Où est Lin Biao ? (Elvio Fachinelli)

Paru dans L’Erba Voglio n°7, octobre-novembre 1975

La sinologue Edoarda Masi écrit dans l’un des derniers numéros de Quaderni Piacentini :

« Pour beaucoup de gens, y compris parmi ceux qui se considèrent politiquement engagés, il semble très important de savoir où est Lin Biao ; tandis qu’il importe peu voire pas du tout de chercher à comprendre quoi que ce soit à la substance des conflits et des enjeux politiques et sociaux actuellement en cours en Chine. Ce genre d’attitude est le produit croisé des conceptions pseudo-démocratiques bourgeoises et du stalinisme : deux ingrédients dont la présence dans les têtes européennes entrave sérieusement la compréhension de la Chine d’aujourd’hui. »

Ce diagnostic semble plus péremptoire que précis. En raison d’étrangetés de deux ordres : première étrangeté : attribuer en exclusivité à la bourgeoisie la préoccupation pour le sort des individus ; il s’agit d’un cadeau auquel la bourgeoisie d’aujourd’hui ne s’attendait certainement pas ; seconde étrangeté, ou plutôt étrangeté au carré : lui attribuer ce trait en commun avec les staliniens, ce qui ne manque pas d’étonner quand on sait que la seule individualité qui comptait lorsque Staline était vivant était Staline lui-même, alors que ses collaborateurs et adversaires pouvaient finir par bataillons entiers dans les oubliettes de l’histoire sans que cela ne préoccupe qui que ce soit, à part les antistaliniens. Pour que ce discours tienne en place, il faudrait que Mao disparaisse : à ce moment-là, les staliniens, qui se souviendraient de leur ancien rapport avec le Grand Timonier, commenceraient à se demander : mais où est Mao ? Et alors Edoarda Masi pourrait leur adresser à bon droit le reproche du culte de la personnalité qu’elle adresse actuellement à ceux qui s’intéressent au sort de Lin Biao.

Du reste, et par malchance, précisément au moment où Edoarda Masi invitait publiquement les camarades italiens à se désintéresser de lui, les Chinois décidaient au contraire de donner de ses nouvelles. Signe qu’il n’est pas absolument dérisoire de donner une certain poids même à ce qui passe comme un « produit croisé » par la tête des hommes.

Mais voyons ce qui nous a été dit de Lin Biao. La première information est arrivée, souvenons-nous-en, de l’ambassade de Chine à Alger. C’est donc une communication officielle, et il convient de l’examiner avec attention. Elle commence ainsi : « L’affaire Lin Biao est le reflet de la lutte entre deux lignes politiques qui s’est développée au sein du parti pendant longtemps. » Très bien, voilà un type d’analyse « correcte » qui plaît certainement à Edoarda Masi – même si le terme « affaire » introduit immédiatement une sorte de dégradation du débat politique au simple statut de question judiciaire un peu louche. Émerge alors chez le lecteur cette interrogation légitime : quelles sont ces lignes ? Mais l’information change alors radicalement d’aspect et obéit à une formule qui à première vue peut sembler typique de l’approche bourgeoise-stalinienne condamnée par Edoarda Masi. Voici, en bref, ce que l’on nous raconte (28 juillet):

Lin Biao se trompait souvent et était arrogant ; sa nature cachée était hypocrite et perverse, et il ne se laissait pas corriger, ne serait-ce qu’un peu : de sorte qu’il se mit à comploter contre Mao et en arriva jusqu’à vouloir l’assassiner. Mao, qui avait combattu de nombreuses batailles contre lui, cherchait à étouffer son arrogance et consentait à ce qu’il exécute quelques tâches utiles. Mais il finit par démasquer son complot et bloqua ses manœuvres, si bien que Lin Biao fut contraint de fuir en URSS à bord d’un avion, qui s’écrasa en Mongolie.

Pourquoi disons-nous qu’il s’agit d’une formule apparemment bourgeoise-stalinienne ? Parce que l’histoire que l’on nous raconte est celle du rapport entre deux hommes politiques, dont on nous explique, de façon fort curieuse, la nature sentimentale. De la part d’auteurs bourgeois, une lutte de pouvoir serait probablement exposée sans faire grand cas des sentiments des protagonistes ; la destitution d’un subordonné est rarement accompagnée d’une exposition publique de la « nature » et des états d’âme des personnages concernés, mais plutôt d’un rituel de compensation formel (regret, éloge, promotion). Les staliniens, quant à eux, s’étendaient beaucoup sur la « nature » perverse et cachée du félon, mais ils établissaient rarement, dans le compte-rendu de la trahison, un rapport direct avec le Premier Secrétaire trahi : ce dernier restait lointain, infaillible, invisible, non affecté par les petitesses des misérables.

Ici au contraire nous avons affaire à une figure de bon souverain, peut-être un peu distrait, patient avec son favori, qui le trompe un moment en lui donnant raison, mais finit ensuite par se perdre en complotant contre lui… Où avons-nous déjà entendu ce genre de fable, de récit d’autrefois ? Cela semble venir de loin, de la Perse antique ou de la Chine, justement : quelque chose qui a été transmis à travers les générations et qui réduit à un canevas essentiel ce que nous pouvons seulement supposer être infiniment plus compliqué… L’information d’Alger est une communication officielle, elle provient des hommes au pouvoir, exactement comme la fable du bon empereur et de son conseiller ;  à l’instar de celle-ci, et par le même mécanisme de réticence sublime, elle suscitera inévitablement dans le peuple des commentaires, variantes, exagérations, qui ne seront toutefois pas marquées du sceau d’autorité de la fable officielle : ce seront des nouvelles peu « fiables », peu « recommandables », comme les discours que l’on entend au marché ou entre amis dans une auberge… Voici d’ailleurs une autre nouvelle, qui nous rapporte les mêmes faits du point de vue de ce qui se dit dans le peuple (3 août). Contrairement à l’histoire précédente, tout se concentre ici dans l’action : le complot.

Examinons brièvement le

COMPTE-RENDU : Lin Biao est allé à Beidaihe, célèbre station balnéaire, où se rendent souvent les dirigeants chinois en vacances. Avec ce prétexte des vacances il peut ainsi commencer à préparer un attentat contre Mao. Mao se trouve en inspection à Shanghai ; en réalité il se trouve là pour tendre un piège aux conspirateurs et les démasquer. Un faux horaire de départ du train qui devait le ramener à Pékin est annoncé à cet effet. Induit en erreur, Lin donne l’ordre d’attaquer le train sur le pont de Nankin. Mais le train attaqué est vide et le conducteur, fidèle à Mao, détache la locomotive des wagons. Les assaillants sont mis en déroute. Mais Lin reçoit la nouvelle d’une réussite complète. Pendant ce temps-là, Mao est effectivement arrivé à Pékin et reçoit de nombreuses personnalités. Ces audiences sont annoncées publiquement et Lin apprend que Mao est vivant, à son poste de travail. Lin comprend qu’il a été dupé et tente de s’enfuir en avion depuis l’aéroport militaire de la zone, mais son appareil etc.

Une quinzaine de jours plus tard, un dernier détail apparaît : alors qu’il monte à bord de l’avion, Lin perd son portefeuille, duquel tombent et s’éparpillent par terre de nombreux billets de banque américains. Le lecteur se demande alors : comment l’ont-ils su ? L’information tient compte de cette objection et répond : Lin a été photographié à l’aéroport à l’aide d’une caméra infrarouge.

Ici le rapport n’est plus entre bon souverain et perfide conseiller. Il y a un jeu animé de pièges et contre-pièges : Lin complote à la mer, mais Mao est plus rusé que lui, et l’emporte en répandant de fausses nouvelles. Des situations visuelles et symboliques frappent l’auditeur (et le lecteur) : l’attaque du train sur le pont – et le pont est celui de Nankin, l’une des plus grandes réalisations du socialisme chinois ; le fidèle cheminot qui détache la locomotive ; les assaillants mis en déroute juste après avoir été dupés ; Mao qui reçoit des personnalités à son poste de travail (conception typique du travail d’un puissant vu « depuis la base »). La conclusion est une trouvaille notable, même si elle s’inspire sans doute d’illustres précédents : Lin reçoit d’abord la fausse nouvelle de son triomphe puis la vraie nouvelle de Mao à son poste de travail. Il y a une illusion de triomphe, qui rend plus atroce, l’instant d’après, la révélation de l’échec. Et la chute de l’avion conclut, avec la fatalité du destin, quelque chose qui est déjà accompli.

Dans une variante partielle de cette histoire, qui a circulé avant la nouvelle officielle, Mao est informé que Lin s’est échappé en avion vers l’URSS ; on lui demande s’il faut le prendre en chasse ; Mao répond : ne vous en faites pas, il n’arrivera pas à destination. Dans l’histoire actuelle ce dernier détail n’apparaît pas ; il implique en effet une représentation différente du personnage : visionnaire, pour ne pas dire omnipotente. En revanche, dans la bande dessinée actuelle Mao est rusé et puissant, mais n’a rien de hiératique ni de sacré.

Cette deuxième histoire, comme on l’a vu, est la version qui circule de bouche à oreille ; elle est donc nécessairement influencée par le type d’histoires populaires qui circulent actuellement en Chine (cf. I fumetti di Mao, Laterza, 1971) ; mais à la différence de la majorité d’entre elles, celle-ci véhicule explicitement une certaine conception du pouvoir qui circule parmi ceux qui n’ont pas, ou peu, de pouvoir, tandis que la première nouvelle est une représentation du pouvoir à son propre niveau, dans sa langue officielle. Dans le premier cas, l’usage instrumental des nouvelles, de la guerre de l’information, dans la lutte pour le pouvoir, est reconnu explicitement : en découle le fait notable d’un récit évidemment « incroyable » qui, si on le lit avec attention, dit lui-même ce que l’on doit en croire. Dans l’autre cas, ce qui nous est communiqué tend à prendre la forme  d’une vérité révélée pour être crue, sans discussion.

Dans les deux cas, les moyens littéraires les plus adéquats sont utilisés : plus immédiats, plus vivants au niveau le plus bas, plus traditionnels et raffinés dans les hautes sphères. Mais il n’est pas dit qu’il doive toujours en être ainsi : il existe également une sorte de bande dessinée du pouvoir, qui a trouvé son expression dans une information ultérieure (2 septembre).

Il s’agit, à ce que l’on nous dit, d’un document secret préparé par le fils de Lin Biao, faisant lui aussi parti des conjurés, en vue de l’action contre Mao. Les protagonistes de la conjuration sont d’abord énumérés en bon ordre… puis l’on accuse le président Mao – toujours indiqué par le sigle B-52 – de trotskisme, sadisme et despotisme féodal… enfin, sont listées les forces sur lesquelles les conjurés peuvent compter et les moyens spéciaux à utiliser pour l’attaque : gaz toxiques, armes bactériologiques, bombe, 543 (arme secrète), accidents de voiture, escouades de guérilléros urbains…

Laissons de côté la bizarrerie que constitue un document secret, destiné à une action secrète – du moins est-ce ce que l’on nous dit – qui comporte les noms et les prénoms des conjurés, si bien qu’à la fin il s’avère être l’acte d’auto-accusation le plus complet que l’on puisse imaginer. Peut-être s’agit-il de plusieurs documents, d’origines diverses et opposées, cousus ensemble tant bien que mal.  La partie que l’on peut attribuer avec le plus de vraisemblance au groupe de Lin Biao est sans doute celle où Mao est accusé : aussi bien parce que l’on trouve ici une allusion à un discours politique alternatif (« faction trotskiste », « partisans de la plume contre le fusil », etc.) que, et surtout, parce que la personne de Mao est la cible d’une animosité mordante (« il a constamment trahi ceux qui se sont engagés à ses côtés », « un grand tyran féodal, qui (…) gouverne selon des lois dignes de Qin Shi Huang »). Et l’idée de le désigner dans tout le document par le sigle des funestes forteresses volantes américaines – quasi symbole d’un mal absolu qui doit être absolument éradiqué – ne peut venir que d’un ennemi de Mao.

Arrêtons-nous un instant également sur la liste finale des « moyens spéciaux » : tandis que la bande dessinée populaire se concentrait essentiellement sur l’attaque du train, moyen de transport classique, moyen traditionnel s’il en est, digne des daguerréotypes et des planches illustrées ; la nouvelle bande dessinée évoque indifféremment tous les moyens de la technologie moderne, surtout secrète, et les lie avec des formes de lutte et des situations typiques des aires métropolitaines : n’avons-nous pas là sous les yeux le répertoire hétéroclite de certains films de James Bond ? Le scénariste de cette ébauche de bande dessinée, quel qu’il soit (peut-être est-ce le même auteur que celui de la caméra à rayons infrarouges de l’aéroport), avait en tête des images technologiques et des péripéties de type occidental – et c’est précisément pour cette raison qu’il se situe dans le cadre d’un groupe (de culture, de pouvoir) séparé.

La contradiction entre ce que nous savions de la Chine pendant la révolution culturelle, entre ce que nous savions de Lin Biao, et ces informations, ne saurait être plus extraordinaire. Toute une réalité semble s’évanouir instantanément pour laisser place à une nouvelle description « incroyable ». Et face à ces nouvelles en provenance d’un pays socialiste, comme face à d’autres informations analogues du passé, on peut comprendre le désarroi, la stupéfaction, le désir de suspendre tout jugement hâtif, de la part des militants marxistes occidentaux. Tout ceci s’exprime généralement par une réaction désormais typique, presque devenue un tic irréfléchi, qui touche même les plus lucides : « Nous n’avons pas suffisamment d’informations, attendons, ne nous laissons pas aller à des émotions incontrôlées. » Il ne s’agit pas d’une réaction sans issue : en effet, au bout d’un certain temps, le paysage politique se recompose selon des lignes idéologiques connues, familières, l’analyse correcte des lignes de tendance devient de nouveau possible, suivant pour la plupart, hélas, la ligne gagnante, et l’on oublie l’étrangeté, le tragique, ou le grotesque, des « épisodes » qui avaient initialement provoqué un choc. Il est probable, par exemple, qu’alors même que j’écris ces lignes, de nombreuses mains dans le monde entier soient occupées à rédiger de rigoureuses et complexes analyses marxistes des conflits et des enjeux politiques et sociaux actuellement en cours en Chine, au sein desquels les « épisodes » traumatiques concernant Lin Biao seront (presque) parfaitement absorbés et digérés.

Mais le problème de comprendre ce que ces épisodes signifient reste entier, et face à cela la réaction décrite révèle un évitement et une passivité inquiétants. Elle révèle également une sorte de postulat de l’attente de la vérité définitive, dernière ; une vérité qui ne se manifeste qu’après coup, post factum, après dissipation du brouillard d’informations erronées, indignes de foi, incompréhensibles. Conception immobile, éminemment abstraite ; comme si le mensonge, la réticence, la distorsion, et même le silence ne dessinaient pas pleinement, par collusion avec les  forces d’où ils proviennent, le camp de la vérité tue ou déformée ; comme si la fable, la bande dessinée, le récit « incroyable » n’impliquaient pas une évidence et une capacité de persuasion raisonnée que les informations fondées empiriquement possèdent rarement.

Dans ce cas, quelle que soit l’époque à laquelle se situe le récit, il s’agit toujours d’hommes en lutte pour le pouvoir, et l’analyse marxiste de leurs actions fait totalement défaut. (Même dans la dernière vignette « technologique », la perspective politique au sens strict est entièrement extérieure et c’est l’image du rapport avec le tyran féodal qui l’emporte : retour, en négatif, du souverain magnanime que l’on pouvait trouver dans l’information officielle). Ce manque n’a rien d’un malheureux hasard, d’une exception à corriger au plus vite en réintégrant l’analyse correcte. Nous devons au contraire précisément orienter notre regard droit sur la fragilité de l’analyse, sur le moment où elle s’avère impossible, et chercher à comprendre pourquoi. À travers ces récits, se révèle l’impossibilité désormais historique du marxisme établi de représenter en ses termes ce que le jeune Marx appelait la passion de l’homme, son besoin d’une totalité de manifestation de la vie humaine ; ou bien, encore, ce que, en renversant une expression de Freud (les « restes diurnes » de la vie éveillée qui s’insinuent dans le rêve), nous pourrions définir comme les restes nocturnes de la vie de l’homme, cette partie considérée comme un déchet qui, en partant du rêve, de l’imagination, du désir, tend la réalité et se révèle irréductible à l’état de choses existant. Le fait que la trame explicative du marxiste s’interrompe au point où intervient un problème aigu de pouvoir, de décisions, implique simplement qu’ici l’échec de la représentation est plus éclatant et évident qu’ailleurs, pour une théorie qui, après tout, se pose en premier lieu un problème politique. Mais cette négation-incapacité du marxisme rejaillit dans les domaines les plus variés, aussi bien individuels que collectifs, et en chacun d’entre eux ce qui a été nié – mais pas supprimé – se venge de son exclusion. Pour rester dans le champ des décisions politiques, il est significatif que là où le cadre idéologique tend à placer le maximum de la conscience rationnelle-historique, les antagonismes concrets des hommes ressuscitent les explications plus traditionnelles ou infantiles du comportement humain. Ce qui a été refusé refait apparition sous des traits maladroits, grotesques, si ce n’est archaïques – les seuls qui lui soient actuellement accordés. Le plus grand théoricien de la lutte des classes peut alors juger son fidèle compagnon d’armes avec les yeux d’un empereur antique, ou d’un empereur de jeu de tarot – qui n’existe pas –, et en utilisant les catégories naïves du bon et du mauvais remises en vigueur par la tension de la lutte. Tout comme son compagnon d’armes peut aller jusqu’à voir dans le maître l’incarnation d’un mal moderne absolu.

Dit de manière générale : l’histoire écrite du marxisme présente des interruptions périodiques, d’où émerge avec violence une représentation du réel apparemment « spontanée », qui renvoie de fait à des modèles historico-culturels différents, préexistants ou parallèles au marxisme (dans notre cas, aujourd’hui, en Chine : la « nature perverse », le « tyran féodal », etc.) Mais l’écart entre l’interprétation marxiste et ce qui la supplante ne consiste pas en une représentation différente du réel ; il consiste en revanche en un net changement de plan : à travers le compte-rendu différent, à travers une autre langue, se manifeste quelque chose de radicalement hétérogène à la représentation marxiste courante. Une intensité remplace en quelque sorte une extension indéfinie, une rupture la solidité de la pierre.

Le sens et le contenu de ces explosions est chaque fois historiquement différent, voire opposé. Ce qui est apparu aujourd’hui au premier plan en Chine est un enchevêtrement de rage, rancœur, envie, attaque, déception… quelque chose qui a le caractère absolu et l’intensité d’un refoulé « infernal » de l’enfance. Et son apparition est le signe le plus sûr du changement de direction intervenu dans le cours de la révolution chinoise : nous pouvons le dire sereinement, sans jouer les prophètes visionnaires et sans devoir en attendre la confirmation par les faits. Mais en même temps, c’est aussi le signe d’un problème non résolu, qui a touché toutes les sociétés dans lesquelles le marxisme a pris le pouvoir.

Ou du marxisme en général ? Est-il légitime de penser que d’ores et déjà, dans les rangs du mouvement marxiste, est présent en germe ce qui deviendra évident une fois le pouvoir conquis ? Et que d’ores et déjà cette tendance agit silencieusement, précisément parce que son existence est niée, comme un sérieux obstacle à la réalisation du projet révolutionnaire ?

Retournons encore une fois à un exemple écrit. Dans de nombreux journaux de gauche, les colonnes de plomb marxiste s’interrompent parfois pour laisser un espace (minuscule) à l’institution de l’entrefilet. Là, en nette opposition avec la prose apathique du reste du journal, se concentre et explose l’énergie de l’attaque, d’autant plus enragée et fiévreuse que le destinataire de l’écrit est proche de l’auteur : ex-camarade, déviationniste, expulsé, traître, etc. Le lecteur passe d’un coup d’une vision calme et ordonnée des masses à un bouillonnement de passions furieuses ; momentanément, puisque lui aussi, passé le moment de stupéfaction et d’intérêt inavoué qui naît en lui, se hâte le plus souvent de retourner vers les lignes environnantes, espace tranquille, défriché, bien adapté à ses tendances à l’inertie et à l’acceptation.

L’œil de travers

Paru dans L’Erba Voglio n°20, mars-avril 1975

L’autorité

Mussolini était un homme qui commandait toute l’Italie. Il faisait des lois très sévères et s’il y avait des gens qui ne travaillaient pas, Mussolini les punissait sévèrement.

Mussolini punissait aussi les hommes qui ne se mariaient pas. Lorsqu’un homme arrivait à 28 ans, ils lui faisaient payer un impôt spécial. S’il y avait encore la loi de Mussolini plein de bandits qui volent les personnes et les gens n’existeraient pas parce que Mussolini aurait fait exécuter ces personnes parce qu’il était sévère et très intelligent. Le fascisme était un parti communiste.

Tonino

Mon frère s’est enrôlé dans la garde des finances et maintenant il est à Milan.

Mon frère travaille dans le laboratoire de médecine de la Carlo Erba où il contrôle l’élaboration de l’héroïne et de la morphine. Quand je serai grand moi aussi je m’enrôlerai parce que j’aime être armé de mitraillettes et de pistolets.

Bernardo

Une fois j’ai rêvé que près de mon lit il y avait plein de vampires et je criais et ils me fermaient la bouche.

Puis j’ai vu que les vampires se mettaient au garde-à-vous parce que le roi vampire arrivait, et il donnait tout de suite l’ordre de me tuer.

Enrico

La religion

Une fois j’ai rêvé que le diable voulait me conduire en enfer et je ne voulais pas y aller. Le diable me frappait de toutes ses forces. Mais au bout d’un moment j’ai perdu patience et je lui ai donné un coup de bâton et je l’ai tué.

Ensuite Dracula est arrivé et je l’ai tué aussi.

Mais au moment de mon triomphe la sorcière est arrivée et elle m’a transformé en crapaud.

Enrico

J’ai peur du diable parce qu’il est méchant et il mange les enfants : alors j’ai peur. Mais on m’a dit que maintenant il n’existe plus, parce qu’on l’a tué et alors je n’ai plus peur. Je ne crois pas non plus aux sorcières et aux fantômes parce qu’ils n’existent pas. Peut-être qu’ils ont existé autrefois mais plus maintenant. Moi je n’ai plus peur.

Sergio

La nation

Le 4 novembre il y a une grande fête. Ils sortent le drapeau sur l’hôtel de ville.

Pour ceux qui ont la terre ce n’est pas la fête.

Pour des gens comme ceux du couvent dehors ce n’est pas la fête.

Ils s’occupent de la terre même le dimanche, ce n’est pas la fête pour eux.

Pasquale

Le travail

Mon père se lève le matin et va travailler puis il rentre le soir, on mange à six heures et puis il va au bar pour jouer ensuite il revient et va regarder un peu la télévision et puis il va se coucher.

Bernardo

Une fois que j’aurai terminé le collège je voudrais étudier pour devenir ingénieur, parce que c’est un métier où il n’y a pas de dangers. C’est aussi un métier propre et j’aide mon papa à travailler, parce que s’il doit prendre les mesures d’un grand bâtiment au lieu d’appeler un autre ingénieur il me demande à moi et avec papa on va prendre les mesures du bâtiment qu’il a construit. Et quand il doit écrire les mesures au lieu que ce soit mon papa qui les écrive, c’est moi qui le fais. Et quand on doit faire un projet je m’en occupe et aussi de toutes les autres choses qu’on doit faire.

Tonino

La famille

Il était une fois une maman qui disait à sa fille :

  • Mange tout ce qu’il y a dans ton assiette.
  • Non, non et non, répondit la fille.
  • Oui, oui et oui, sinon tu vas voir ce qui va t’arriver, disait la maman.
  • La soupe est dégoûtante ! Pourquoi est-ce que je dois manger ce qui est dégoûtant ?
  • Parce que c’est bon pour toi.
  • Oh, la barbe ! J’ai toujours pensé que les mamans et les papas étaient des monstres.
  • Qu’est-ce que tu as dit ?
  • Rien.
  • Menteuse.
  • Bon d’accord, j’ai dit que toi et papa, vous êtes deux monstres.

Paola

La télévision

Un samedi le maître a apporté à l’école un disque sur lequel était gravé de la musique de Beethoven et plus précisément l’introduction du « Coriolan ».

Dès que nous l’avons écouté j’ai dit : « Maître, mais ça, c’est la musique de la publicité pour la liqueur Petrus. »

Lucia

La richesse

Une fois j’ai rêvé que j’étais riche. Puis je me suis réveillée.

Brunella

Le sport

J’ai vu un grand match au terrain de foot. Baronissi a fait un grand match. Tous les spectateurs criaient. Avant de commencer le match l’arbitre a été voir si les buts n’étaient pas cassés. Ils n’étaient pas cassés. Nous, on disait à l’arbitre : espèce de cocu ! Fais bien les choses ou on te casse la figure à la sortie.

Il a accordé un penalty à Baronissi. C’est Michelino qui a tiré. Le goal s’est jeté et l’a arrêté. Un autre joueur arrive et tire super fort. Le goal l’arrête encore une fois. Un autre tir : but. C’est Ambrosino qui a marqué. Quel beau but.

Pasquale

La mer

La mer c’est de l’eau bleue salée, mais elle n’est pas exactement bleue, elle est bleue parce qu’elle reflète le ciel qui est bleu.

Si quelqu’un ne sait pas nager dans la mer il peut mourir noyé.

Parfois quand j’étais à la mer pendant qu’on se baignait si une grosse vague arrivait elle nous jetait tous sur le rivage.

Parfois à la colonie alors qu’on était sur la plage on voyait passer de gros voiliers.

À la colonie pendant qu’on se baignait on trouvait des crabes.

Dans la mer il y a aussi des étoiles de mer et des hippocampes.

Dans la mer il y a des plantes qu’on appelle les algues.

Il faut garder la mer propre parce que sinon ça devient un désert pollué.

Quand j’étais à la mer et qu’on se baignait parfois on était tout sales parce que l’eau était pleine de cochonneries.

Sous nos pieds il y a des taches visqueuses de goudron.

Dans la mer polluée les poissons meurent et alors on ne pourrait plus manger de thon avec les haricots.

Fabrizio

Les complots

Un jour dans la ville il y a une bombe qui a explosé. Les gens ont appelé les carabiniers. Au bout d’un moment les carabiniers sont arrivés et ils ont cherché les assassins. La bombe, c’était une grenade, mais les carabiniers n’ont pas trouvé les assassins.

Daniela

Brigades des Bois

J’ai vu plein de films de Robin des Bois à la télévision. Robin des Bois ne volait pas pour garder l’argent, il le donnait aux pauvres pour qu’ils puissent payer leurs impôts.

Robin des Bois vole aux riches et donne aux pauvres, mais après avec cet argent les pauvres doivent payer les impôts et Robin des Bois doit tout recommencer depuis le début.

Robin des Bois est brave et quand il est en danger il sait se débrouiller tout seul ; parfois il va se battre contre les hommes du shérif avec sa bande.

Mais Robin des Bois ne peut jamais rien faire parce que les riches restent toujours riches et les pauvres toujours pauvres.

Alors il faudrait mille Robins des Bois comme ça avec leurs bandes il pourraient gagner pour de vrai et faire changer le gouvernement du pays.

Fabrizio

La fuite

Une fois j’ai rêvé que j’étais un chevalier, je n’avais peur de rien et je conduisais des bateaux et je faisais des guerres et je les gagnais. Mais le soir pendant que je dormais les corsaires me tuaient. Et je me suis réveillé en croyant encore que j’étais mort.

Enrico

Question du maître :

  • Pasquale, pourquoi as-tu amené des gilets de sauvetage ?
  • Vous, vous amenez toujours plein de choses, et moi j’ai amené des gilets de sauvetage.

Cassa del Mezzogiorno

Si vous devez m’envoyer une paire de chaussures il faut m’en envoyer des bonnes. L’an dernier elles se sont cassées tout de suite, alors cette fois-ci il faut m’en envoyer des solides avec du vrai cuir. Taille 39. Celles qu’on m’a envoyé l’autre fois sont à la décharge.

Pasquale

Si vous nous donnez des chaussures il faut nous en donner des bonnes celles des femmes ne doivent pas être pour homme ces chaussures elles s’abîment tout de suite on dirait qu’elles sont en carton il faut qu’elles soient en taille 32.

Adele

(textes extraits de Il cancello, journal de la IVa élémentaire de Baronissi-Cutinelli ; Il drago e i pirati, de la IIa élémentaire de Rocchetta di Cairo ; Il Prometeo, de la Va élémentaire de Camigliano).

Blanche-Smog et le fard somnifère

Paru dans L’Erba Voglio n° 3-4, février 1972

Dans l’un des plus hauts gratte-ciels de Milan vivait une famille en or composée d’une fille, de son père et de sa belle-mère. La fille s’appelait Blanche-Neige, mais à cause du smog qui l’avait noircie, les gens l’appelaient Blanche-Smog. Elle aimait porter des minijupes et se maquiller. La belle-mère, qui hélas n’avait pas des jambes aussi séduisantes que celles de Blanche-Smog, était forcée de porter seulement des jupes longues. Il faut savoir que la belle-mère avait une télé-spatiale, à qui elle demandait qui était la personne qui avait les plus belles jambes de Milan ; et la télé-spatiale répondait toujours : « c’est Blanche-Smog ».

Un jour la belle-mère fit appel à un tueur à gages et lui demanda de perdre Blanche-Smog dans la ville. Quand ils furent arrivés dans le quartier des usines, il l’enferma dans un sombre cagibi. Vers midi, sept ouvriers la délivrèrent et l’emmenèrent dans leur misérable logement.

La belle-mère, convaincue de la disparition de Blanche-Smog, voulut interroger sa télé-spatiale, qui répondit comme toujours : « c’est Blanche-Smog, qui se trouve dans un appartement au 33, rue Gorizia ».

La belle-mère terrorisée appela Alighiero Noschese* et le déguisa en représentant de commerce des produits Avon**. Noschese présenta à Blanche-Smog un fard à paupières qui produisait des rayons X capables d’endormir quiconque l’essayait.

Blanche-Smog tomba à la renverse, profondément endormie. Lorsque les sept ouvriers rentrèrent à la maison, ils s’assirent autour du lit sur lequel Blanche-Smog était étendue. L’un d’eux s’assit près de l’oreiller, ses larmes coulèrent sur les yeux de Blanche-Smog et lui ôtèrent le fard somnifère. Blanche-Smog retrouva ses sens, courut se nettoyer les yeux, et se promit de ne plus se maquiller. La belle-mère rappela alors Noschese, mais l’habilla cette fois-ci en vendeur de jupes. Blanche-Smog ne résista pas à la tentation d’en essayer une. Elle s’évanouit immédiatement et Noschese s’échappa de nouveau. Encore une fois les ouvriers s’assirent autour du lit en pleurant. Giacomo Agostini***, qui l’apprit, fonça sur sa moto « M.V. Augusto » en direction du 33, rue Gorizia, où il fut accueilli par les sept qui le guidèrent vers Blanche-Smog ; alors qu’il la prenait dans ses bras, la ceinture qui lui comprimait les hanches se détacha et Blanche-Smog reprit connaissance.

Il l’emmena en voyage de noces sur le « circuit de Monza » où ils se marièrent.

(extrait de Il Piffero, n°1, décembre 1971, journal d’une Ia media du collège Forlanini de Sesto San Giovanni)

* Célèbre imitateur et comédien italien, également animateur de télévision, connu pour ses interprétations déguisées de personnages variés

** Entreprise américaine de cosmétiques et parfums

*** Champion du monde de moto le plus titré de l’histoire, presque toujours sur sa fameuse M.V. Augusta

Voyage à travers la chaîne de montage (Mario Casari)

Paru dans L’Erba Voglio n°22, octobre-novembre 1975

Cela fait cinq ans que je travaille sur la chaîne de montage chez Alfa Romeo à Arese. Faire le bilan de toutes ces années n’est pas chose aisée.

Le rapport entre la politique et la vie n’est en rien résolu pour moi et je ne crois pas qu’il le soit pour qui que ce soit parmi les prolétaires.

Dans la tradition historique des cinquante dernières années, pour un ouvrier, « faire de la politique » signifie faire une carrière de permanent dans un syndicat ou un parti. Pour la grande masse des ouvriers, « faire de la politique » de cette manière n’est pas possible. Pour eux l’alternative a toujours été ou la soumission au nom des nécessité de la vie ou bien « si les causes qui rendent l’ouvrier immoral s’exercent de façon plus puissante, plus intense, qu’habituellement, celui-ci devient un criminel » (Engels).

Même dans la pratique extraparlementaire, les choses n’ont pas fondamentalement changé, si ce n’est que les possibilités de carrière sont rarissimes.

Il s’agit de dépasser cette division entre la lutte pour la survie quotidienne et la lutte politique. Il faut donc redéfinir le concept même de « vie » ainsi que celui de « politique ».

Les nécessités qui conduisent la classe ouvrière à une lutte politique révolutionnaire doivent être avant tout une nouvelle façon de vivre et de produire.

Je me réveille en sursaut. J’ai encore sommeil. J’écoute les bruits de la rue. Ils sont plutôt intenses, ce qui signifie qu’il est tard. Je regarde ma montre. Il est six heures et quart. Je n’ai pas entendu le réveil de 5h45. Que dois-je faire ? Y aller ou me mettre en arrêt maladie ?

Aujourd’hui sur la chaîne on discute des rythmes qui doivent cesser d’augmenter : je dois y être. Je saute hors de mon lit. Je mets le café à chauffer. Je me lave. J’éteins le café. Je m’habille. Je bois le café encore brûlant. Je descends dans la rue. Il est six heures trente. Je mets le contact dans la voiture. Elle ne démarre pas. Je dois la pousser. Je cours après, je saute dedans et je passe la seconde. Je m’engage dans la rue. Il y a des embouteillages. Je double par la droite, je me faufile entre deux voitures, je grille un feu rouge, je rejoins l’autoroute des lacs, je fonce à 110 km/h. Je risque l’accident à chaque seconde. Je me calme un peu ! Je pense : et tout cela pour arriver à l’heure au boulot ! C’est ridicule. Moi qui travaille à l’usine et qui m’efforce avec les autres ouvriers d’organiser la lutte contre le travail salarié, je risque de me briser le cou pour être en règle avec les lois de l’exploitation. C’est l’effet du rythme : si l’on ne s’y oppose pas, il s’immisce dans le corps, et on se met à tout faire dans la précipitation.

J’arrive sur le parking d’Alfa Romeo à sept heures moins trois. Si je cours un peu je peux pointer à l’heure. La sirène de sept heures retentit alors que je suis en train de pointer.

Je passe au milieu des installations qui grondent au-dessus de ma tête et sur les côtés. Ma démarche est schizophrénique : le corps essoufflé s’empresse mais l’esprit pense que tout ce qui m’entoure devrait être aux mains des ouvriers. C’est un vrai cauchemar. Je sais que les machines et les grandes usines ont à peine cent ans et qu’elles n’existaient pas auparavant, mais chaque fois que j’entre à l’usine et que je vois les mêmes mouvements et que j’entends les mêmes bruits des machines qui fonctionnent toutes seules, je suis pris d’un sentiment d’impuissance et de rébellion : elles me semblent éternelles et surnaturelles et j’ai l’impression de n’être qu’une minuscule puce qui peut être écrasée à tout moment. Je me dis que ce n’est pas vrai et je ralentis le pas.

J’ai du mal au travail ! Après m’être fait transférer de l’atelier « liquide de freins » à cause de l’huile qui me ruine la santé, ils m’ont affecté à un poste où un câble d’acier qui dépasse me déchire la chair. Le chef dit que ce n’est pas à cause du câble mais que c’est mon poignet qui est trop large. Nous sommes en 1971. Ce poste me plaît parce qu’il y a beaucoup d’ouvriers et que je peux faire un bon « travail politique ». Mais je n’en peux plus. Je résiste. Je souffre. J’ai des accès de panique. Je pense que si je n’y arrive pas ici je n’y arriverai nulle part, que je devrai démissionner et que ce sera la fin. J’aurais perdu aussi bien le travail politique que mon gagne-pain. J’accepte qu’on me change de poste.

Je me mets en arrêt maladie. J’ai l’impression d’être en liberté surveillée. Le médecin peut venir contrôler à toute heure. L’INAM m’appelle pour la visite médicale. J’ai l’impression d’être en prison. Je dois faire la queue pendant des heures alors que je pourrais être dehors à profiter de l’air et du soleil. Je regarde les autres. Beaucoup de femmes âgées ou jeunes avec des enfants qui s’occupent de la paperasse pour leurs proches qui travaillent. Pour chaque personne qui travaille, on dirait qu’il en faut une autre qui s’occupe des démarches bureaucratiques.

Le médecin du village de ma mère ne veut pas me donner quatre jours d’arrêt maladie. Avec le pont, je pourrais gagner ainsi dix jours de repos et de loisir. Le médecin l’a bien compris et me dit : vous savez, l’assuré est comme un militaire, il doit toujours être sous contrôle et nous, ici, ne pouvons pas vous contrôler.

Je ressens un mal-être général, je digère mal et je décide d’aller chez un bon médecin privé pour une visite approfondie. Il m’examine pendant une heure, me pose des questions et découvre mon intolérance au travail et à la société actuelle. Il me dit : arrêtez de vous préoccuper, prenez la vie comme elle vient et vous irez mieux. Tous mes collègues de travail un peu je-m’en-foutistes me le disent déjà, et le conseil est gratuit.

Une chose qui me semble fondamentale, outre la division entre le personnel et le politique, c’est le besoin d’affirmation de soi de chaque ouvrier. C’est un élément qu’ils partagent avec d’autres classes, peut-être est-ce même un trait universel, mais ce qui compte, c’est de voir comment il s’exprime dans la classe ouvrière.

Ce besoin, tant que l’on travaille, n’est pas divisé en cases séparées : le travail, la culture, la politique, l’argent, le sexe, le sport, etc. Il est global. Cela saute aux yeux dans tous nos comportements. S’ils n’arrivent pas à nous distraire un peu en nous racontant des conneries, on finit toujours par s’endormir pendant les pauses au travail.

Le rapport humain de moquerie, les blagues, mêmes grossières, les discussions animées sur des questions sans importance, te donnent la sensation d’exister.

Un ouvrier calabrais qui vend des anchois en saumure passe par là : 1,5 kg pour 2500 lires. J’en achète un pot. On discute de comment les conserver. La conversation s’anime, nous formons un groupe de cinq ou six personnes et une nouvelle discussion naît. Un type de Tarente nous parle d’un oignon sauvage qu’ils appellent framboise. On parle du mot. Ceux du nord y voient un fruit qui ressemble à la mûre, ceux du sud cette espèce d’oignon.

On s’échauffe, on prend à parti d’autres ouvriers. Certains entendent ambroise au lieu de framboise. On rigole. Quelqu’un se moque de l’ignorance des autres, on hausse le ton, on s’énerve.

On blague. On se pousse, on se touche. Parfois, vus de loin, on pourrait nous prendre pour des homosexuels.

Lorsqu’une femme passe au milieu des chaînes de montage, on a l’impression que c’est une manifestation. Cris, sifflements, commentaires jusqu’à ce qu’elle soit hors de vue. Puis le silence.

Un jour, une déléguée des employés est venue me trouver. J’avais l’impression d’être sur une scène de théâtre. Tous les yeux étaient tournés vers elle. Puis vinrent les commentaires. « Présente-la moi », « j’adhère tout de suite à ton parti », « la v’là donc, ta politique ».

Pendant quatre ans j’ai fait les trois huit. Entrée à sept heures, sortie à quinze heures pendant une semaine. Entrée à quinze heures et sortie à vingt-trois la semaine suivante.

Chez Alfa Romeo les femmes ouvrières sont peu nombreuses et à la sortie on peut voir une immense foule bariolée d’hommes qui se précipite vers la porte. Depuis un an je fais l’horaire du milieu, de huit heures à midi puis de treize heures à dix-sept heures comme les employés. Alors je vois les employées à la cantine, pendant la pause et à la sortie. C’est une nouveauté. Nous les regardons toujours d’une façon qui me fait penser à un train à l’arrêt dans la gare centrale rempli d’ouvriers turcs qui rentrent chez eux depuis l’Allemagne.

Ils étaient tous penchés aux fenêtres. Ils riaient et toisaient les gens d’un regard dont je ne savais pas s’il trahissait la raillerie ou l’envie.

Il y a un homosexuel qui travaille près de mon groupe. Tous se moquent de lui mais presque avec respect. Ils disent qu’ils considèrent l’homosexuel comme un malade, mais dans les faits ils le touchent tous.

Un camarade me dit : « toutes les choses que nous faisons ici nous servent d’exutoire. Si quelqu’un passait par ici et voyait ce que nous faisons, il dirait que nous sommes fous. Hors de l’usine personne ne se comporte ainsi. »

Le travail à la chaîne impose un rythme qui fait que, même lorsque tu as terminé ton travail, tu as envie de faire d’autres choses. Et comme tu ne parviens pas à te concentrer sur quelque chose de sérieux, tu fais des conneries avec tes collègues de travail. Tu touches celui-ci, tu tapes celui-là, tu cries quelque chose à un troisième, etc. Tout cela pour te sentir vivant et pour éviter de sombrer dans l’ennui absolu ou dans le sommeil. Moi, je vais presque toujours me promener dans l’atelier pour engager des discussions.

Les revues de bandes dessinées ou à caractère pornographique nous font tomber dans la passivité. Dans ce refus de la réalité qui nous entoure, par lassitude, nous incluons également nos collègues de travail. On se laisse alors complètement aller et les bandes dessinées s’emparent de notre imagination. Plus grand est le renoncement à changer les choses, plus nos lectures sont invraisemblables. Nous rêvons même parfois les yeux grand ouverts.

Un lundi matin on parle de football et l’on découvre qu’un type de la chaîne d’à côté a gagné 300 000 lires au loto foot. Quelqu’un demande : « et toi, qu’est-ce que tu ferais si tu gagnais 100 millions ? »

La conversation s’anime et un collège expose son plan. Il a tout prévu : le comportement à adopter juste après avoir gagné, les astuces pour ne pas se faire repérer par le fisc (continuer à travailler pendant un an), les modalités d’encaissement des gains, l’utilisation des millions (je m’achète un bar) et toute la vie qu’il voudrait vivre.

Le premier obstacle que rencontre un ouvrier lorsqu’il veut se consacrer à une « activité politique au sens extraparlementaire », c’est sa femme qui « l’emmerde ». Il doit choisir entre lui imposer ses choix, en se disputant sans cesse, ou bien faire de la politique d’une autre manière, en comprenant aussi ses problèmes.

Depuis que mon fils est né, j’ai changé. Avant, je pensais pouvoir tout résoudre par la force. Plus maintenant. L’enfant est plus fort pour m’imposer ses exigences vitales.

Lorsque son besoin de jouer ou de dormir m’oblige à louper une réunion ou à y arriver en retard, j’enrage. J’ai l’impression d’être mutilé. Puis je pense : mais pourquoi cette réunion est-elle si importante, pourquoi ai-je l’impression que quelque chose me manque si je n’y vais pas, que tout mon « travail politique » s’effondre ? Parce qu’au fond, il est aussi important politiquement, en plus d’être beau, de bien élever un enfant.

À la source de ma rage, il y a le fait que les camarades « s’énervent » et que « si tu n’es pas présent, tu ne peux pas contrôler les choses ».

Ce qui signifie que tu ne « contrôles » pas le rapport du groupe et les camarades s’énervent parce qu’ils ne te contrôlent pas.

Le « contrôle », le pouvoir des uns sur les autres, sont l’élément principal.

Les femmes s’énervent aussi, souvent, parce que les maris qui font de la politique les contrôlent plus que les autres.

« Chacun se défend et lutte pour soi-même contre tous » écrit Engels à propos des ouvriers anglais. Mais « les ennemis se divisent peu à peu en deux grands camps hostiles l’un à l’autre ; ici la bourgeoisie et là, le prolétariat ».

Mais tandis que la bourgeoisie maintient en elle la loi de l’oppression par le plus fort, de la violence, le prolétariat tend à construire une société au sein de laquelle « à la place de l’ancienne société bourgeoise » dit Marx, « avec ses classes et ses antagonismes de classe, surgit une association où le libre développement de chacun est la condition du libre développement pour tous. »

Il faut commencer dès maintenant. Il faut que la politique remonte jusqu’aux racines des besoins humains : le besoin d’être important et celui d’être protégé sont les éléments positifs de « l’activité politique ». Ils doivent donc être analysés et considérés sereinement, sans moralisme.

« Personne ne fait rien pour rien » est la ritournelle que l’on entend continuellement de la part des ouvriers à propos des militants qui se bougent plus que les autres. Dans les premières années on entendait même : « ceux-là sont payés ». Maintenant que l’activité extraparlementaire est acceptée, si quelqu’un s’active plus que le nécessaire pour défendre les intérêts immédiats des ouvriers qui l’entourent, il est considéré comme quelqu’un qui « veut faire carrière dans son parti ». Lorsque l’ouvrier se sent exproprié de ses intérêts vitaux, il délègue. Il peut être tolérant, mais le fait de déléguer contient le principe de la convenance réciproque, au sens le plus délétère.

Il m’est arrivé de faire signer une pétition, je ne sais plus pourquoi. J’ai été très agréablement surpris de voir la réaction de certains collègues. Une fois convaincus de l’utilité de la pétition, ils se sont transformés en propagandistes et se sont mis à récolter eux-mêmes les signatures.

Convaincus de la justesse de la cause, ils se sont préoccupés de sa bonne réussite parce que « l’union fait la force » et que si l’on est trop peu nombreux, on peut s’attirer des ennuis.

Le principe de conservation peut devenir une base positive pour l’initiative politique.

L’activité autonome aiguise l’esprit. L’autre jour, il y a eu une grève autonome contre la mobilité sur une ligne de production proche de la mienne. Un ouvrier favorable à la grève critiquait le syndicat qui avait signé l’accord sur la mobilité et son délégué qui s’opposait à la grève. Il m’appelle et me demande : est-ce vrai que dans l’accord de 1970 le syndicat a accepté l’augmentation absurde de la saturation individuelle à 94% (c’est-à-dire le rapport entre le temps nécessaire et celui à disposition) parce qu’il a obtenu en échange un quota d’heures à disposition pour les délégués ?

Il ne m’était jamais passé par l’esprit que ces deux choses puissent être corrélées, bien que cet accord eût toujours représenté pour moi l’une des plus colossales trahisons du syndicat.

Je vais relire le contrat et je n’y trouve rien qui confirme de tels soupçons. Mais celui de l’année suivante consacre le doublement des heures effectivement accumulées en 1970. Ce qui prouve qu’il existait un accord de fait. Pendant l’assemblée au cours de laquelle le syndicaliste voulait démontrer la « victoire » de l’accord en question (quand on pense que la plateforme syndicale avait pour objectif l’abolition du travail à la pièce…), je ne cessais pas de répliquer à voix haute. Il me regardait l’air préoccupé et continuait de parler, précisément parce qu’il craignait que l’assemblée ne comprît ce qui était en train de se passer. Il finit par l’emporter : il parvint à ne pas être interrompu par la foule. Je fus pris d’un accès de rage si violent que j’eus envie de pleurer et je quittai l’assemblée pour ne pas être vu. Mais tout finit par se savoir. Aujourd’hui je sais en échange de quoi ils nous ont vendus.

J’étais tellement énervé contre le travail, surtout au début, que je joignais à l’activisme politique frénétique une négligence très importante dans son exécution. Un jour, après m’être allumé une cigarette, j’avais jeté une allumette sur un tas de coton. Je m’en était rendu compte mais j’avais laissé les flammes s’élever avant de réagir.

Souvent les discussions entre nous dégénèrent. Parce que chacun veut l’emporter sur les autres. Le manque de contrôle, l’autorité et l’hypocrisie portent directement à l’affrontement d’homme à homme. Et toute la rage accumulée ressort.

Il y eut une fois une querelle à la cantine entre deux groupes de travailleurs. Le motif était banal mais la composition des deux groupes était très précise. L’un était composé de lèche-culs et de futurs chefs, l’autre d’ouvriers toujours en tête des luttes sur la ligne. La discussion prit un tour franchement animé et du second groupe partit un couteau qui alla s’écraser avec fracas contre un mur. Un ouvrier qui s’énerve facilement l’avait lancé. Un samedi, pendant une période de lutte, sa ligne de production était au travail (en 1970 le temps de travail était de quarante-trois heures et l’on travaillait un samedi par mois pour atteindre ce quota) et certains faisaient des heures supplémentaires. Une discussion eut lieu pour les renvoyer chez eux.

Ils ne voulaient pas s’en aller. Alors on s’arrête, disaient les autres, mais tous continuaient de travailler. Au bout d’un moment l’ouvrier en question se mit à courir le long de la chaîne de montage en hurlant : dehors !!! Tous se mirent en grève et ne reprirent le travail qu’une fois les jaunes partis.

L’avant-dernier PDG d’Alfa Romeo, Luraghi, se lamentait parce que les ouvriers d’Arese sont mal éduqués et il prenait comme exemple les porte-savons cassés aux chiottes. Chaque fois que je vais me laver les mains avant de manger et qu’il n’y a pas de savon, je suis tellement énervé que j’ai envie de tout casser.

Le repas est un moment apaisant. Moi je considérais le repas comme un moment de « travail politique ». Nous étions une tablée de dix collègues de travail parmi lesquels deux membres de Lotta Continua. Je n’arrêtais pas de parler politique et à la fin nous n’étions plus que trois parce que les autres voulaient se reposer et manger en paix. Des groupes d’amis se forment à table, y compris avec des positions politiques différentes, et ce sont les exigences du corps, de la vie, qui l’emportent.

Le besoin d’émerger se transforme en rage s’il est comprimé. J’ai travaillé pendant un an avec un ouvrier apolitique très arrogant. Je lui parlais de politique et je l’emportais toujours. Il tentait alors de m’emmener sur le terrain technique des automobiles, mais là aussi j’en savais plus que lui et il ne parvenait pas à me démontrer sa supériorité. Nous avons essayé de nous organiser pour exécuter nos tâches de travail à notre manière. Il voulait m’imposer ses règles. Je n’ai pas accepté et nous nous sommes retrouvés en conflit sur qui devait « faire la voiture ». Aucun de nous deux ne bougea le petit doigt et deux autos avancèrent sur la chaîne sans freins. Là encore j’ai été le plus fort parce que je me fichais complètement du travail. Nous avons continué à échanger des faveurs de base mais aujourd’hui il ne me salue même plus.

Le collègue avec qui je travaille maintenant a peut-être les mêmes problèmes. Pour continuer à vivre en bonne intelligence je lui donne raison même lorsqu’il se trompe dans le compte des voitures que chacun de nous doit faire. Mais je n’ai pas renoncé à parler politique. Je ne m’étais pas rendu compte que mon interlocuteur ne me comprenait pas. Lorsque j’ai essayé de lui vendre le journal, il a refusé, j’ai insisté et il m’a alors avoué qu’il ne savait pas lire.

Je n’ai jamais réussi à bien expliquer ce qu’est la vie si ce n’est en termes de services sociaux. La division entre le travail et la famille est trop ancrée et il est difficile de sortir de l’économisme, qui veut que le travail ne soit que le salariat et la vie seulement la survie. Je suis convaincu que tant que l’on ne parviendra pas à unifier, même partiellement, l’activité productive et le plaisir de vivre, c’est-à-dire tant que l’on n’arrivera pas à produire non pas seulement pour survivre mais aussi pour être heureux, on ne parviendra pas à trouver les bases pour le communisme.

L’homme IBM (Giovanni Losi)

Publié dans L’Erba Voglio n°2, septembre 1971

Lorsque je suis entré chez IBM, il y a six ou sept ans, j’ai noté un aspect qui aujourd’hui me semble étrange, à la lumière de l’expérience que j’ai vécue par la suite. IBM m’a paru d’emblée un exemple de vie modèle, d’entreprise modèle, avec de nombreux aspects nettement positifs. Mais à y repenser aujourd’hui, ces aspects positifs faisaient partie, étaient un produit, de la politique d’IBM, de la politique qu’IBM continue à promouvoir à l’égard du personnel. Il y a un mot que l’on entend tout le temps chez IBM : IMAGE. En tout, dans tout ce que l’on fait, lors des contacts avec la direction, des dirigeants jusqu’au personnel et dans les contacts avec l’extérieur, il faut respecter l’IMAGE d’IBM. On y fait peut-être la même chose que partout ailleurs, mais selon une certaine forme. La forme IBM.

J’ai été invité par lettre à me présenter chez IBM. Je ne l’avais pas cherché : j’avais été invité. Sur la base de mes résultats scolaires sans doute. Puis j’ai été soumis à une sorte d’examen, de test, mais en groupe, avec beaucoup de gens. C’étaient les tests d’aptitude habituels, qui servaient, du moins est-ce ainsi qu’ils nous furent présentés, à éliminer d’emblée les personnes qui… n’auraient pas.. n’avaient pas les aptitudes nécessaires à un certain type de travail. Ce test en série, de groupe, a d’ailleurs duré un moment, cinq ou six heures au total, tout un après-midi de quatorze heures à vingt heures. L’aspect que j’évoquais était déjà présent, du moins en surface. Nous nous sentions à l’aise, parce que le personnel qui s’occupe de ces tests est bien formé pour s’occuper des personnes. Eux aussi suivent des cours spéciaux. Juste après ce test, le groupe qui avait été choisi, une centaine de personnes environ, a été invité à participer à un entretien direct, personnel, en tête à tête. Là encore il y avait cet aspect qui aujourd’hui, lorsque j’y repense, me semble extérieur, externe… mais qui fit alors son effet. Je me souviens que l’entretien personnel se déroula avec une personne, un chef, qui m’avait l’air particulièrement bien formé. Je me demandais : qui sait quel poste il occupe ? Aujourd’hui je sais que cette personne n’occupe pas un poste très important et surtout, après l’avoir connue, mon jugement sur cette elle a changé.

La société, à travers ce test, a conclu que l’individu, en l’occurence moi, pouvait lui être utile. L’entretien servait également à mettre au clair certains aspects plus concrets, par exemple quelle était la rétribution, quel était le poste de travail, parce que d’accord, on est embauché chez IBM, mais IBM a de nombreux services, bref, il s’agissait de savoir quel serait le travail à accomplir. Mais comme toujours chez IBM, on discute aussi des aspects plus personnels. Pourquoi par exemple a-t-on choisi tel ou tel type d’études, telle ou telle faculté, si l’on compte continuer à étudier. Et tout cela était toujours lié à ce qui pouvait servir à la société. Je rappelle que j’étais inscrit en géologie et, bien que ce fût ma première rencontre avec cette personne, au fur et à mesure de la discussion elle arrivait presque à me convaincre que je ne devais plus étudier la géologie, précisément parce que je faisais preuve d’aptitudes pour le travail chez IBM, et qu’il aurait été plus utile d’étudier par exemple les mathématiques ou l’économie ou le commerce. Tout bien considéré ce premier entretien personnel a été vraiment important pour moi.

La question des rapports personnels est ici fondamentale. Les rapports personnels, individuels. À chaque instant de la vie de l’entreprise, on cherche à favoriser non pas le dialogue des individus entre eux, mais de l’individu, seul, avec son chef. En suivant la ligne hiérarchique. D’où les diverses politiques de la « porte ouverte », du « parlons-en ensemble », et surtout de l’entretien. Au cours de l’entretien l’employé discute de tous les aspects de son rapport au travail, avec le chef. C’est un point important. Mais il n’évoque pas seulement son rapport au travail ; il aborde aussi tout ce qui peut influencer son rapport au travail. Il peut par exemple parler de sa situation familiale, de tous les problèmes qui le préoccupent plus ou moins. Normalement l’entretien commence par une phrase du chef qui dit : eh bien, ne parlons pas tout de suite de votre travail, parlons d’autre chose : vous fréquentez l’université, n’est-ce pas ? Parlons de comment vont vos études, etc. La société se présente comme l’entité qui, si un individu se présente de lui-même et émet des doléances ou s’épanche sur les difficultés qu’il rencontre au sein de l’entreprise, tentera de résoudre ces difficultés. Parce qu’au fond, si un individu rencontre des difficultés, il travaillera mal, n’est-ce pas ? Il est donc utile pour tout le monde de chercher à les résoudre.

Par exemple, j’étais opérateur et c’est la société, représentée dans la personne de mon chef, qui m’a conseillé de changer de secteur. Chez IBM, l’aspect, disons-le ainsi, des relations publiques, des contacts personnels, l’aspect de la communication, sont très importants. Lorsque j’étais opérateur, j’avais l’impression… je reconnaissais, comme le chef me l’avait dit, que mes relations publiques n’étaient pas parfaites, que cette communication était insuffisante. Il aurait été plus avantageux pour moi, et pour la société, de travailler dans un autre secteur.

C’est ainsi qu’au cours de l’entretien on dévie lentement vers la question du travail, en la reliant aux problèmes personnels. On peut également justifier de cette manière une évaluation négative : peut-être que ces problèmes qui te préoccupent t’ont empêché de… etc., mais il faut toujours finir par reconnaître que l’évaluation est juste.

L’évaluation du travail fonctionne un peu comme les notes à l’école. Il y a différentes catégories, la première est « excellent », elle est attribuée, textuellement, à qui « remplit toujours ses missions avec une efficacité constamment supérieure à ce qui est exigé ». La note la plus basse est attribuée aux employés absolument insatisfaisants, qui ont toujours besoin d’être assistés dans leur travail. Si cette case est cochée deux fois de suite, les mesures prises sont plutôt drastiques.

L’évaluation est décomposée en différents aspects. Par exemple, un aspect plutôt secondaire, la ponctualité. Et puis il y a… l’amélioration personnelle, l’efficacité démontrée, etc. De cette manière, en attribuant une bonne note sur un point et une mauvaise sur un autre, et donc en produisant une évaluation différenciée, on favorise la discussion sur ces différents thèmes de la part de l’employé lui-même. Le salarié se sentira peut-être surévalué d’un côté mais reconnaîtra que l’évaluation négative sur autre plan est justifiée. Ces évaluations portent aussi sur l’attachement à l’entreprise. Le salarié qui fait beaucoup d’heures supplémentaires sera par exemple toujours considéré comme quelqu’un de bonne volonté.

À la fin, le chef doit synthétiser le contenu de l’entretien, les thèmes abordés, les décisions prises… enfin, pas vraiment les décisions, plutôt les prévisions qui ont été faites : pour l’instant tu es programmeur, si tu maintiens ce niveau de productivité, de travail, etc. tu pourras bientôt devenir programmeur expert, par exemple. Le salarié a ensuite la possibilité, en cas de désaccord, de l’exprimer dans la dernière section du formulaire d’évaluation, en en explicitant les motifs. Si le désaccord est profond, si le chef prévoit par exemple : en un an, tu pourras rejoindre tel poste, atteindre la deuxième marche, alors que l’employé pense pouvoir atteindre la dixième, c’est là qu’entre en jeu la politique de la « porte ouverte ». Cela signifie qu’on passe au chef supérieur. Mais ça n’arrive pas souvent. Il arrive souvent qu’il y ait un désaccord, mais un désaccord limité, presque pour donner un aspect plus sérieux à l’entretien. Les deux interlocuteurs ont pris la parole, et les raisons du désaccord ont été exposées.

De base, l’entretien a lieu environ une fois par an. Mais le salarié peut en demander un autre, s’il n’est pas satisfait de sa situation.

Il en fait la demande au moment où son insatisfaction a atteint un certain niveau, parce que l’entretien est un acte assez important. Normalement, on ne demande pas à être reçu en entretien.

Toujours dans cette même dynamique, pour que le salarié se sente à l’aise, il arrive souvent… par exemple ça m’est arrivé personnellement, du moins au cours du premier entretien, de faire une sorte d’autocritique.

Pendant l’entretien le salarié se présente seul, face au chef, seul lui aussi. Mais le chef est avantagé, parce qu’il est du côté de la société, et aussi parce qu’il connaît de nombreux aspects du rapport de travail du salarié, et peut donc l’évaluer en profondeur.

À Rivoltella il y a même des cours pour les chefs, réservés aux chefs, auxquels participent des psychologues, et ils font des groupes de travail.

Mon chef par exemple a participé à ces cours avec d’autres chefs, et l’un d’entre eux a joué le rôle de l’intervieweur, c’est-à-dire le rôle qui est le sien comme chef, pendant qu’un autre jouait le rôle de l’interviewé. Ces entretiens ont eu lieu dans une pièce isolée, comme c’est le cas pour les vrais entretiens, et sont filmés. Cet enregistrement est ensuite projeté devant tout le groupe et tous les aspects sont analysés : voilà, le salarié, enfin celui qui jouait le rôle du salarié, a prêté le flanc à telle question, etc.

Et puis au cours de l’entretien, comme pour mettre l’accent seulement les aspects positifs, le problème économique, c’est-à-dire la question de l’éventuelle augmentation, est abordé seulement, disons, en marge. L’important, c’est l’évaluation et tout se passe un peu comme si le salarié devait comprendre, en fonction de l’évaluation, devait prévoir ce qu’il gagnera, sans qu’il soit nécessaire de le lui dire clairement.

J’ai été embauché avec un salaire de cent mille lires, ce qui, comparé à d’autres postes, était déjà une bonne paie, sans compter qu’avec les histoires d’indemnités, etc. j’arrivais à cent mille lires nettes. Mais le plus important c’est que selon leurs promesses, les augmentations devaient arriver à échéances assez brèves, surtout par rapport à d’autres entreprises.

D’un côté, on nous présente la situation de départ, les cent mille lires et ceci et cela, mais on ajoute assez rapidement que chez IBM, il est possible d’atteindre en très peu de temps une position plus importante, avec une nette amélioration économique à la clé.

Les premiers jours, et même les premiers mois, les nouveaux embauchés n’ont pas de tâche précise. Au cours des premiers mois je devais faire mon travail, bien sûr, un certain type de travail, mais le contrôle était très léger. Ou plutôt le contrôle consistait à m’apprendre petit à petit à vivre dans l’environnement IBM, que j’apprenne à bien le connaître, à connaître tous les programmes, toutes les politiques d’IBM. Les cours que l’on doit suivre lors des premiers mois ont le même objectif.

Ce qui motive en effet de nombreux salariés, ou du moins ce qui les retient de s’en aller, ce n’est pas l’aspect économique, en tout cas pas en priorité. Une fois atteint un certain niveau de qualification, on peut même trouver un salaire plus élevé dans une autre entreprise. Mais l’on n’y trouverait pas la formation continue qui existe chez IBM. En pratique, nous suivons des cours deux fois par an en moyenne. Je parle des opérateurs et des programmeurs, de ceux qui travaillent autour de l’ordinateur, qui élaborent les données. Ce sont surtout les premiers mois chez IBM qui sont mis à profit pour suivre de nombreux cours. D’abord un cours technique, général, un cours de base. Puis des cours d’un autre type… au début ces cours m’avaient tout l’air d’être des sortes d’examens, et qu’on ne pouvait rester, qu’on ne pouvait être accueilli dans la boîte, que si on les passait.

Et puis avec l’avancement l’allure des cours-examens a changé. Mais ils ont toujours une grande importance. Ils ont une incidence sur la carrière surtout lorsque la participation est complètement négative, dans des cas exceptionnels, donc.

En plus des cours techniques, il en existe d’autres que l’on appelle in… non, de formation, qui se déroulent dans un autre endroit. En pratique, bien que l’on se trouve simplement dans une autre succursale d’IBM, on a l’impression d’être envoyés et l’on se sent moins à l’aise qu’ici, où l’on travaille. On est donc incités à mieux suivre ces cours. Là aussi ressort fortement l’aspect, disons, bon d’IBM. On suit ces cours pendant quinze jours. Les nouveaux employés participent à une formation de quinze jours pendant les six premiers mois, au cours de laquelle on leur présente IBM sous toutes ses coutures et où tous les jours intervient un… disons un représentant de la société. Un psychologue intervient lui aussi. Je ne me souviens plus comment il s’appelle.

Nous suivons de nombreux cours de mise à niveau, et l’on devrait acquérir ainsi certaines connaissances. Mais au fond, si je pense à mon travail, les connaissance je dois vraiment mobiliser sont très peu nombreuses.

L’ordinateur est l’élément fondamental, un peu comme une horloge qui rythmerait nos vies. Parfois nous devons ralentir sensiblement, ou au contraire accélérer le travail à fond, parce que l’ordinateur est en panne ou à l’inverse parce qu’il fonctionne bien. C’est de là que vient cette manie de tout vouloir rationaliser. Par rapport à d’autres secteurs, nous nous sentons un peu privilégiés. Pas tant du point de vue économique, même s’il rentre évidemment en ligne de compte, mais pour la sensation de réaliser quelque chose de plus important, de construire quelque chose. C’est une sensation étrange, mais il arrive souvent de voir des personnes qui vivent pour leur travail, plutôt que le contraire. Il est très courant de voir des gens faire des heures supplémentaires, travailler le samedi et le dimanche ou tard le soir, et même de nuit. Ce sont souvent des cadres, qui ne gagnent pas plus ainsi, parce qu’ils ne pointent pas. Ils n’ont pas d’horaires et ne peuvent donc inscrire nulle part : j’ai fait une heure de plus. C’est peut-être une autre particularité de notre travail. Le programmeur, et pas tant le programmeur individuel mais plutôt le couple analyste-programmeur, voit un secteur dans lequel de nombreuses personnes qui travaillaient d’une façon qui me semble désormais dater de Mathusalem, en remplissant des fiches en papier, en remplissant des listings et ainsi de suite, d’une manière assez peu plaisante au fond, eh bien ce secteur change complètement grâce à son travail et tout est remplacé par un seul de ces terminaux tout beaux, tout neufs, tout brillants, et tout le travail est accompli parfaitement. Par exemple, le programme, c’est-à-dire l’unité de base de tout…, le programme est une sorte de création. Le programmeur, avec son cerveau, avec ses capacités, fait quelque chose dont il voit concrètement le résultat. C’est très important. Et puis, ces personnes qui font des heures en plus, étant donné qu’il s’agit de cadres, d’analystes, sont souvent chefs d’équipe, et voient donc encore plus grand, ils voient peut-être le travail de cent programmes qui réalisent une infinité de tâches, et toutes ces choses portent leur nom, existent de leur fait. Voilà pourquoi ils viennent aussi le samedi et le dimanche pour constater les résultats de leur travail.

D’une certaine manière, mais peut-être s’agit-il d’un jugement infantile, mon type de travail me semble quelque chose de créatif. Et outre l’aspect créatif, il y a un aspect de… sans doute le mot est-il excessif, un aspect de puissance. En gros, on se trouve face à un problème et ce problème peut être résolu de différentes manières. C’est un travail d’idées ou mieux, de solutions. Et surtout, ce travail est concrétisé par le travail de l’ordinateur, il est amplifié, augmenté. C’est un aspect de puissance révélé par l’ordinateur. C’est comme si l’ordinateur devenait une sorte de bras gigantesque, en mesure d’amplifier le travail de l’individu seul.

Au final le secteur en question a été rationalisé, il n’y a plus qu’un terminal et il suffit de peu de personnes pour faire le même travail qu’avant. C’est un résultat satisfaisant, très bien. Mais lorsque l’on y travaille, on se rend compte qu’au fond tout se passe un peu comme sur une chaîne de montage. C’est comme si l’on fabriquait une voiture, chacun au fond sait que… le sens de ce travail, ce à quoi il sert, et également les choix techniques, purement techniques, tout cela suit une voie hiérarchique. Les directives émanent d’un chef d’un certain niveau : le résultat doit être ceci ou cela. Et quand ces directives arrivent à l’écrasante majorité ses salariés, la voie est déjà toute tracée et chacun agit dans les limites d’un cercle très restreint.

Je n’ai qu’une expérience limitée des chefs, je n’ai accès qu’aux chefs qui se trouvent en première ligne, au mieux en seconde. Les autres… j’en ai entendu parler. Mais tous les chefs de mon secteur ont commencé comme opérateurs il y a dix ans et ont été embauchés alors que la boîte en était à ses débuts, et ils l’ont suivie pas à pas. Lorsque je parlais de types qui s’identifient à leur travail, je pensais exactement à ce genre de types.

À Vimercate il y en avait un qui avait suivi les cours de Rivoltella pour les chefs et ils ont voulu lui offrir une promotion. Mais il a refusé, parce qu’il ne voulait pas devenir l’instrument de cette… manipulation. Alors ils l’ont licencié. Par une lettre d’ailleurs plutôt gentille qui disait que puisqu’il refusait de devenir chef, et qu’aucune autre opportunité de travail susceptible de le satisfaire n’était ouverte, au vu du niveau de qualification atteint, il était considéré libre de tout engagement auprès de la société.

La présence des syndicats chez IBM est un fait plutôt nouveau. Ils sont arrivés il y a un an. Mais depuis plusieurs mois la commission interne n’existe plus. Elle s’est dissoute et personne ne l’a réélue.

Il a été proposé, peut-être pour soutenir les propositions avancées non pas par les syndicats mais par les ouvriers du site de Vimercate, d’abolir les augmentations au mérite, et de les rendre au contraire égales pour tous. D’offrir un treizième mois égal pour tous. Ces propositions ont été abandonnées en l’état ; elles auraient rencontré du soutien si des gens s’était mobilisés, mais bon… En ce qui concerne les augmentations au mérité, tout le monde s’est élevé contre. C’est un peu comme la question des notes à l’école : ça a l’air juste, quelqu’un qui étudie et y met du sien veut obtenir une bonne note. Ou mieux : obtenir une bonne note signifie que l’on s’est donné à fond et que l’on a étudié, tandis que récolter une mauvaise note veut dire que l’on a rien mérité de mieux. Il y a un sentiment que je ressens souvent ici. Peut-être cela existe-t-il dans d’autres entreprises, je ne sais pas, mais c’est courant chez IBM : considérer l’entreprise comme une figure positive, comme on dit, comme si c’était une sorte de maman, de bonne maman… C’est une expression que l’on entend souvent chez IBM : maman IBM. Personne n’est entièrement satisfait, mais une sorte de raisonnement adulte s’établit : on accepte cette espèce d’insatisfaction comme par respect envers le principe de réalité. La réalité est telle qu’elle est, je ne parviens pas à m’adapter totalement à cette réalité, mais je suis suffisamment adulte pour l’accepter. Ainsi, chaque fois que l’on remet en question quelque chose qui a été fait par la société, ce qui se produit bizarrement, c’est qu’au lieu de s’en prendre à la société, au lieu de créer une solidarité, une union, les salariés s’opposent entre eux. Cela a eu lieu l’an dernier, pour des motifs dont nous n’étions pas responsables, en bref parce que des transferts dans une autre succursale avaient été planifiés, mais probablement parce qu’il y avait eu erreur sur les dates, il s’est trouvé qu’il n’y avait pas assez d’énergie électrique pour faire fonctionner l’ordinateur. Ils avaient donc décidé de nous faire venir même de nuit. C’était loin de plaire à tout le monde ! D’un jour à l’autre, comme ça, devoir aussi travailler de nuit. Je me souviens qu’au cours de la réunion immédiatement convoquée par le chef pour discuter de la question, les salariés qui devaient venir de nuit se querellèrent entre eux. Une partie disait que le problème n’était pas de venir la nuit, parce que l’on était là pour travailler et que l’on comprenait les exigences et que tout le monde était prêt à le faire, mais l’on n’avait pas été consultés avant, il s’agissait d’un problème de forme. À la fin la discussion est devenue une discussion entre groupes. Étant donné que nous devrions travailler de nuit pour une tâche qui est du ressort d’un certain groupe, eh bien, nous ne voyons pas pourquoi nous devrions venir nous aussi, qui sommes d’un autre groupe. Ce qui était mis en discussion n’était pas le fait que la société ait pris des décisions pour le moins étranges, en décidant que les personnes devraient travailler à des horaires complètement différents de ceux habituels.

Il y a eu une grève chez IBM il y a un an. Disons que je me sentais un peu coupable. Parce que nous étions peu nombreux, mais aussi parce que j’avais l’impression d’avoir trahi ma mère ! Je pensais avoir fait quelque chose de mal, avoir trahi la société qui pourvoyait à tous mes besoins. Cette comparaison revient tout le temps : tu es chez IBM et tu as ceci et cela, si tu étais dans une autre entreprise tu ne l’aurais pas, ces grèves sont injustifiées ; si tu étais à la Falck, tu aurais de bonnes raisons, et je le ferais moi aussi. Ce genre de discours étaient courants dans les discussions avec les collègues ou avec le chef.

Pourquoi ai-je participé à la grève ? Pour suivre un raisonnement général ? Eh bien, non. Disons que cette grève n’était pas motivée, chez moi, par un raisonnement rationnel, du moins pas complètement. C’est assez difficile de clarifier ma position. La grève qui s’est déroulée en réponse au licenciement du type de Vimercate a aussi été faite pour d’autres raisons, mais la grève qui devait durer une heure a duré une journée entière et avait une motivation concrète, immédiate. Clairement, il y avait des motifs qui étaient moins rationnels. Par exemple, une sorte  de… peut-être le fait de vivre… maintenant que j’y pense, j’ai l’impression de ne même plus me souvenir à quelles grèves j’ai participé ! Je me souviens de celle pour défendre le contrat de travail… il y a eu le contrat national de travail pour les métallos et puis la grève interne d’IBM. Certains motifs étaient, disons, plutôt traditionnels, par exemple le fait de soutenir tel type d’amélioration, pas seulement économique, parce que oui, il y avait aussi des raisons économiques là-dessous, mais il me semble qu’il existait différentes revendications, par exemple la parité de norme entre ouvriers et employés, ou encore le fait qu’au sein d’IBM il existait des conditions diverses, des inégalités entre les ouvriers et les employés… maintenant je me rends compte que ce sont des raisons plutôt vagues, et que ce n’étaient même peut-être pas de vraies raisons. Et je m’aperçois que le fait de ne pas trouver de véritable motif en dit long.

Mon travail est assez exigeant, il n’est pas fatigant physiquement mais il requiert une concentration continue. Souvent, cela peut sembler banal, par exemple je viens de rentrer de vacances et pourtant il m’arrive fréquemment, même lorsque je ne suis pas au travail, dans des moments de calme, quand je fais autre chose, de penser au travail, si ce que j’ai fait fonctionne bien ou si j’aurais dû choisir une autre solution. Je pense que les vacances, pour une personne qui travaille comme moi… et pour toutes les personnes d’ailleurs… servent d’un point de vue psychique comme une soupape absolument nécessaire, sans laquelle il serait impossible de continuer. Pour moi les vacances sont un moment de repos absolu. Je me suis rendu compte, lorsque je suis parti en vacances, que j’étais à bout. Une sorte de mécanisme se met en marche : on ne se rend plus compte au bout d’un moment que l’on s’identifie totalement avec son travail, que le fait qu’une certaine tâche doive être accomplie avant une certaine date, qu’elle doive être parfaitement exécutée, parce que le travail que tu fais te représente, nous fait oublier tout le reste. Il ne m’est pas arrivé souvent de devoir faire des heures supplémentaires, mais on finit tout de même par entrer dans le cycle du travail, on vit pour le travail. Avant de partir en vacances, il m’arrivait souvent, le matin, avant même d’être complètement réveillé, de songer et réfléchir au travail qui m’attendait.

L’apprentie et le roman-photo (Valentina Degano)

Publié dans L’erba Voglio, n°1, juillet 1971

J’enseigne dans un centre de formation pour apprentis vendeurs et employés. Les élèves viennent une fois par semaine, pour quatre heures, le matin et l’après-midi. Je consacre une grande partie de ce temps à leur montrer les autres aspects de notre réalité, ceux qui ne se voient pas dans les publicités et de manière générale dans les médias de masse démocratico-bourgeois.

Une mobilisation a été lancée autour de leur condition et des difficultés particulières qu’ils rencontrent en tant qu’apprentis, avec pour objectif la suppression de la catégorie juridique d’apprenti. La période d’apprentissage est longue : on apprend le métier assez vite, puis l’on réalise le même travail que les autres, mais il est avantageux pour le patron de maintenir ce rapport contractuel pendant quelques années, pour ne pas avoir à payer des cotisations plus élevées.

L’objectif de la mobilisation fut reconnu comme valable, mais il ne parvint ni à stimuler l’action ni à rassembler beaucoup de jeunes. J’ai souvent entendu des exclamations comme : « à bas la politique ! » aussi bien de la part des filles que des garçons. Cinquante personnes à peine ont participé à la manifestation du 1er mai (j’y portais une pancarte sur laquelle on pouvait lire : VIVE L’UNITÉ DES MASSES POPULAIRES ! …)

L’échec de la manifestation a conduit à une remise en question totale des objectifs. Bien qu’il s’agît de contradictions réelles, elles n’étaient pas les plus urgentes à leurs yeux, soit parce qu’ils vivaient la condition d’apprenti comme une période transitoire, soit parce qu’ils soutenaient que, même si la figure de l’apprenti venait à disparaître, les employés avec plus d’ancienneté ne cesseraient jamais de faire preuve d’un certain autoritarisme à l’égard des derniers arrivés sur le lieu de travail.

Les raisons avancées par nombre d’entre eux pour justifier leur absence à la manifestation (domicile éloigné, jour férié, interdiction des parents) semblaient insuffisantes ; mais plus tard, alors que ces limites avaient disparu, la participation n’augmenta guère.

Je me suis alors posé la question : quels sont leurs intérêts ? J’ai commencé à demander aux filles ce qu’elles faisaient, une fois rentrées à la maison, dans leurs moments de temps libre. Du temps libre – m’ont-elles répondu – nous n’en avons pas beaucoup, mais nous en profitons pour lire ; des lectures très diverses, avec un goût particulier pour les magazines comme Grazia, Gioia, Intimità, Confidenze ou Grand Hotel. Depuis quelque temps déjà en classe, certains jeunes engagés dans le mouvement lycéen ou dans les comités de quartier critiquaient avec ironie ce genre de journaux. Les filles leur avaient répondu sèchement que chacun a les centres d’intérêt qu’il veut. Il n’y eut guère plus d’échanges sur la question ; le refus réciproque avait conduit à une rupture du dialogue sans que n’émergent les raisons, d’une part, du refus, et de l’autre, de l’acceptation.

Mais je n’ai pas abandonné le sujet, parce que le cours et les débats étaient ignorés par de nombreuses filles qui lisaient justement ces magazines en classe.

Je ne voulais pas critiquer depuis l’extérieur les intérêts des élèves sans tenter d’en comprendre les motivations. Je me suis donc mise à lire moi aussi ces journaux, et j’ai demandé aux jeunes filles de me raconter les histoires qu’elles lisaient. Elles-mêmes étaient sceptiques et incrédules quant à la supposée réalité des faits présentés. Mais ce n’était pas cela qui était important pour elles : ce qui comptait, c’est que tout finisse bien et que les personnages puissent finalement s’aimer sans entraves.

Le monde auquel elles tiennent, celui dont elles perçoivent le reflet dans leurs lectures, est un monde où la vie n’est pas contrainte par le besoin de gagner de l’argent, c’est une vie pleine de belles choses, de beaux vêtements, de voitures de sport, de sentiments profonds et d’histoires d’amour toujours semées d’embûches qui finissent par être surmontées : une vie qu’elles ne vivent pas mais à laquelle elles tiennent malgré tout. Elles savent très bien que leur vie ne se reflète absolument pas dans ce qu’elles lisent, et pourtant elles cherchent à calquer leur propre expérience sur ces modèles.

Celles qui espèrent le plus sont les plus « apprêtées », les plus « mignonnes », tandis que celles qui considèrent ces histoires comme des bêtises ont l’air négligées et désabusées. Et puis il y a celles qui sont engagées dans des activités caritatives ou culturelles et qui, bien qu’elles ne croient pas aux modèles présentés dans ces lectures, semblent sûres d’elles et ont leur propre « charme »

Conditionnée par ma vision du réel, faite de statistiques, d’analyses et de problèmes « banals » par rapport à leurs rêves, j’ai essayé de leur montrer que la réalité n’est pas celle de leurs magazines. Mais elles ne veulent pas reconnaître la réalité et préfèrent la nier ; si elles commençaient à la reconnaître comme réalité, une bonne partie des espoirs qu’elles nourrissent de manière plus ou moins forte s’effondrerait. Il m’a suffi de me défaire un instant de mon costume de prof de gauche pour me rendre compte que je suis tout aussi vulnérable qu’elles sur ce plan : en lisant ces romans-photos, j’ai été en quelque sorte fascinée par la figure de la jeune fille en tailleur-chemisier-longs cheveux et longues jambes-au visage agréable-sûre d’elle-même et libre sentimentalement.

Il faut donc reconnaître cette influence, qui agit également sur nous.

Lorsque je leur ai dit qu’en poursuivant un tel idéal plutôt que de s’y opposer, elles se faisaient complices de tout un autre pan de notre société, marqué par la violence, le pouvoir et l’exploitation, elles m’ont répondu qu’elles en étaient bien conscientes mais qu’elles ne pouvaient rien y faire car il revient à ceux qui commandent de changer ces choses-là. Leur attitude par rapport aux romans-photos était liée à un sentiment d’impuissance face aux contradictions sociales et à un transfert de responsabilité à ceux d’en haut.

La semaine suivante, quand je suis retournée en classe, alors que je leur demandais quel sujet elles désiraient aborder au cours de la journée, une jeune fille s’est exclamée : « Tout ce que vous voudrez, pourvu qu’on ne parle pas de romans-photos ! » Et beaucoup d’entre elles ont continué à les feuilleter pendant l’heure de cours.

Voilà ce qui arrive à ceux qui abordent les problèmes de manière purement intellectuelle. Nous avions discuté, mais aucune proposition alternative valable n’avait émergé pour elles, en tout cas rien de mieux que les romans-photos.

Les problèmes qui sont pour nous macroscopiques, comme l’exploitation des ouvriers, la division du travail, la guerre du Vietnam, elles les ressentaient de manière beaucoup moins forte que les problèmes et les propositions concernant l’éducation libertaire, le dépassement des inhibitions sexuelles et les nouveaux rapports affectifs. Elles exprimaient une exigence de libération par rapport à ces thèmes directement liés à leur vie quotidienne. Si une jeune fille ne peut sortir ni le dimanche ni le soir avec ses amies ou avec son fiancé, le problème de l’exploitation des ouvriers ne sera pas sa priorité. Il serait faux de sa part de vouloir se conformer au modèle des camarades considérées comme mieux préparées ou des enseignants qui valorisent avant tout les comportements des jeunes filles qui s’intéressent à la politique au sens où on l’entend traditionnellement. Alors que ce qu’elles désirent avant tout, c’est se libérer de certains liens, que nous devons nous aussi être en mesure de reconnaître.

Des bibliothèques entières croulent sous le poids des textes de sociologie et de psychologie qui traitent abondamment et sérieusement des problèmes soulevés dans cet article, et pourtant celui-ci nous semble significatif, à plus d’un titre. À partir de son expérience quotidienne tout à fait commune, l’auteure découvre, par-delà la vacuité de la posture traditionnellement « politique » que, primo, lire Intimità, Grand Hotel, etc., c’est-à-dire, en quelque sorte, rêver, peut être indispensable pour survivre ; secundo, que l’on rêve, et que l’on rêve ainsi, parce que l’on a l’impression que le monde est une machine non susceptible d’être modifiée (ou modifiable seulement en rêve) et que l’on se sent impuissant à le transformer. Seul un agir en mesure de transférer sur soi la puissance de mutation qui réside pour l’instant dans le rêve pourra éliminer la nécessité de tels rêves, un agir capable de briser la séparation entre rêve (impossible) et réalité (plus que possible). D’où, tertio, l’indication politique suivante : afin de pouvoir véritablement travailler avec les gens, les toucher concrètement, il faut passer, et ce n’est pas de l’ironie, précisément à travers leurs rêves.