Race d’Ep !

vierge

« Je descendais une rue perdue, dans un quartier périphérique, à la recherche d’une pissotière mal famée. Sous un pont, deux loubards attendais, adossés à leur motos. Et quand je suis passé, ils m’ont crié, pas méchamment : « Race D’Ep ! »

Comme j’étais ivre, il m’a fallu quelque temps pour comprendre. Les invertis ne parlent pas verlan. Race d’Ep, pour pédéraste. Un instant, j’avais senti flotter l’ombre d’une autre race. Ce cri, je l’avais moins senti comme une insulte que comme l’évidence résumée de mon appartenance à un autre monde, à une autre Histoire. Une histoire pas si vieille : née il y a un siècle, et dont les début pourraient encore être contés par des vivants. Naissance d’une nouvelle identité, devenu en cent ans une quasi-nature. Ils apparaissent un peu avant le tournant du XXe siècle, mutant des arts de l’image et des sciences médicales, se découvrant peu à peu à travers leurs représentations comme une espèce particulière. Entre les guerres, dans les convulsions de l’Allemagne pré-concentrationnaire, ils prolifèrent comme du chiendent, construisant leur propre destin jusqu’à former une nouvelle définition de l’être humain, un peuple dispersé. Un peuple sans mémoire, oublieux aussitôt des expériences vécues et des exterminations. Une conscience d’être autre qui n’est pas éternelle, mais n’est pas née non plus dans la Libération américaine des années soixante, qui a eu il y a un demi-siècle son âge d’or, continent perdu effacé par le bain de sang totalitaire.

C’est cette histoire inconnue que ce livre, écris en 1979, veut rendre visible au travers des images qu’elle a créées. La Race d’Ep. »

 

Race d'Ep ! [Guy Hocquenghem]