Peu de gens incarnent concrètement leur propre théorie. Peu de communistes ont poursuivi aussi loin la recherche d’une issue aux défaites du XXe siècle. Rares sont les matérialistes qui ont osé remonter jusqu’aux origines de l’espèce humaine pour mieux cerner les limites du présent. Mais surtout : combien d’hommes ont porté un anti-individualisme aussi intransigeant — et pourtant si étrangement solitaire — que celui qui fit avancer Jacques tout au long de sa vie ? Il n’avait ni ego, ni surmoi. Seulement ce sourire malicieux, et bien sûr, ce regard d’une douceur inépuisablement généreuse.
Le rencontrer, c’était comme tomber sur une formation géologique insoupçonnée — une grotte paisible, patiemment creusée par le temps, offerte en refuge à ceux de notre génération en quête d’abri – en recherche d’une continuité avec la réalité de la doctrine communiste. Toujours disponible pour retracer le fil de sa vie, il montrait comment celle-ci n’était jamais qu’un seul et même mouvement avec son cheminement théorique. Il savait donner sens à son parcours sans jamais sombrer ni dans l’anecdote ni dans l’autolégitimation. Il était là, simplement.
Je me souviens d’un séminaire, quelque part dans une maison isolée du centre de la France, il y a quelques années. Deux jours entiers, de dix heures du matin jusqu’au soir, à écouter, discuter, penser. Nous devions être une vingtaine, tout au plus. Il y prit la parole pour parler de sa vie théorique — indissociablement liée à sa vie tout court. Il retraça comment le drame inaugural de son enfance l’avait jeté dans la quête du commun, dans la recherche exigeante d’une communauté d’égaux. Il parla du PCInt, de sa formation là-bas. Et bien sûr de Bordiga, figure tutélaire. Son napolitanisme intransigeant perçait jusque dans certaines blagues, d’une crudité assumée, racontées entre deux gares sur la route d’un congrès, au milieu des cafés et de noms familiers — Marx-Engels, Lénine. Et toujours, en arrière-plan, ou plutôt à l’horizon, cette idée d’invariance de la théorie communiste, tenue comme une ligne de crête. Bordiga, disait-il, était peut-être dogmatique — mais c’est là une vertu, en période de contre-révolution, quand le ciel reste obstinément fermé, que les anciens camarades sont tombés, et que les survivants, au mieux, se trompent ; au pire, trahissent. Ce qui revient au même, car plus jamais Jacques ne voulait sombrer dans l’inimitié – ce ressentiment vécu avec les morts et les vivants.
Refusant avec une constance inentamée ce qu’il appelait, depuis les années 1970, les « rackets politiques » — toujours avec le même rejet viscéral —, Camatte était devenu une figure intemporelle. Il lisait l’avenir dans les strates les plus reculées du passé. Pour lui, l’origine n’était pas un point de départ à fuir, mais une orientation : elle indiquait aussi le but. Non pas un retour au même, mais la résolution des contradictions ouvertes par l’histoire elle-même — celles que fait naître la réalisation inachevée, blessée, de l’espèce humaine.
Comment, d’ailleurs, pourrais-je oublier ces quelques lignes qui me bouleversent toujours autant. « L’être humain est la véritable Gemeinwesen de l’homme. Ce qui veut dire que dans la société communiste il n’y a plus d’Etat; le principe d’autorité, celui de l’organisation et celui de coordination entre les hommes, c’est l’espèce humaine. C’est le retour au communisme primitif mais en intégrant l’évolution intermédiaire. »
J’ai appris à être communiste dans son hérésie. Ce que j’ai compris grâce à lui, c’est qu’en tant que communistes, nous ne connaissons pas seulement l’histoire — nous connaissons aussi l’avenir. Un monde sans classe et sans État. Peut-être même sans parti. À moins que le « parti » ne désigne, en son sens le plus nu, le dernier organe chargé de défendre l’humanité — non contre la politique, mais contre les forces aveugles et catastrophiques de la nature.
Beaucoup de choses ont été dites sur Jacques. Peu ont réellement accompagné la dernière phase de son cheminement. Peu ont compris qu’elle fut, pour lui, une manière de faire le deuil du mouvement ouvrier. Ce deuil, il l’avait amorcé depuis longtemps — et c’est peut-être cela, au fond, qui fut l’œuvre de toute une vie. Il ne s’agissait pas d’un renoncement, mais d’un arrachement lucide : affronter la fin d’un monde pour continuer à chercher, malgré tout, une issue. Et s’il laisse aujourd’hui derrière lui des centaines de lecteurs disséminés à travers le monde, ce n’est pas parce qu’il aurait fondé une école ou perpétué une ligne : c’est parce qu’il a creusé, seul, les ruines d’une promesse, jusqu’à y faire résonner une autre possibilité. Confronté à l’époque et à son caractère apocalyptique, Jacques posait une alternative simple et implacable : ou bien réinvestir la politique contre l’économie — solution réaliste, mais déjà compromise ; ou bien l’Exode — et le grand départ. Non pas la fuite, mais la rupture. Non pas l’abandon, mais le retrait comme forme suprême de fidélité. Ce monde, il l’a quitté aujourd’hui – chagrin. Ce monde dont nous sommes irrémédiablement héritiers – espoir.
M.K. 21 avril 2025.
