue par la suite. IBM m’a paru d’emblée un exemple de vie modèle, d’entreprise modèle, avec de nombreux aspects nettement positifs. Mais à y repenser aujourd’hui, ces aspects positifs faisaient partie, étaient un produit, de la politique d’IBM, de la politique qu’IBM continue à promouvoir à l’égard du personnel. Il y a un mot que l’on entend tout le temps chez IBM : IMAGE. En tout, dans tout ce que l’on fait, lors des contacts avec la direction, des dirigeants jusqu’au personnel et dans les contacts avec l’extérieur, il faut respecter l’IMAGE d’IBM. On y fait peut-être la même chose que partout ailleurs, mais selon une certaine forme. La forme IBM.

J’ai été invité par lettre à me présenter chez IBM. Je ne l’avais pas cherché : j’avais été invité. Sur la base de mes résultats scolaires sans doute. Puis j’ai été soumis à une sorte d’examen, de test, mais en groupe, avec beaucoup de gens. C’étaient les tests d’aptitude habituels, qui servaient, du moins est-ce ainsi qu’ils nous furent présentés, à éliminer d’emblée les personnes qui… n’auraient pas.. n’avaient pas les aptitudes nécessaires à un certain type de travail. Ce test en série, de groupe, a d’ailleurs duré un moment, cinq ou six heures au total, tout un après-midi de quatorze heures à vingt heures. L’aspect que j’évoquais était déjà présent, du moins en surface. Nous nous sentions à l’aise, parce que le personnel qui s’occupe de ces tests est bien formé pour s’occuper des personnes. Eux aussi suivent des cours spéciaux. Juste après ce test, le groupe qui avait été choisi, une centaine de personnes environ, a été invité à participer à un entretien direct, personnel, en tête à tête. Là encore il y avait cet aspect qui aujourd’hui, lorsque j’y repense, me semble extérieur, externe… mais qui fit alors son effet. Je me souviens que l’entretien personnel se déroula avec une personne, un chef, qui m’avait l’air particulièrement bien formé. Je me demandais : qui sait quel poste il occupe ? Aujourd’hui je sais que cette personne n’occupe pas un poste très important et surtout, après l’avoir connue, mon jugement sur cette elle a changé.

La société, à travers ce test, a conclu que l’individu, en l’occurence moi, pouvait lui être utile. L’entretien servait également à mettre au clair certains aspects plus concrets, par exemple quelle était la rétribution, quel était le poste de travail, parce que d’accord, on est embauché chez IBM, mais IBM a de nombreux services, bref, il s’agissait de savoir quel serait le travail à accomplir. Mais comme toujours chez IBM, on discute aussi des aspects plus personnels. Pourquoi par exemple a-t-on choisi tel ou tel type d’études, telle ou telle faculté, si l’on compte continuer à étudier. Et tout cela était toujours lié à ce qui pouvait servir à la société. Je rappelle que j’étais inscrit en géologie et, bien que ce fût ma première rencontre avec cette personne, au fur et à mesure de la discussion elle arrivait presque à me convaincre que je ne devais plus étudier la géologie, précisément parce que je faisais preuve d’aptitudes pour le travail chez IBM, et qu’il aurait été plus utile d’étudier par exemple les mathématiques ou l’économie ou le commerce. Tout bien considéré ce premier entretien personnel a été vraiment important pour moi.

La question des rapports personnels est ici fondamentale. Les rapports personnels, individuels. À chaque instant de la vie de l’entreprise, on cherche à favoriser non pas le dialogue des individus entre eux, mais de l’individu, seul, avec son chef. En suivant la ligne hiérarchique. D’où les diverses politiques de la « porte ouverte », du « parlons-en ensemble », et surtout de l’entretien. Au cours de l’entretien l’employé discute de tous les aspects de son rapport au travail, avec le chef. C’est un point important. Mais il n’évoque pas seulement son rapport au travail ; il aborde aussi tout ce qui peut influencer son rapport au travail. Il peut par exemple parler de sa situation familiale, de tous les problèmes qui le préoccupent plus ou moins. Normalement l’entretien commence par une phrase du chef qui dit : eh bien, ne parlons pas tout de suite de votre travail, parlons d’autre chose : vous fréquentez l’université, n’est-ce pas ? Parlons de comment vont vos études, etc. La société se présente comme l’entité qui, si un individu se présente de lui-même et émet des doléances ou s’épanche sur les difficultés qu’il rencontre au sein de l’entreprise, tentera de résoudre ces difficultés. Parce qu’au fond, si un individu rencontre des difficultés, il travaillera mal, n’est-ce pas ? Il est donc utile pour tout le monde de chercher à les résoudre.

Par exemple, j’étais opérateur et c’est la société, représentée dans la personne de mon chef, qui m’a conseillé de changer de secteur. Chez IBM, l’aspect, disons-le ainsi, des relations publiques, des contacts personnels, l’aspect de la communication, sont très importants. Lorsque j’étais opérateur, j’avais l’impression… je reconnaissais, comme le chef me l’avait dit, que mes relations publiques n’étaient pas parfaites, que cette communication était insuffisante. Il aurait été plus avantageux pour moi, et pour la société, de travailler dans un autre secteur.

C’est ainsi qu’au cours de l’entretien on dévie lentement vers la question du travail, en la reliant aux problèmes personnels. On peut également justifier de cette manière une évaluation négative : peut-être que ces problèmes qui te préoccupent t’ont empêché de… etc., mais il faut toujours finir par reconnaître que l’évaluation est juste.

L’évaluation du travail fonctionne un peu comme les notes à l’école. Il y a différentes catégories, la première est « excellent », elle est attribuée, textuellement, à qui « remplit toujours ses missions avec une efficacité constamment supérieure à ce qui est exigé ». La note la plus basse est attribuée aux employés absolument insatisfaisants, qui ont toujours besoin d’être assistés dans leur travail. Si cette case est cochée deux fois de suite, les mesures prises sont plutôt drastiques.

L’évaluation est décomposée en différents aspects. Par exemple, un aspect plutôt secondaire, la ponctualité. Et puis il y a… l’amélioration personnelle, l’efficacité démontrée, etc. De cette manière, en attribuant une bonne note sur un point et une mauvaise sur un autre, et donc en produisant une évaluation différenciée, on favorise la discussion sur ces différents thèmes de la part de l’employé lui-même. Le salarié se sentira peut-être surévalué d’un côté mais reconnaîtra que l’évaluation négative sur autre plan est justifiée. Ces évaluations portent aussi sur l’attachement à l’entreprise. Le salarié qui fait beaucoup d’heures supplémentaires sera par exemple toujours considéré comme quelqu’un de bonne volonté.

À la fin, le chef doit synthétiser le contenu de l’entretien, les thèmes abordés, les décisions prises… enfin, pas vraiment les décisions, plutôt les prévisions qui ont été faites : pour l’instant tu es programmeur, si tu maintiens ce niveau de productivité, de travail, etc. tu pourras bientôt devenir programmeur expert, par exemple. Le salarié a ensuite la possibilité, en cas de désaccord, de l’exprimer dans la dernière section du formulaire d’évaluation, en en explicitant les motifs. Si le désaccord est profond, si le chef prévoit par exemple : en un an, tu pourras rejoindre tel poste, atteindre la deuxième marche, alors que l’employé pense pouvoir atteindre la dixième, c’est là qu’entre en jeu la politique de la « porte ouverte ». Cela signifie qu’on passe au chef supérieur. Mais ça n’arrive pas souvent. Il arrive souvent qu’il y ait un désaccord, mais un désaccord limité, presque pour donner un aspect plus sérieux à l’entretien. Les deux interlocuteurs ont pris la parole, et les raisons du désaccord ont été exposées.

De base, l’entretien a lieu environ une fois par an. Mais le salarié peut en demander un autre, s’il n’est pas satisfait de sa situation.

Il en fait la demande au moment où son insatisfaction a atteint un certain niveau, parce que l’entretien est un acte assez important. Normalement, on ne demande pas à être reçu en entretien.

Toujours dans cette même dynamique, pour que le salarié se sente à l’aise, il arrive souvent… par exemple ça m’est arrivé personnellement, du moins au cours du premier entretien, de faire une sorte d’autocritique.

Pendant l’entretien le salarié se présente seul, face au chef, seul lui aussi. Mais le chef est avantagé, parce qu’il est du côté de la société, et aussi parce qu’il connaît de nombreux aspects du rapport de travail du salarié, et peut donc l’évaluer en profondeur.

À Rivoltella il y a même des cours pour les chefs, réservés aux chefs, auxquels participent des psychologues, et ils font des groupes de travail.

Mon chef par exemple a participé à ces cours avec d’autres chefs, et l’un d’entre eux a joué le rôle de l’intervieweur, c’est-à-dire le rôle qui est le sien comme chef, pendant qu’un autre jouait le rôle de l’interviewé. Ces entretiens ont eu lieu dans une pièce isolée, comme c’est le cas pour les vrais entretiens, et sont filmés. Cet enregistrement est ensuite projeté devant tout le groupe et tous les aspects sont analysés : voilà, le salarié, enfin celui qui jouait le rôle du salarié, a prêté le flanc à telle question, etc.

Et puis au cours de l’entretien, comme pour mettre l’accent seulement les aspects positifs, le problème économique, c’est-à-dire la question de l’éventuelle augmentation, est abordé seulement, disons, en marge. L’important, c’est l’évaluation et tout se passe un peu comme si le salarié devait comprendre, en fonction de l’évaluation, devait prévoir ce qu’il gagnera, sans qu’il soit nécessaire de le lui dire clairement.

J’ai été embauché avec un salaire de cent mille lires, ce qui, comparé à d’autres postes, était déjà une bonne paie, sans compter qu’avec les histoires d’indemnités, etc. j’arrivais à cent mille lires nettes. Mais le plus important c’est que selon leurs promesses, les augmentations devaient arriver à échéances assez brèves, surtout par rapport à d’autres entreprises.

D’un côté, on nous présente la situation de départ, les cent mille lires et ceci et cela, mais on ajoute assez rapidement que chez IBM, il est possible d’atteindre en très peu de temps une position plus importante, avec une nette amélioration économique à la clé.

Les premiers jours, et même les premiers mois, les nouveaux embauchés n’ont pas de tâche précise. Au cours des premiers mois je devais faire mon travail, bien sûr, un certain type de travail, mais le contrôle était très léger. Ou plutôt le contrôle consistait à m’apprendre petit à petit à vivre dans l’environnement IBM, que j’apprenne à bien le connaître, à connaître tous les programmes, toutes les politiques d’IBM. Les cours que l’on doit suivre lors des premiers mois ont le même objectif.

Ce qui motive en effet de nombreux salariés, ou du moins ce qui les retient de s’en aller, ce n’est pas l’aspect économique, en tout cas pas en priorité. Une fois atteint un certain niveau de qualification, on peut même trouver un salaire plus élevé dans une autre entreprise. Mais l’on n’y trouverait pas la formation continue qui existe chez IBM. En pratique, nous suivons des cours deux fois par an en moyenne. Je parle des opérateurs et des programmeurs, de ceux qui travaillent autour de l’ordinateur, qui élaborent les données. Ce sont surtout les premiers mois chez IBM qui sont mis à profit pour suivre de nombreux cours. D’abord un cours technique, général, un cours de base. Puis des cours d’un autre type… au début ces cours m’avaient tout l’air d’être des sortes d’examens, et qu’on ne pouvait rester, qu’on ne pouvait être accueilli dans la boîte, que si on les passait.

Et puis avec l’avancement l’allure des cours-examens a changé. Mais ils ont toujours une grande importance. Ils ont une incidence sur la carrière surtout lorsque la participation est complètement négative, dans des cas exceptionnels, donc.

En plus des cours techniques, il en existe d’autres que l’on appelle in… non, de formation, qui se déroulent dans un autre endroit. En pratique, bien que l’on se trouve simplement dans une autre succursale d’IBM, on a l’impression d’être envoyés et l’on se sent moins à l’aise qu’ici, où l’on travaille. On est donc incités à mieux suivre ces cours. Là aussi ressort fortement l’aspect, disons, bon d’IBM. On suit ces cours pendant quinze jours. Les nouveaux employés participent à une formation de quinze jours pendant les six premiers mois, au cours de laquelle on leur présente IBM sous toutes ses coutures et où tous les jours intervient un… disons un représentant de la société. Un psychologue intervient lui aussi. Je ne me souviens plus comment il s’appelle.

Nous suivons de nombreux cours de mise à niveau, et l’on devrait acquérir ainsi certaines connaissances. Mais au fond, si je pense à mon travail, les connaissance je dois vraiment mobiliser sont très peu nombreuses.

L’ordinateur est l’élément fondamental, un peu comme une horloge qui rythmerait nos vies. Parfois nous devons ralentir sensiblement, ou au contraire accélérer le travail à fond, parce que l’ordinateur est en panne ou à l’inverse parce qu’il fonctionne bien. C’est de là que vient cette manie de tout vouloir rationaliser. Par rapport à d’autres secteurs, nous nous sentons un peu privilégiés. Pas tant du point de vue économique, même s’il rentre évidemment en ligne de compte, mais pour la sensation de réaliser quelque chose de plus important, de construire quelque chose. C’est une sensation étrange, mais il arrive souvent de voir des personnes qui vivent pour leur travail, plutôt que le contraire. Il est très courant de voir des gens faire des heures supplémentaires, travailler le samedi et le dimanche ou tard le soir, et même de nuit. Ce sont souvent des cadres, qui ne gagnent pas plus ainsi, parce qu’ils ne pointent pas. Ils n’ont pas d’horaires et ne peuvent donc inscrire nulle part : j’ai fait une heure de plus. C’est peut-être une autre particularité de notre travail. Le programmeur, et pas tant le programmeur individuel mais plutôt le couple analyste-programmeur, voit un secteur dans lequel de nombreuses personnes qui travaillaient d’une façon qui me semble désormais dater de Mathusalem, en remplissant des fiches en papier, en remplissant des listings et ainsi de suite, d’une manière assez peu plaisante au fond, eh bien ce secteur change complètement grâce à son travail et tout est remplacé par un seul de ces terminaux tout beaux, tout neufs, tout brillants, et tout le travail est accompli parfaitement. Par exemple, le programme, c’est-à-dire l’unité de base de tout…, le programme est une sorte de création. Le programmeur, avec son cerveau, avec ses capacités, fait quelque chose dont il voit concrètement le résultat. C’est très important. Et puis, ces personnes qui font des heures en plus, étant donné qu’il s’agit de cadres, d’analystes, sont souvent chefs d’équipe, et voient donc encore plus grand, ils voient peut-être le travail de cent programmes qui réalisent une infinité de tâches, et toutes ces choses portent leur nom, existent de leur fait. Voilà pourquoi ils viennent aussi le samedi et le dimanche pour constater les résultats de leur travail.

D’une certaine manière, mais peut-être s’agit-il d’un jugement infantile, mon type de travail me semble quelque chose de créatif. Et outre l’aspect créatif, il y a un aspect de… sans doute le mot est-il excessif, un aspect de puissance. En gros, on se trouve face à un problème et ce problème peut être résolu de différentes manières. C’est un travail d’idées ou mieux, de solutions. Et surtout, ce travail est concrétisé par le travail de l’ordinateur, il est amplifié, augmenté. C’est un aspect de puissance révélé par l’ordinateur. C’est comme si l’ordinateur devenait une sorte de bras gigantesque, en mesure d’amplifier le travail de l’individu seul.

Au final le secteur en question a été rationalisé, il n’y a plus qu’un terminal et il suffit de peu de personnes pour faire le même travail qu’avant. C’est un résultat satisfaisant, très bien. Mais lorsque l’on y travaille, on se rend compte qu’au fond tout se passe un peu comme sur une chaîne de montage. C’est comme si l’on fabriquait une voiture, chacun au fond sait que… le sens de ce travail, ce à quoi il sert, et également les choix techniques, purement techniques, tout cela suit une voie hiérarchique. Les directives émanent d’un chef d’un certain niveau : le résultat doit être ceci ou cela. Et quand ces directives arrivent à l’écrasante majorité ses salariés, la voie est déjà toute tracée et chacun agit dans les limites d’un cercle très restreint.

Je n’ai qu’une expérience limitée des chefs, je n’ai accès qu’aux chefs qui se trouvent en première ligne, au mieux en seconde. Les autres… j’en ai entendu parler. Mais tous les chefs de mon secteur ont commencé comme opérateurs il y a dix ans et ont été embauchés alors que la boîte en était à ses débuts, et ils l’ont suivie pas à pas. Lorsque je parlais de types qui s’identifient à leur travail, je pensais exactement à ce genre de types.

À Vimercate il y en avait un qui avait suivi les cours de Rivoltella pour les chefs et ils ont voulu lui offrir une promotion. Mais il a refusé, parce qu’il ne voulait pas devenir l’instrument de cette… manipulation. Alors ils l’ont licencié. Par une lettre d’ailleurs plutôt gentille qui disait que puisqu’il refusait de devenir chef, et qu’aucune autre opportunité de travail susceptible de le satisfaire n’était ouverte, au vu du niveau de qualification atteint, il était considéré libre de tout engagement auprès de la société.

La présence des syndicats chez IBM est un fait plutôt nouveau. Ils sont arrivés il y a un an. Mais depuis plusieurs mois la commission interne n’existe plus. Elle s’est dissoute et personne ne l’a réélue.

Il a été proposé, peut-être pour soutenir les propositions avancées non pas par les syndicats mais par les ouvriers du site de Vimercate, d’abolir les augmentations au mérite, et de les rendre au contraire égales pour tous. D’offrir un treizième mois égal pour tous. Ces propositions ont été abandonnées en l’état ; elles auraient rencontré du soutien si des gens s’était mobilisés, mais bon… En ce qui concerne les augmentations au mérité, tout le monde s’est élevé contre. C’est un peu comme la question des notes à l’école : ça a l’air juste, quelqu’un qui étudie et y met du sien veut obtenir une bonne note. Ou mieux : obtenir une bonne note signifie que l’on s’est donné à fond et que l’on a étudié, tandis que récolter une mauvaise note veut dire que l’on a rien mérité de mieux. Il y a un sentiment que je ressens souvent ici. Peut-être cela existe-t-il dans d’autres entreprises, je ne sais pas, mais c’est courant chez IBM : considérer l’entreprise comme une figure positive, comme on dit, comme si c’était une sorte de maman, de bonne maman… C’est une expression que l’on entend souvent chez IBM : maman IBM. Personne n’est entièrement satisfait, mais une sorte de raisonnement adulte s’établit : on accepte cette espèce d’insatisfaction comme par respect envers le principe de réalité. La réalité est telle qu’elle est, je ne parviens pas à m’adapter totalement à cette réalité, mais je suis suffisamment adulte pour l’accepter. Ainsi, chaque fois que l’on remet en question quelque chose qui a été fait par la société, ce qui se produit bizarrement, c’est qu’au lieu de s’en prendre à la société, au lieu de créer une solidarité, une union, les salariés s’opposent entre eux. Cela a eu lieu l’an dernier, pour des motifs dont nous n’étions pas responsables, en bref parce que des transferts dans une autre succursale avaient été planifiés, mais probablement parce qu’il y avait eu erreur sur les dates, il s’est trouvé qu’il n’y avait pas assez d’énergie électrique pour faire fonctionner l’ordinateur. Ils avaient donc décidé de nous faire venir même de nuit. C’était loin de plaire à tout le monde ! D’un jour à l’autre, comme ça, devoir aussi travailler de nuit. Je me souviens qu’au cours de la réunion immédiatement convoquée par le chef pour discuter de la question, les salariés qui devaient venir de nuit se querellèrent entre eux. Une partie disait que le problème n’était pas de venir la nuit, parce que l’on était là pour travailler et que l’on comprenait les exigences et que tout le monde était prêt à le faire, mais l’on n’avait pas été consultés avant, il s’agissait d’un problème de forme. À la fin la discussion est devenue une discussion entre groupes. Étant donné que nous devrions travailler de nuit pour une tâche qui est du ressort d’un certain groupe, eh bien, nous ne voyons pas pourquoi nous devrions venir nous aussi, qui sommes d’un autre groupe. Ce qui était mis en discussion n’était pas le fait que la société ait pris des décisions pour le moins étranges, en décidant que les personnes devraient travailler à des horaires complètement différents de ceux habituels.

Il y a eu une grève chez IBM il y a un an. Disons que je me sentais un peu coupable. Parce que nous étions peu nombreux, mais aussi parce que j’avais l’impression d’avoir trahi ma mère ! Je pensais avoir fait quelque chose de mal, avoir trahi la société qui pourvoyait à tous mes besoins. Cette comparaison revient tout le temps : tu es chez IBM et tu as ceci et cela, si tu étais dans une autre entreprise tu ne l’aurais pas, ces grèves sont injustifiées ; si tu étais à la Falck, tu aurais de bonnes raisons, et je le ferais moi aussi. Ce genre de discours étaient courants dans les discussions avec les collègues ou avec le chef.

Pourquoi ai-je participé à la grève ? Pour suivre un raisonnement général ? Eh bien, non. Disons que cette grève n’était pas motivée, chez moi, par un raisonnement rationnel, du moins pas complètement. C’est assez difficile de clarifier ma position. La grève qui s’est déroulée en réponse au licenciement du type de Vimercate a aussi été faite pour d’autres raisons, mais la grève qui devait durer une heure a duré une journée entière et avait une motivation concrète, immédiate. Clairement, il y avait des motifs qui étaient moins rationnels. Par exemple, une sorte  de… peut-être le fait de vivre… maintenant que j’y pense, j’ai l’impression de ne même plus me souvenir à quelles grèves j’ai participé ! Je me souviens de celle pour défendre le contrat de travail… il y a eu le contrat national de travail pour les métallos et puis la grève interne d’IBM. Certains motifs étaient, disons, plutôt traditionnels, par exemple le fait de soutenir tel type d’amélioration, pas seulement économique, parce que oui, il y avait aussi des raisons économiques là-dessous, mais il me semble qu’il existait différentes revendications, par exemple la parité de norme entre ouvriers et employés, ou encore le fait qu’au sein d’IBM il existait des conditions diverses, des inégalités entre les ouvriers et les employés… maintenant je me rends compte que ce sont des raisons plutôt vagues, et que ce n’étaient même peut-être pas de vraies raisons. Et je m’aperçois que le fait de ne pas trouver de véritable motif en dit long.

Mon travail est assez exigeant, il n’est pas fatigant physiquement mais il requiert une concentration continue. Souvent, cela peut sembler banal, par exemple je viens de rentrer de vacances et pourtant il m’arrive fréquemment, même lorsque je ne suis pas au travail, dans des moments de calme, quand je fais autre chose, de penser au travail, si ce que j’ai fait fonctionne bien ou si j’aurais dû choisir une autre solution. Je pense que les vacances, pour une personne qui travaille comme moi… et pour toutes les personnes d’ailleurs… servent d’un point de vue psychique comme une soupape absolument nécessaire, sans laquelle il serait impossible de continuer. Pour moi les vacances sont un moment de repos absolu. Je me suis rendu compte, lorsque je suis parti en vacances, que j’étais à bout. Une sorte de mécanisme se met en marche : on ne se rend plus compte au bout d’un moment que l’on s’identifie totalement avec son travail, que le fait qu’une certaine tâche doive être accomplie avant une certaine date, qu’elle doive être parfaitement exécutée, parce que le travail que tu fais te représente, nous fait oublier tout le reste. Il ne m’est pas arrivé souvent de devoir faire des heures supplémentaires, mais on finit tout de même par entrer dans le cycle du travail, on vit pour le travail. Avant de partir en vacances, il m’arrivait souvent, le matin, avant même d’être complètement réveillé, de songer et réfléchir au travail qui m’attendait.

L’apprentie et le roman-photo (Valentina Degano)

Publié dans L’erba Voglio, n°1, juillet 1971

J’enseigne dans un centre de formation pour apprentis vendeurs et employés. Les élèves viennent une fois par semaine, pour quatre heures, le matin et l’après-midi. Je consacre une grande partie de ce temps à leur montrer les autres aspects de notre réalité, ceux qui ne se voient pas dans les publicités et de manière générale dans les médias de masse démocratico-bourgeois.

Une mobilisation a été lancée autour de leur condition et des difficultés particulières qu’ils rencontrent en tant qu’apprentis, avec pour objectif la suppression de la catégorie juridique d’apprenti. La période d’apprentissage est longue : on apprend le métier assez vite, puis l’on réalise le même travail que les autres, mais il est avantageux pour le patron de maintenir ce rapport contractuel pendant quelques années, pour ne pas avoir à payer des cotisations plus élevées.

L’objectif de la mobilisation fut reconnu comme valable, mais il ne parvint ni à stimuler l’action ni à rassembler beaucoup de jeunes. J’ai souvent entendu des exclamations comme : « à bas la politique ! » aussi bien de la part des filles que des garçons. Cinquante personnes à peine ont participé à la manifestation du 1er mai (j’y portais une pancarte sur laquelle on pouvait lire : VIVE L’UNITÉ DES MASSES POPULAIRES ! …)

L’échec de la manifestation a conduit à une remise en question totale des objectifs. Bien qu’il s’agît de contradictions réelles, elles n’étaient pas les plus urgentes à leurs yeux, soit parce qu’ils vivaient la condition d’apprenti comme une période transitoire, soit parce qu’ils soutenaient que, même si la figure de l’apprenti venait à disparaître, les employés avec plus d’ancienneté ne cesseraient jamais de faire preuve d’un certain autoritarisme à l’égard des derniers arrivés sur le lieu de travail.

Les raisons avancées par nombre d’entre eux pour justifier leur absence à la manifestation (domicile éloigné, jour férié, interdiction des parents) semblaient insuffisantes ; mais plus tard, alors que ces limites avaient disparu, la participation n’augmenta guère.

Je me suis alors posé la question : quels sont leurs intérêts ? J’ai commencé à demander aux filles ce qu’elles faisaient, une fois rentrées à la maison, dans leurs moments de temps libre. Du temps libre – m’ont-elles répondu – nous n’en avons pas beaucoup, mais nous en profitons pour lire ; des lectures très diverses, avec un goût particulier pour les magazines comme Grazia, Gioia, Intimità, Confidenze ou Grand Hotel. Depuis quelque temps déjà en classe, certains jeunes engagés dans le mouvement lycéen ou dans les comités de quartier critiquaient avec ironie ce genre de journaux. Les filles leur avaient répondu sèchement que chacun a les centres d’intérêt qu’il veut. Il n’y eut guère plus d’échanges sur la question ; le refus réciproque avait conduit à une rupture du dialogue sans que n’émergent les raisons, d’une part, du refus, et de l’autre, de l’acceptation.

Mais je n’ai pas abandonné le sujet, parce que le cours et les débats étaient ignorés par de nombreuses filles qui lisaient justement ces magazines en classe.

Je ne voulais pas critiquer depuis l’extérieur les intérêts des élèves sans tenter d’en comprendre les motivations. Je me suis donc mise à lire moi aussi ces journaux, et j’ai demandé aux jeunes filles de me raconter les histoires qu’elles lisaient. Elles-mêmes étaient sceptiques et incrédules quant à la supposée réalité des faits présentés. Mais ce n’était pas cela qui était important pour elles : ce qui comptait, c’est que tout finisse bien et que les personnages puissent finalement s’aimer sans entraves.

Le monde auquel elles tiennent, celui dont elles perçoivent le reflet dans leurs lectures, est un monde où la vie n’est pas contrainte par le besoin de gagner de l’argent, c’est une vie pleine de belles choses, de beaux vêtements, de voitures de sport, de sentiments profonds et d’histoires d’amour toujours semées d’embûches qui finissent par être surmontées : une vie qu’elles ne vivent pas mais à laquelle elles tiennent malgré tout. Elles savent très bien que leur vie ne se reflète absolument pas dans ce qu’elles lisent, et pourtant elles cherchent à calquer leur propre expérience sur ces modèles.

Celles qui espèrent le plus sont les plus « apprêtées », les plus « mignonnes », tandis que celles qui considèrent ces histoires comme des bêtises ont l’air négligées et désabusées. Et puis il y a celles qui sont engagées dans des activités caritatives ou culturelles et qui, bien qu’elles ne croient pas aux modèles présentés dans ces lectures, semblent sûres d’elles et ont leur propre « charme »

Conditionnée par ma vision du réel, faite de statistiques, d’analyses et de problèmes « banals » par rapport à leurs rêves, j’ai essayé de leur montrer que la réalité n’est pas celle de leurs magazines. Mais elles ne veulent pas reconnaître la réalité et préfèrent la nier ; si elles commençaient à la reconnaître comme réalité, une bonne partie des espoirs qu’elles nourrissent de manière plus ou moins forte s’effondrerait. Il m’a suffi de me défaire un instant de mon costume de prof de gauche pour me rendre compte que je suis tout aussi vulnérable qu’elles sur ce plan : en lisant ces romans-photos, j’ai été en quelque sorte fascinée par la figure de la jeune fille en tailleur-chemisier-longs cheveux et longues jambes-au visage agréable-sûre d’elle-même et libre sentimentalement.

Il faut donc reconnaître cette influence, qui agit également sur nous.

Lorsque je leur ai dit qu’en poursuivant un tel idéal plutôt que de s’y opposer, elles se faisaient complices de tout un autre pan de notre société, marqué par la violence, le pouvoir et l’exploitation, elles m’ont répondu qu’elles en étaient bien conscientes mais qu’elles ne pouvaient rien y faire car il revient à ceux qui commandent de changer ces choses-là. Leur attitude par rapport aux romans-photos était liée à un sentiment d’impuissance face aux contradictions sociales et à un transfert de responsabilité à ceux d’en haut.

La semaine suivante, quand je suis retournée en classe, alors que je leur demandais quel sujet elles désiraient aborder au cours de la journée, une jeune fille s’est exclamée : « Tout ce que vous voudrez, pourvu qu’on ne parle pas de romans-photos ! » Et beaucoup d’entre elles ont continué à les feuilleter pendant l’heure de cours.

Voilà ce qui arrive à ceux qui abordent les problèmes de manière purement intellectuelle. Nous avions discuté, mais aucune proposition alternative valable n’avait émergé pour elles, en tout cas rien de mieux que les romans-photos.

Les problèmes qui sont pour nous macroscopiques, comme l’exploitation des ouvriers, la division du travail, la guerre du Vietnam, elles les ressentaient de manière beaucoup moins forte que les problèmes et les propositions concernant l’éducation libertaire, le dépassement des inhibitions sexuelles et les nouveaux rapports affectifs. Elles exprimaient une exigence de libération par rapport à ces thèmes directement liés à leur vie quotidienne. Si une jeune fille ne peut sortir ni le dimanche ni le soir avec ses amies ou avec son fiancé, le problème de l’exploitation des ouvriers ne sera pas sa priorité. Il serait faux de sa part de vouloir se conformer au modèle des camarades considérées comme mieux préparées ou des enseignants qui valorisent avant tout les comportements des jeunes filles qui s’intéressent à la politique au sens où on l’entend traditionnellement. Alors que ce qu’elles désirent avant tout, c’est se libérer de certains liens, que nous devons nous aussi être en mesure de reconnaître.

Des bibliothèques entières croulent sous le poids des textes de sociologie et de psychologie qui traitent abondamment et sérieusement des problèmes soulevés dans cet article, et pourtant celui-ci nous semble significatif, à plus d’un titre. À partir de son expérience quotidienne tout à fait commune, l’auteure découvre, par-delà la vacuité de la posture traditionnellement « politique » que, primo, lire Intimità, Grand Hotel, etc., c’est-à-dire, en quelque sorte, rêver, peut être indispensable pour survivre ; secundo, que l’on rêve, et que l’on rêve ainsi, parce que l’on a l’impression que le monde est une machine non susceptible d’être modifiée (ou modifiable seulement en rêve) et que l’on se sent impuissant à le transformer. Seul un agir en mesure de transférer sur soi la puissance de mutation qui réside pour l’instant dans le rêve pourra éliminer la nécessité de tels rêves, un agir capable de briser la séparation entre rêve (impossible) et réalité (plus que possible). D’où, tertio, l’indication politique suivante : afin de pouvoir véritablement travailler avec les gens, les toucher concrètement, il faut passer, et ce n’est pas de l’ironie, précisément à travers leurs rêves.

Pensée, parole, lutte. Un souvenir de Nanni Balestrini (Mario Tronti)

La figure de Nanni Balestrini résume à elle seule une toute une période historique et culturelle, italienne et européenne. Ce fut le temps des intellectuels militants : dans un climat de luttes des ouvriers et de la jeunesse qui firent époque et qui marquèrent le destin des générations suivantes. Jusqu’à l’épuisement de cet élan de libération sous les coups d’une féroce vengeance systémique. Le cri désespéré de Nanni, dès l’amorce du reflux, que l’on peut lire dans Les invisibles (« c’est pas possible que dehors il n’y a plus personne … où êtes-vous m’entendez-vous je n’entends pas je ne vous entends pas je n’entends plus rien ») caractérisera la suite du temps qui est parvenu avec fatigue jusqu’à nous et qui aujourd’hui encore nous oppresse avec une cruauté accrue.

Et dans Instructions préliminaires, la poésie qu’il lut cinquante ans après 68, ce n’est qu’à l’ouverture qu’il repart de ce cri :

« notre monde est en voie de disparition
les crépuscules succèdent aux crépuscules …
les vieilles certitudes s’en vont
dans une réalité chaotique hostile immense ».

Car à la fin du texte il lance, au contraire, une indication, une instruction, justement, préliminaire :

« contre l’abus la convention l’évacuation de sens
non plus dominants et dominés mais force contre force …
l’attaque doit être minutieusement préparée
dans une perspective révolutionnaire ».

Voici, après tout ce qui a eu lieu depuis, après les ripostes de l’actualité plus que de l’histoire, que cette figure d’intellectuel militant, qu’incarnait Nanni, n’abjure rien mais confirme, ne se repent point mais approfondit. La persévérance dans la subversion ne s’est pas éteinte, elle a mûri. Sa disparition, comme celle d’autres hommes, peu nombreux, comme lui, confie le témoin à ceux qui viendront. Même si sa présence, absolument originale, ne reviendra pas.

Cette coexistence et cette influence réciproque entre avant-gardes artistiques et avant-gardes politiques ont été un fruit du grand vingtième siècle. Mais Nanni les a exprimées d’une façon qui lui est propre. S’il y a un mot, qui est aussi une action, à même de le caractériser, il s’agit d’expérimentation : se pencher vers ce qui n’a jamais été tenté, qui vaut la peine d’être approprié, de devenir la matière de sa passion à vivre. Il ne l’a pas fait d’une façon individuelle, mais en impliquant et en poussant les autres à expérimenter ensemble à travers une fonction, qu’il remplissait d’ailleurs extrêmement bien, d’organisateur de la culture. Il concluait ainsi un entretien intense à Gnoli en 2012 :

« je me rends bien compte d’avoir eu la chance de vivre deux périodes merveilleuses, celle de l’avant-garde littéraire des années soixante et celle du mouvement des années soixante-dix, des périodes belles, justes, enthousiasmantes, qui me permettent de supporter sans résignation toute la misère qui a suivi ».

Sergio Bologna, dans un souvenir de Nanni qu’il a partagé il y a quelque jours, a rapproché avec bonheur les figures de Nanni Balestrini et de Franco Fortini. Fortini est le prophète, ou le censeur, qui parle à la multitude et la rappelle au droit chemin. Balestrini ne fait jamais entendre sa propre voix tant elle se confond avec la multitude, avec des mots dont la sagesse est flamboyante et le savoir tacite. Deux approches très différentes à la relation entre culture, écriture et mouvements. Mais la mise-en-garde est la même : garder toujours en vie et, lorsqu’elle semble morte, raviver cette relation : entre parole et lutte. Nanni n’aura dès lors pas vécu en vain.

Politique et pratique. (Luisa Muraro et Lia Cigarini – Librairie des femmes de Milan)

Publié en 1992 dans la revue Critica Marxista.

LA PRATIQUE DE L’ORGANISATION

Nous sommes à chaque fois surprises de constater la difficulté que nous avons à nous faire comprendre au sujet de la pratique politique – pas seulement de son importance mais même de sa simple notion – y compris par des femmes et des hommes communistes. Cela nous surprend parce que la tradition marxiste a toujours mis l’accent sur la pratique. Il suffit de penser à Gramsci qui parlait de philosophie de la pratique pour indiquer la pensée propre aux communistes. Il est vrai qu’entre la culture de gauche et celle du mouvement des femmes la communication est entravée par une distance notoire de langages et de positions. Distance qui, à notre avis, est justement due à la différence des pratiques. Essayons donc de mesurer cette distance à la lumière des différentes pratiques politiques. Il nous semble que la pratique dominante dans la gauche soit encore l’organisation. En témoigne le fait que la gauche abonde d’organisations. Le parti est organisé, les mouvements sont organisés, la condition humaine elle-même (femmes, jeunes) est organisée, pour ne rien dire des ouvriers, des paysans, etc.

Aujourd’hui, on sait bien que cette pratique politique connaît une crise grave, qui fait corps, non sans raison, avec la crise de la gauche. Les organisations sont déconnectées de la réalité ; elles n’exercent aucune attraction sur les plus jeunes, sinon sur tous. En effet il semble bien qu’il y ait un refus généralisé de cette pratique sociale (bien qu’on ne puisse pas dire qu’il s’agisse d’un phénomène irréversible – mais ce n’est pas le sujet). Le mouvement des femmes, en ce qui le concerne, n’a pas d’organisation ni de coordination centralisée. Au contraire, il s’oppose positivement à toute forme d’organisation, y compris celle de la simple coordination. Et ceci depuis les origines. Il y a de temps en temps des tentatives d’innovation à ce sujet, mais elles ont toujours failli et n’ont même jamais pris sérieusement. Les pratiques des femmes : nous avons, au lieu de l’organisation, un certain nombre de pratiques dont beaucoup reconnaissent la validité, transmises d’une situation à l’autre et reprises également par des femmes plus jeunes ou par des femmes qui ne se considèrent pas féministes. C’est en ce sens seulement que l’on peut reconnaître un tissu unitaire.

La politique des femmes équivaut à un ensemble de pratiques, un ensemble dont la partie la plus stable et reconnaissable ne l’empêche pas de pouvoir varier et de varier souvent. Parmi les pratiques les plus importantes et les plus caractéristiques, la première consiste à partir de soi. Cela signifie qu’on emploie des mots, qu’on fait de la politique, non pour représenter ou changer les choses, mais pour établir, manifester, ou changer un rapport entre soi et l’autre-que-soi. Mais aussi entre soi et soi, dans la mesure où l’altérité traverse également l’être humain dans sa singularité. En d’autres termes, la pratique qui consiste à partir de soi conçoit toute parole et toute action comme une médiation, et exige de mettre bien au clair ce qui s’y joue de la part du sujet. Pour le démasquer ? Oui, éventuellement, mais aussi et surtout pour libérer ses énergies, souvent freinées par des représentations fallacieuses et des projets forcés. C’est de cette manière, à notre avis, qu’il est possible d’être disponible aux changements de la réalité.

Un large débat est né dans le mouvement à propos d’un projet de camp de la paix en Palestine à l’initiative d’un groupe de femmes. Cela a suscité discussions et critiques parce que dans cette initiative la manière dont elles sont parties de soi a manqué de clarté et n’a pas été mise au clair ; une femme formée à cette pratique, dans cette initiative-là – dont les bonnes intentions ne sont mises en question par personne – ne peut pas ne pas voir le risque d’un volontarisme et d’un activisme non étrangers à l’impérialisme occidental. Autre exemple, en positif. On nous a reproché de faire de la politique sans avoir déjà une analyse de la condition féminine. Un tel raisonnement présuppose (ou, peut-être, suit mécaniquement) un schéma qui n’est pas le nôtre.

En ce qui nous concerne, nous ne partons pas d’un cadre général, mais de contradictions vécues à la première personne (comme le blocage de la parole en lieux mixtes, l’attraction-répulsion pour le pouvoir, l’indifférence de la société face à des sentiments ressentis personnellement comme très importants etc.), que nous mettons au centre du travail politique. Aussi arrive-t-il que des éléments que la représentation dominante du monde reléguait aux marges, retrouvent un rôle central, qui correspond au fait qu’ils se trouvaient déjà au centre de la vie telle qu’elle est vécue. Beaucoup d’entre nous s’y sont reconnues, et cela a donné lieu à ce que l’on appelle le mouvement des femmes ; les idées et les textes issus de ce mouvement connaissent par ailleurs une circulation et une réception étendues . C’est à notre avis grâce à cette pratique qui consiste à partir de soi qu’aujourd’hui les femmes peuvent être vues et désignées comme « sujet fort » (Gaiotti de Biase, Unità du 10 juillet 1992), terme que, soit dit en passant, nous rejetons. Un tel résultat n’aurait jamais été atteint si dès le début nous n’avions pas mis au centre du discours politique – à la place de ce qui était, dans le discours de la gauche, la condition féminine – l’expérience vécue à la première personne. Nous observons en outre que ce procédé permettant de passer du cas concret à la théorie – procédé qui remplace celui plus ancien de l’abstraction – a été pratiqué par Freud avant nous : ses écrits en témoignent clairement.

POLITIQUE ET NON POLITIQUE

Une autre pratique dans laquelle nous nous reconnaissons toutes concerne le passage du politique au non politique, qui n’est pas pour nous sans solution de continuité. C’est pourquoi, nous nous retrouvons aussi bien dans des lieux qui sont politiques que dans d’autres qui ne le sont pas, comme les librairies, les cercles d’amies, ou les maisons, et nous mêlons les occupations politiques à d’autres qui ne portent pas ce nom, comme les vacances, le temps libre, les amours, les amitiés. Nous ne disons pas que tout est politique, mais plutôt que tout est susceptible de le devenir. Ou, plus simplement, que nous n’avons pas les critères (ni intérêt à en trouver) pour séparer la politique de la culture, de l’amour, du travail. Une politique aussi séparée nous déplairait et nous ne saurions la mettre en place. À cette exigence de ne pas séparer la politique de la vie répond aussi l’usage de la parole, marqué également dans une certaine mesure par la pratique psychanalytique.

Dans nos discussions la prise de parole n’est pas codifiée ; nous supportons des temps morts, des silences, même prolongés, et des incidents en tout genre ; nous évitons autant que possible les discours déjà écrits, les interventions préparées. Les discussions sont par ailleurs traditionnellement autofinancées. Parmi d’autres initiatives elles donnent vie à un nomadisme politique, favorisé par la pratique de l’hospitalité, qui crée un réseau de rapports à travers lesquels circulent récits, cassettes, photographies, photocopies et textes imprimés. On dira que tout ceci est typique d’un mouvement relativement jeune et donc capable de vivre avec peu de moyens. Mais il y a là aussi un choix de pratique politique et un pari en faveur d’une politique dont les formes ne doivent pas supplanter les formes de la vie. Nous avons ainsi pour habitude de réfléchir sur les choses que nous faisons contextuellement, pendant que nous les faisons, ce qui offre, à celles qui agissent, la possibilité de corriger petit à petit leur manière de faire. D’autre part rien n’empêche (et les faits nous le confirment chaque jour davantage) que ces pratiques de notre invention se traduisent en pratiques communes à la vie sociale ou rejoignent des comportements féminins anciens, auxquels une signification de liberté féminine est alors restituée ou conférée : à ce point, on ne peut plus parler, au sens étroit, de mouvement.

LA QUESTION DU POUVOIR

Dans son éditorial au second numéro de « Critica marxista », Aldo Tortorella reprend une phrase de l’archevêque de Milan, Martini, selon lequel « les dégâts sont à l’intérieur des hommes », et commente : oui, mais, de cette manière on s’apprête à conclure que la politique n’entre pas en compte. C’est pourquoi, ajoute-t-il, « nous avons tenté (et j’ai tenté moi aussi) de fournir une traduction institutionnelle et politique à la question morale ». On dirait presque, à ces mots, que la politique est essentiellement extériorité.

Nous admettons aussi que l’on refuse de conduire la politique dans le domaine de l’intériorité par une peur légitime de retomber ou de tomber dans une forme d’intégrisme. Mais il y a une question plus simple à soulever, à savoir d’où vient cette opposition entre intériorité et extériorité qui ne correspond pas à l’expérience effective. Certainement pas à l’expérience féminine si nous nous basons sur les pratiques qui caractérisent la politique des femmes. Avec l’opposition entre intériorité et extériorité, Tortorella et Martini se répartissent peut-être de manière équilibrée compétences et sphères de compétences. Mais cela semble correspondre à une nécessité de l’ordre de l’histoire (et de la société) plus qu’à l’expérience humaine commune et confirmée par l’expérience politique des femmes. Il est donc possible que la nécessité de maintenir cette opposition, et de conserver la politique dans l’extériorité, ne provienne pas tant de la peur de l’intégrisme que de la question du pouvoir ; un pouvoir partagé en deux est, indubitablement, un garde-fou contre l’intégrisme.

La question de la pratique politique rejoint ainsi la question du pouvoir, centrale pour la politique (comme pour la vie des êtres humains et pour la vie en général).

LA PRATIQUE DE LA DISPARITÉ

Aujourd’hui, dans le mouvement des femmes, beaucoup consacrent du temps à réfléchir sur ce thème, auquel nous sommes arrivées à travers la pratique de la disparité et le débat qu’elle a suscité. On a commencé à parler de pratique de la disparité dans les années quatre-vingt, pas avant. Nous y avons été amenées (et nous faisons ici référence à la Librairie des femmes de Milan en particulier) par le fait que nous n’avons pas d’organisation ni de rôles, ni de fonctions, ni d’autres dispositifs pour systématiser les disparités réelles. Ce qui nous exposait sans défense aux émotions fortes suscitées par la disparité. La pratique de la disparité est née comme réponse à ce problème. Sa formulation, d’une part, et son acceptation, de l’autre, sont entravées par l’égalitarisme qui caractérise la culture de gauche. Pour simplifier, nous disons qu’il s’agit de ne pas étouffer et de ne pas se défendre du sentiment d’une disparité par rapport à une semblable lorsque ce sentiment se fait sentir à l’intérieur de soi. Mais plutôt de le prendre comme signe du réveil d’un désir, en faisant du rapport de disparité le levier de la réalisation du désir lui-même. Comme on peut le voir, il ne s’agit pas, comme certains ont cru, de confirmer les disparités d’une société injuste.

Cependant, le sentiment de la disparité, que cette pratique invite à ne pas étouffer, peut aussi être suscité par ce type de disparité-là. Nous nous trouvons donc à nouveau face à une pratique qui dépasse la séparation entre réalité intérieure et réalité extérieure, puisqu’elle les rend traduisibles l’une dans l’autre. De la pratique de la disparité, que l’on appelle aussi « la porte étroite », celles qui l’acceptent disent qu’il s’agit d’un passage essentiel. Elle est en effet vitale pour une politique de la liberté féminine, dans la mesure où elle produit de l’autorité féminine au lieu de produire du pouvoir. Ce point est aujourd’hui au centre d’une réflexion dont nous ne pouvons anticiper l’issue. Nous sommes nombreuses à nous être orientées vers une politique centrée sur l’autorité et décentrée du pouvoir ; cette orientation nous semble par ailleurs donner l’interprétation la plus précise du mouvement des femmes : interprétation qui bien sûr n’est pas sociologique mais politique, et qui est un pari sur le sens de la réalité qui change.

L’intérêt que nous portons à cette approche se résume dans la considération suivante : le pouvoir est homologuant et détruit la différence féminine comme toute différence qualitative. Ce n’est pas une découverte originale que nous avons faite. Comme d’autres l’ont déjà observé à propos du mouvement ouvrier, la conquête du pouvoir ou l’objectif constant de cette conquête a conduit à perdre de vue la motivation originaire qui était de créer une société plus libre et plus juste.

AUTORITÉ ET POUVOIR

Nous apportons un élément en plus qui est la possibilité, expérimentée pratiquement, de créer dans les rapports sociaux une autorité sans pouvoir. En allant jusqu’à la destruction de toute forme de pouvoir ? Notre formule, aujourd’hui, est la suivante : « le maximum d’autorité avec le minimum de pouvoir ». Nous faisons une proposition volontariste : la plupart des femmes, en effet, sont opprimées intérieurement par le pouvoir, par sa logique et par ses symboles. En témoigne le fait, à notre avis trop peu pris en compte par la gauche, que les stratégies pour accéder aux postes de pouvoir, tentées sous des diverses formes (égalité des opportunités, actions positives, politiques des quotas, représentation féminine), fournissent des résultats qui étonnent par leur médiocrité. On le constate également dans des pays d’émancipation avancée, comme les États-Unis, où, par exemple, vingt ans d’ « actions positives » pour faire entrer plus de femmes au parlement ont abouti à l’augmentation d’un seul pourcent, de 16 à 17% (selon l’Herald Tribune du 15 juillet 1991).

La faiblesse de ces résultats contraste avec la visibilité et l’autorité que les femmes acquièrent peu à peu dans la vie sociale. Si cela vaut pour une grande partie des femmes, nous ne savons pas si c’est aussi le cas pour les hommes, en dehors d’une petite minorité chez laquelle il est facile de reconnaître notre propre dégoût pour une politique réduite à une lutte pour le pouvoir. Il manque, en effet, du côté masculin, un travail de prise de conscience. Nous ne pouvons donc pas savoir combien la possession du pouvoir compte pour un homme et pour la sexualité masculine. En conséquence, nous ne savons pas si la gauche, dans son ensemble, peut agir politiquement sans être marquée par le sceau du pouvoir, sceau qui équivaut, faut-il préciser, à un ordre symbolique. C’est-à-dire, à un langage.

Le refus de ce langage nous a fait nous sentir, par le passé, étrangères à la politique. Mais plus maintenant : aujourd’hui, si nous faisons de la politique, c’est en affrontant l’emprise du pouvoir sur l’existence humaine. Afin que nous pussions faire de la politique avec des hommes, il est indispensable qu’il y ait une prise de conscience masculine sur le pouvoir. La spontanéité masculine se laisse en effet infiltrer par le langage du pouvoir, ce qui interdit toute possibilité d’entente.

CONTRE LE CAPITALISME

Nous ne manquons pas, par ailleurs, de désir d’échanger, et le cas échéant, d’arriver à une entente avec des hommes engagés dans la critique et la lutte contre le capitalisme. Il y a chez nous deux, comme chez les autres, une aversion pour le capitalisme qui nous pousse à rechercher des alliances avec des personnes ou des groupes qui le combattent, tout en étant bien conscientes que notre anticapitalisme a probablement des raisons qui ne coïncident pas avec celles de la gauche traditionnelle. Mais ce n’est pas en soi un obstacle si l’échange se produit.

Les raisons de notre opposition à la synthèse capitaliste sont de deux types. Il y a les raisons spontanées de la condition humaine féminine : celle-ci, comme ce fut souligné par Claudio Napoleoni dans Cercate Ancora [Cherchez encore], se soustrait sous certains aspects à la compréhension capitaliste. Il y a les raisons de notre pratique politique, qui fait de la relation d’échange à deux basée sur la confiance – relation marginale dans une société capitaliste – la médiatrice de la liberté féminine. Dans cette recherche d’un échange, qui est déjà une tentative d’échange, nous mettons au premier plan la question de la pratique parce qu’il nous semble qu’elle peut donner la juste mesure des difficultés comme des opportunités que nous avons devant nous.

Nous attribuons au manque d’une pratique politique adaptée, plus qu’à la confusion mentale, la divergence visible au sein de la gauche, entre ceux, nombreux, qui cherchent anxieusement à s’assimiler (pas toujours par simple conformisme) et d’autres qui sont enclins à des comportements apocalyptiques et se désintéressent presque de ce que la réalité présente d’irrésolu ou de suspendu. Ce problème n’est pas des moindres pour nous et il n’est pas négligeable : la partie n’est pas perdue, comme pensent les uns, ni déjà jouée, comme pensent les autres. Il est clair que les règles du jeu (autrement dit : du sens de la réalité qui change) ont énormément changé. Mais nous soutenons que si l’on a une pratique le désarroi n’est jamais total.

Lorsque l’on a une pratique, on est en mesure de faire face à la réalité présente selon les modalités imposée par cette réalité (et ce sont sans aucun doute aujourd’hui des modalités difficiles pour un anticapitaliste) sans devoir renoncer à soi-même, à son expérience particulière, à ses propres désirs. Il est vrai que cela vaut si le soi-même, l’expérience particulière et les désirs propres ne requièrent pas la possession du pouvoir ; la question précédente revient alors avec la nécessité d’une prise de conscience sur la question du pouvoir, y compris au niveau personnel.

Le mouvement communiste a été démenti dans sa politique prométhéenne. Mais la réalité qui l’a démenti a en même temps témoigné de son indépendance vis-à-vis de nos projets, et non de son hostilité. C’est une grande différence que seule la volonté de domination échoue à saisir.

COMMUNISME

L’invention et l’attention portée à la pratique, dans le mouvement des femmes, ont une telle importance, et cette importance y est à ce point ancrée – au moins dans le cas italien que le mouvement international des femmes a fini par remarquer – qu’elle impose presque d’abandonner le terme de « féminisme » pour nommer plutôt la pratique, fondamentale, de la relation entre femmes (pratique où se retrouvent les différents points que nous venons d’exposer). Nous le disons en ayant en tête le terme de « communisme ». Beaucoup de femmes donnent volontiers ce nom à leur anticapitalisme tout en craignant sa charge idéologique dont le poids risque de faire le vide sous lui : un vide d’existence et d’effectivité authentiques. Lors de la réunion avec la rédaction de « Critique marxiste », le 3 juillet dernier à Rome, alors que nous partagions le sentiment de difficulté que beaucoup exprimaient à propos du temps présent, nous avons aussi perçu à plusieurs reprises une tendance au catastrophisme, symptôme d’une difficulté bien plus grave, celle de vivre le présent dans ce qu’il a de vivant. Difficulté due, nous semble-t-il, à l’envie de se maintenir dans un cadre désormais démenti et au poids excessif accordé à ces démentis.

La pratique qui consiste à partir de soi, dans un tel contexte, signifie qu’on peut parler de communisme s’il commence à exister au sein des relations qui se nouent là où on parle de communisme. Et il est possible qu’il y ait finalement plus d’exactitude et de signification à mettre en mots la pratique plutôt qu’à parler de communisme. Là où il y a pratique, les noms viennent d’eux-mêmes, changent et, parfois, se représentent sous un autre jour.

Féminisme et conflit. Entretien avec Mario Tronti

La première question voudrait être autobiographique. Comment avez-vous rencontré la pensée des femmes et le féminisme, et comment l’avez-vous accueilli ?

Mario Tronti : J’ai rencontré le féminisme il y a maintenant plusieurs décennies, c’est-à-dire dans sa phase émergente et impétueuse, après les années 1960, précisément dans la vague des expériences des mouvements qui avaient agité le Pays. Alors en première instance il y avait des lieux de référence culturels et théoriques et, étant donné que l’alphabétisation sur ces sujets est obligatoire, parce que c’est un phénomène qui a aussi exprimé une certaine capacité créative dans le langage, pendant un moment il fut nécessaire de se donner les moyens de comprendre cette forme d’expression. En outre, j’ai été beaucoup aidé par deux points de référence, deux points d’élaboration très importante sur ces thématiques, c’est-à-dire la Librairie des femmes de Milan et Diotima de Vérone. Ainsi que la connaissance personnelle de certaines des figures du féminisme, notamment Andriana Cavero, Ida Dominjianni, Maria Luisa Boccia.

Il y a eu ensuite pour moi également un autre lieu d’ouverture à ce thème dont on ne se souvient pas aujourd’hui, mais dont je crois qu’il était important dans cette phase entre les années 1970 et le début des années 1980. Je fais référence au fait que cette thématique entra également dans la politique, non pas abstraitement, mais vraiment dans le lieu de la politique où je me situais personnellement, c’est-à-dire dans le PCI. Lieu où, je parle du PCI de Berlinguer, le féminisme a eu une irruption très significative, tant il est vrai que nous en parlions beaucoup, parce que c’était un moment dans lequel il eut grand un impact, y compris public. Aujourd’hui, c’est plus un phénomène d’élite, mais à l’époque ce fut un phénomène de masse parce qu’un grand nombre de femmes s’y est impliqué. Il entra dans le PCI en ce sens, parce qu’il devenait un élément de contact avec quelque chose qui était extérieur au parti, mais qu’on reconnaissait comme très significatif. Dans le PCI d’alors, c’était Livia Turco qui s’occupait beaucoup de ces choses-là. On utilisait un terme qui s’est perdu par la suite, celui de « peuple des femmes » qui est un peuple particulier, qui manifestait une de ses spécificités et qui n’était pas quelque chose de purement revendicatif, comme c’est ensuite devenu le cas même à l’intérieur des partis. C’était une chose plus sérieuse, un fait plus sérieux.

Alors j’ai pris un peu ces questions sous ces deux angles, un angle théorique à travers la connaissance qui s’élaborai dans ces noyaux intellectuels, et un angle politique à travers une expérience et une pratique de parti qui m’incitaient à examiner le problème et à y participer. J’eus alors une ouverture importante, précisément d’un côté une curiosité intellectuelle pour une élaboration qui était éminemment respectable et d’un niveau remarquable et, du point de vue politique, parce qu’il m’apparaissait comme un grand thème de la présence du parti dans la société, aussi d’une présence nouvelle par rapport au passé. Dans le PCI, il y en avait des choses dans ce domaine à dépasser. Je le répète, c’était le parti de Berlinguer, en somme très ouvert à ce qui se mouvait dans la société, à ce que l’on appelait alors les mouvements.

Et d’un point de vue théorique quel effet à eu la rencontre avec la pensée des femmes ?

MT : Je me définis comme un penseur du conflit et c’est donc précisément partout où je vois émerger une contradiction que je pose mon attention pour essayer de comprendre et de m’introduire pratiquement dans la chose. La question du féminin est effectivement un lieu hautement conflictuel. Elle émergeait tout à coup dans ces années-là comme un élément qui rompait une tradition, des habitudes et conduisait à un seuil plus avancé d’engagement et de pensée. Je dois dire que personnellement je n’ai jamais eu une attitude générique sur ce que l’on nomme « le féminisme ». Ce qui m’a tout de suite semblé très intéressant, et qui l’est toujours, c’est cette forme de féminisme qui s’intitulait « pensée de la pratique de la différence ». Je n’ai jamais eu beaucoup de sensibilité pour les thématiques émancipationnistes, ce n’était pas ce qui m’intéressait. Quand j’ai vu leur insistance sur le thème de la différence j’ai reconnu une « chose sérieuse », parce que la différence est justement un conflit.

L’émancipation n’est au fond qu’un rafistolage, je l’ai toujours vue comme une forme qui, si elle a certes beaucoup compté pour les luttes féministes du 20e siècle, fait cependant partie de ces luttes que nous pouvons définir comme « démocratico-progressistes », envers lesquelles je n’ai personnellement jamais eu de grande sympathie. Le thème de la différence de genre entre homme et femme, voilà ce qui m’intéressait. Je dois dire qu’en ces temps-là le travail d’élaboration sur ces thèmes était très sérieux. Je regardais ensuite en direction des élaborations théoriques masculines de la politique qui étaient alors comme aujourd’hui, peut-être qu’aujourd’hui c’est même pire, très pauvres et médiocres. Au contraire, là-bas, je trouvais une brillance de pensée qui m’incitait à comprendre et à voir. Cette brillance était aussi exprimée dans cette forme d’invention du langage, qui est toujours quelque chose de grand, parce que, quand il y a une rupture, il faut dire les choses différemment de comment nous les disions avant. Pas seulement des choses différentes, mais aussi les dire d’une manière différente. Et ici, dans le féminisme de la différence, c’étaient ces deux choses qui se liaient bien.

Cependant dans La politique au crépuscule et dans d’autres écris vous parlez du féminisme comme d’une révolution de l’après-guerre et, si d’une part vous reconnaissez cette force au Mouvement des femmes, d’autre part vous affirmez aussi que c’est une révolution qui a échoué, parce qu’« arrivée sur le tard ».

MT : Oui, ce fut un passage peu apprécié dans cet horizon féministe. Je suis convaincu que le thème de la différence est un grand thème théorique, et aussi un grand thème politique. À un certain point j’ai dit qu’ « il a manqué l’époque » – je ne me souviens pas vraiment l’expression. Ce grand mouvement est intervenu à un moment où les grandes contradictions politiques avaient déjà décliné. La pensée de la différence est une des grandes pensées du vingtième siècle, mais elle est tombée dans ce 20e siècle qui déclinait déjà vers le bas. Dans les années 1970 nous avons vécu un moment de grande effervescence des mouvements, qui toutefois ont eu un impact sans produire quelque chose de positif. Pour être exact, ils ont eu un impact dans la période suivante qui les a tous niés. Des années 1980 jusqu’à aujourd’hui ça a été l’ère de la grande réaction. C’est une époque que j’ai appellé de restauration.

Le féminisme à sa manière a eu un impact à une époque dans laquelle la pensée potentiellement révolutionnaire s’est développée sous une ère de restauration. Et c’est le motif pour lequel je crois qu’il n’a jamais décollé au niveau des masses. Et il a dû régresser à ce niveau d’élite comme je disais tout à l’heure. Cet élan qui était dans le peuple des femmes s’est perdu et ensuite ce peuple ne s’est plus retrouvé. Au contraire s’est créée une fracture profonde entre le peuple des femmes et ces élites intellectuelles très raffinées. Mais ce n’est pas de leur faute, c’est à cause de l’époque dans laquelle ça s’est produit.

Et vous dites que la révolution féministe, vous utilisez ces termes, a été « seulement culturelle » et « non politique ». Pouvez-vous expliquer cette distinction ?

MT : Oui, elle s’est repliée sur un terrain purement théorico-culturel. Nous en arrivons ici à des considérations qui sont, en ce qui me concerne, aussi un peu différentes de ces années que nous étions en train de décrire. Parce que j’ai un peu repensé ce temps aussi, parce que c’est vrai que les années 1980 sont arrivées, les années du grand changement d’hégémonie, dans lequel la droite a pris en main l’hégémonie culturelle, l’hégémonie civile, qui sont des choses que nous subissons jusqu’à aujourd’hui. Mais je me suis remis à penser aussi le caractère de ces émergences, des ces irruptions mouvementistes des années 1970 et même celle de ’68. Ici commencent certaines différences de lecture. Je me confronte souvent également avec Ida Domijanni sur la lecture de cette période, parce que je crois que dans les mouvement de ce temps, dans la culture de ’68, s’est ouverte une brèche qui a un peu fragilisé le mouvement : ça été des mouvements qui ont déstructuré le passé, c’était évidemment des éléments de forte critique du temps, mais ils n’ont pas eu la capacité de construire quelque chose d’autre.

La limite de la culture de ’68 est d’avoir été une irruption un peu anarchisante, un peu nihiliste, peu constructive. Et cela n’a pas aidé la pensée des femmes, qui ensuite a continué d’avancer de son côté, mais qui n’a pas eu l’impact social qu’on pensait et qu’on espérait. Aujourd’hui, je suis très préoccupé par la condition féminine dans son ensemble. Parce que je vois une disparité trop importante. Si nous regardons l’imaginaire, un mot que la pensée et la pratique féministe ont très à cœur, l’imaginaire féminin d’aujourd’hui est catastrophique, au niveau public, médiatique, au niveau de la publicité. Voilà l’insuffisance des cultures des années 1960, qui en quelque sorte ont été faibles, se sont montrées faibles, malgré le fait qu’elles avaient alors une grande force.

Puisque vous avez parlé de la question de l’imaginaire féminin dans notre société, je profite de l’occasion pour vous poser une question que je voulais poser plus tard. En admettant qu’après les mouvements féministes des années 1960 et 1970 le patriarcat s’est heurté, sinon à une une crise, du moins à une nécessité de se redéfinir ou de se modifier, de quelle manière selon vous s’articule le rapport patriarcat-capitalisme ? Est-il possible d’instaurer une corrélation entre le crépuscule de la politique moderne et la crise-mutation qu’a dû endurer le patriarcat ?

MT : La critique du patriarcat a été une grande formulation de la pensée féministe. Je crois qu’il est au fond une forme hiérarchique, une forme de domination, et qu’il fonctionne de manière organique avec la forme sociale actuelle, parce que c’est une forme sociale centrée et fondée sur la domination, sur le haut et sur le bas. Donc fatalement, et non sans raison, cette critique a conquit un rôle politique et non sans raison elle s’est exprimée dans les partis de gauche, là où la droite lui est restée tout à fait hostile. Mais, justement selon moi, le féminisme de la différence lui-même, qui était la forme de féminisme la plus radicale, n’a jamais voulu lire dans des termes directement et platement politico-sociaux sa propre position. Elles n’ont pas voulu se considérer comme une partie de la lutte des classes, elles sont devenues autonomes, et, je le répète, également avec raison, elles ont choisi un terrain différent et peut-être plus productif. À l’intérieur de la lutte des classes c’était juste qu’il y ait, et il y a effectivement eu, le paradigme émancipationniste, qui est le paradigme démocratique traditionnel de l’égalité des personnes et donc aussi des sexes, de l’égalité de la travailleuse par rapport au travailleur. Le féminisme de la différence s’est distingué de cela et n’a pas produit par hasard des choses plus spécifiques et aussi peut-être plus ponctuelles et selon moi aussi plus puissantes que l’émancipationnisme classique.

Justement il a affirmé qu’il ne suffit probablement pas d’abattre le capitalisme pour résoudre le problème féminin, qu’au contraire il serait reposé aussi dans une forme sociale différente, comme il le fut de fait dans les autres tentatives advenues dans certains pays. Je me souviens qu’un motif bienveillant de polémique contre moi que j’ai toujours nié a été : « Tronti, après avoir vu que le conflit de classe ne fonctionne plus, se reporte sur le conflit des sexes ». C’était une critique injuste parce que je ne suis pas convaincu que le conflit de classe s’est éteint mais qu’il s’est seulement transformé. Plutôt j’ai apprécié ce type de spécificités du discours de la différence qui déplaçait le terrain du conflit sur d’autres plans. Ensuite naturellement elles ont fait et elles font encore des choses, mais ce sont des contributions que nous devons savoir prendre pour ce qu’elle sont, et non les transformer en autre chose.

J’étais parti du patriarcat et du capital et vous avez justement pris une position plus axée sur le conflit en parlant de différence sexuelle et de lutte de classe. Vous soulignez les aspects les plus productifs et conflictuels de la pensée de la différence et vous les reconnaissez comme externes à un discours de lutte de classe qui, d’une certaine manière, quand il s’est lié aux thèmes du féminisme, l’a fait en adoptant une perspective émancipationniste, d’égalité des droits. Toutefois, il me semble que dans votre discours vous décrivez la grandeur de la politique moderne en la liant à ce thème du conflit de classe et, étant donné qu’aujourd’hui la conflictualité n’est plus productive sur le plan du travail, et qu’il s’agit de récupérer ce terrain, comment est-il possible de tenir ensemble ces deux plans : celui de la lutte des classes et celui du féminisme de la différence ? Quel lien peut-on établir sans retomber dans un discours émancipationniste qui est plutôt réducteur ?

Aujourd’hui je défends un discours qui peut se définir comme « le travail après la classe ». La conflictualité sociale ne s’est pas éteinte, s’est seulement éteinte cette opposition explicite entre grandes classes, parce que les formes subjectives qui l’exprimaient se sont éteintes. Il n’y a plus le capitaliste collectif d’autrefois, à la Gianni Agnelli. Le capitalisme collectif existe tout au plus au niveau mondial, et il ne s’exprime plus dans des figures individuelles mais dans des structures objectives, dans de grandes formes, de grandes concentrations financières. Aujourd’hui le capitaliste collectif, c’est la Banque mondiale, le Fond monétaire international. De l’autre côté, il n’y a plus aucune expression subjective du monde du travail, mais il y a une stratification du travail qui est très forte. La Librairie des femmes de Milan, par exemple Lia Cigarini et d’autres, portent une grande attention au thème du travail féminin. Ceci est très important, parce que selon moi, dans la stratification horizontale, dans la fragmentation du monde du travail, la féminisation du travail est une des composantes essentielles. Il y a aussi une féminisation de l’entreprise, en Italie nous avons même une présidente à la Confindustria, c’est donc une présence à prendre en compte. À mon avis ces mutations sont destinées à relancer des formes très évidentes de conflit. Nous ne savons pas si elles seront exprimées politiquement ou non, sur cela je suis très sceptique, je ne vois pas de forces capables d’assumer politiquement ces thèmes, pourtant socialement, donc objectivement, il y aura certainement une conflictualité sociale qui n’aura pas tendance à baisser, comme du reste on est en train de le voir. Aujourd’hui nous ne vivons pas seulement une conséquence de la crise, mais la conséquence d’une phase de domination néo-libérale qui aggrave le malaise social. Là, le conflit se posera de nouveau et dans le conflit il est très important de voir cette présence féminine, qui sera aussi un élément subjectif de pression et en partie, je l’espère, aussi d’avant-garde. C’est tout de même une chose à analyser. Et, je le répète, il y a des analyses qui sont en train d’être faites. Et là se pose le problème du déclin de la politique qui nuit à mon avis gravement à ces formes de pensée, y compris à la pensée de la différence. Une des mes divergences par rapport à leur parcours concerne toujours le thème de la politique. Ici je ne peux pas trouver un point d’accord, je trouve même beaucoup d’éléments de désaccords. Parce que je pense que la politique dispose d’une sphère autonome, qui doit être cultivée pour soi. La politique pour moi, c’est encore la politique moderne et pour elles ça ne l’est plus. Une chose sur laquelle j’ai beaucoup de réserves, c’est la manière dont elles parlent de politique, parce que c’est vrai que la différence a constitué une forte identité conflictuelle, mais parfois quand elles l’importent dans la politique elles semblent vouloir en atténuer l’effet. Penser la politique comme un schéma de relations, plutôt que comme un schéma de conflit, eh bien c’est un point de désaccord. Du reste, c’est quelque chose que je n’ai jamais tu, qu’elles n’ont jamais tu non plus et que je ne cesse de reposer. C’est cette idée-là de la politique que j’ai, très polarisée ; j’aime beaucoup le critère ami/ennemi, chose qui fait sursauter sur leurs chaises mes amies féministes.

Et donc il n’est également pas possible de penser que le conflit, la politique que vous avez en tête, puisse être considérée comme une politique neutre et ainsi, d’un point de vue féministe, un neutre qui est en réalité une pensée masculine masquée ?

MT : Oui, une des choses qui m’a toujours fasciné, depuis le début, c’était précisément cette critique-là. J’ai dit une fois que que mon illumination par rapport au féminisme de la différence s’est passée à la lecture du texte de la Librairie des femmes de Milan, Ne crois pas avoir de droits. C’est exactement ce que je pense, je n’ai jamais cultivé la thématique des droits, de la citoyenneté. Je l’ai toujours vue comme une forme idéologique de camouflage des conflits réels. De même, l’autre chose qui me fascinait c’était la critique de l’individu neutre, c’est-à-dire la critique des droits de ’89. Déjà les féministes de la révolution française le revendiquaient : les droits de l’Homme étaient seulement les droits de l’homme, du mâle. J’ai beaucoup aimé cela, parce que c’était ce que j’avais pensé et appris du jeune Marx : la critique de l’égalité formelle entre les hommes, qui présuppose que l’homme soit un individu neutre et qui ne recouvre pas de différence. Casser en deux l’individu neutre à été une opération théorique de grand impact, de grande importance. Mais, il reste cette distance qui parfois nous amène un peu à polémiquer. Avec reconnaissance réciproque. Je voulais aussi dire que, dernièrement, le féminisme s’est un peu éteint. Je ne retrouve plus l’élan initial, encore une fois, les difficultés sont nombreuses, je l’ai dit dans une formule : « la révolution féministe est une des révolutions du 20e siècle qui ont échoué », elles soutiennent que non, elles me disent que c’est la seule qui a réussi. Mais cela ne me convainc pas, je ne vois pas où est la victoire. Justement à cause de ce que nous disions avant, parce que le féminisme a eu un peu le même destin que les autres idées révolutionnaires du 20e siècle. Elles n’ont pas réussi à parler au peuple, à la grande masse des personnes, pas même aux personnes les plus disposées à écouter ce discours, et ainsi elles sont se fermées. Comme la gauche s’est enfermée dans le ghetto des couches néo-bourgeoises cultivées – parce que c’est cette gauche que nous avons aujourd’hui – les couches moyennes intellectuelles, et elle a confié le peuple aux pulsions de la droite. Le féminisme a eu le même destin à certains égards. Il s’est enfermé dans des lieux prestigieux d’élaboration, alors que le peuple des femmes continue de regarder les feuilletons dramatiques de Mediaset ou de la Rai. Ou alors la partie émancipée est devenue complètement homologuée au pouvoir. Je me demande : qu’il y ait Marcegaglia plutôt que Montezemolo à la tête de la Confindustria, qu’est-ce que ça change ? Il n’y a pas eu de révolution. Si tu mets Rosi Bindi plutôt que Pierluigi Bersani c’est pas comme si ça changeait la situation. C’est donc quelque chose qui ne me revient pas. Ce n’est pas assez de passer de l’un à l’autre et ce n’est pas non plus suffisant de demander des quotas. Le paradigme de l’émancipation à gagné, et le paradigme de la libération a perdu. La grande différence qui disait que « maintenant l’émancipation nous l’avons acquise et nous voulons la libération de la femme », eh bien la libération de la femme n’a jamais existé, ce qu’elles ne veulent pas admettre. Mais à mon avis c’est un blocage. Si elles le reconnaissaient, elles pourraient passer un échelon supplémentaire, aussi dans la pensée, qu’il serait intéressant de faire alors ensemble.

Toujours dans La politique au crépuscule vous décrivez le masculin comme un monde à explorer, mais vous ne dites rien de comment il peut être une ressource pour reconstruire une politique, en admettant qu’il puisse y avoir une reconstruction. Donc je me demandais, si la critique du neutre contient aussi une critique de la politique moderne, comment peut s’inventer une politique nouvelle, qui ne soit plus la politique moderne, mais qui ait la même force conflictuelle ?

MT : Ici aussi il y a un point de désaccord, c’est un point culturel plus large. Selon moi le féminisme s’est mis en dernière instance, y compris celui de la différence, dans le sillon du postmoderne. Chose que je refuse de faire, et que je refuserai jusqu’à ma mort. Non pas seulement parce que je me sens un homme de la modernité et surtout du 20e siècle. Le point de divergence est leur critique et leur prise de distance du 20e siècle, qui est pour moi le grand siècle, que nous avons seulement perdu sans l’avoir remplacé. La même chose vaut aussi un peu pour la modernité. Je suis convaincu que nous sommes en train de vivre une modernité tardive, décadente, mais pas décadente dans le sens de la grande décadence. Si seulement c’était une grande époque comme l’hellénisme ou le 17e siècle. Non, c’est vraiment une époque de dérive dans laquelle il ne reste rien, chaque chose s’en va de son côté. Ce n’est même plus une époque, c’est un temps. C’est une phase qui n’a même plus la dignité d’une époque. Personne ne se souviendra des années 10 du 21e siècle, comme tous nous nous rappelons des années 10 du 20e siècle. Ce fut un très grand moment dans lequel tout a explosé : la culture, l’art, la science, la politique, l’histoire, jusqu’à la grande guerre. Dans les années 10 des années 2000 il ne s’est rien produit, que s’est-il passé ? Je n’ai rien remarqué, moi.

J’invite donc a refaire toujours les comptes avec la modernité. Comme je pense que nous sommes dans une modernité tardive, je ne crois nullement que les paradigmes de la politique moderne soient terminés. Ils sont marginalisés. Pour moi « politique au crépuscule » signifie vraiment cela, que la politique n’est pas comme elle était habituée à être au 20e siècle, mais cela ne veut pas dire qu’il n’y en a pas. Plutôt qu’elle se trouve dans des formes amoindries comme aujourd’hui, et ensuite qu’il y a des formes possibles de reconstruction de conflits à un autre niveau, d’une nouvelle conflictualité, enfin c’est ce que je souhaite, ou qu’au moins j’espère, qui explose quelque part. Et pourtant, elles considèrent au contraire la question comme tout à fait fermée et donc elles se mettent dans l’après, un syndrome typique des mouvements qui mettent en discussion ce qu’il y a, mais qui ensuite se perdent, ne se retrouvent pas, n’ont pas de continuité, ne s’enracinent pas et ainsi ne changent pas les choses ensuite. Et c’est cela qui me préoccupe et je ne sais pas comment en sortir. À mon avis les femmes devraient avoir un déclic, prendre d’autres modes d’intervention, peut-être aussi plus radicaux. Je leur demande : mais pourquoi quand vous allumez la télévision et que vous voyez ces femmes exposées et déclinées dans une sorte de corps animal qui est exposé à tous, pourquoi vous ne vous rebellez pas ? Pourquoi quand parle un Sgarbi, et qu’il raconte son rapport avec les femmes et qu’il dit : « je suis le maître de Berlusconi », pourquoi vous ne le giflez pas ? Elles devraient en quelques sorte exprimer le symbolique qu’elles aiment tant. Le faire voir. Sinon petit à petit on ne les verra plus et j’ai l’impression que s’éteindront aussi les lieux de haute élaboration.

Une dernière question. Que peuvent gagner le masculin d’une pensée de la différence sexuelle ?

MT : Ils peut y gagner en retrouvant sa propre limite, sa propre sphère limitée de présence dans le monde. Parce que il a eu cette idée d’omnipotence, dans le sens que l’homme était le centre de tout, le commandant de tout.