Fascisme et liberté. Crise du capital, fascisation et défense de la libre violence (Jules Perez)

Comment obtiendrons-nous notre liberté ?
Basel Al-Araj, I Have Found My Answers

I/ Des libertés chéries

Quelques mois avant les élections présidentielles françaises de 2022, Marine le Pen a lancé sa campagne par une affiche sur laquelle figurait, en dessous de son portrait, le slogan suivant : « libertés, libertés chéries ». Plutôt que son contraire, la liberté peut constituer le complémentaire du fascisme, non pas son extérieur lointain et opposé, mais bien une de ses modalités d’appropriation. Il est alors nécessaire de saisir dans l’actualité de la menace fasciste, dans ses potentialités déjà présentes autant que dans son histoire au siècle dernier, la manière dont la liberté est problématisée, revendiquée, mise en pratique – non pas tenue à distance comme son négatif, mais réalisée par le fascisme.

Pour de nombreux commentateurs, le slogan « libertés, libertés chéries » s’expliquait par la stratégie politique de dédiabolisation entamée par le Rassemblement National depuis de nombreuses années pour aller à l’encontre de l’image dérangeante qui collait au parti. Chérir les libertés relèverait d’un seul choix de communication : se faire passer pour compatible avec le libéralisme pour contrer l’accusation d’autoritarisme et l’infamie de l’extrême droite. Face à cette manœuvre, les critiques de gauche ont tenté de rétablir la vérité en mettant au jour l’hypocrisie du programme lepéniste qui, « malgré une intense stratégie d’euphémisation, est révélateur d’un projet réactionnaire et dangereux pour les libertés fondamentales1 ». Il s’agirait alors du « vernis de respectabilité ultime pour mieux se fondre dans le paysage politique (et médiatique) », qui ne doit pas faire oublier que le programme « reste, à plusieurs égards, d’extrême droite et dangereux pour les libertés individuelles2 » – le reste du propos consistant à dénombrer le nombre relativement faible des mentions du mot liberté au sein du programme ou encore à relever le caractère flou des phrases dans lesquelles il figure. Pourtant, davantage qu’une contradiction mensongère qu’il faudrait démasquer, l’inscription des libertés au sein de la politique et de la pratique fascistes n’est en rien contradictoire avec le reste, soit l’appropriation concrète du projet fasciste, plus ou moins obsédée ou distante.

Depuis l’affiche de l’automne 2021, Marine Le Pen s’est présentée de nombreuses fois comme acquise à la cause des libertés. Pendant l’entre-deux-tours des législatives du début de l’été 2024, elle a donné une longue interview au Figaro, dans laquelle elle revendiquait être leur vraie et unique garante, face à ses ennemis : « C’est l’islamo-gauchisme qui prône de manière presque assumée la disparition de l’ensemble de nos libertés. La première d’entre elles étant la liberté d’être français et d’en tirer quelques bénéfices : la liberté de posséder, la liberté de manifester, la liberté d’expression ». Quelques mois plus tard, Marion Maréchal a fondé son nouveau mouvement, « Identité-Liberté », afin d’œuvrer à l’union des différentes tendances de la droite et de l’extrême droite, sous les deux mots d’ordre qui participent déjà à les rassembler en pratique. Son discours prononcé à l’édition 2018 de la Conservative Political Action Conference, la réunion annuelle organisée par l’American Conservative Union pour réunir des leaders du Parti Républicain et des personnalités politiques dans le but de promouvoir le conservatisme, prenait pour objet principal la liberté. « Nous sommes côtes à côtes dans une bataille pour la liberté » affirmait-elle, déroulant son discours autour des menaces globales qui assaillent de manière directe et insidieuse « cette liberté [qui] est un cadeau ». Depuis longtemps, Zemmour se réclame de la liberté d’expression, maintenant rejoint par les différentes franges de la droite et de l’extrême droite qui n’ont plus que ce mot à la bouche. Au mois de janvier 2025, Jordan Bardella avançait même dans une prise de parole partagée sur ses réseaux sociaux : « Sans la liberté d’expression, c’est l’esprit occidental qui s’éteint et ce sont nos démocraties qui se fragilisent ». Alain De Benoist, figure de proue de la Nouvelle Droite, courant identitaire de l’extrême droite française et occidentale, publiait en 2016 un livre intitulé Au-delà des droits de l’homme. Pour défendre les libertés, dans lequel il tente de séparer d’un côté l’acceptation libérale des libertés et, de l’autre, les libertés authentiques, inégalitaires et enracinées.

À l’issue des dernières élections européennes, le Rassemblement National, la Ligue de Matteo Salvini, le Parti pour la liberté (PVV) néerlandais, le Parti de la liberté d’Autriche (FPÖ) ou encore le Fidesz de Victor Orbán et l’extrême droite espagnole Vox se sont réunis pour former le groupe Patriotes pour l’Europe, qui affirme parmi ses premiers objectifs « défendre les libertés réelles, les droits fondamentaux et la dignité humaine, tout en résistant farouchement aux tentatives de limitation ou de redéfinition de ces libertés ». Cela fait des années que les dirigeants d’extrême droite, auxquels s’ajoutent Bolsonaro, Milei, Trump, multiplient les éloges de la liberté, dont la défense importe tout autant que la défense de la nation, de la race ou de la civilisation, si bien qu’une équivalence finit par prendre corps : la première renvoie aux deuxièmes, les deuxièmes s’incarnent dans la première.

II/ Fascisme historique et tardif, la liberté et la violence

Dans son livre Terms of Disorder – Keywords for an Interregnum, Alberto Toscano note que « la liberté est un homonyme3 ». Il n’est pas possible d’en faire une définition juste et adéquate qui s’opposerait à une définition erronée : elle s’incarne de manière différenciée, antagoniste et excluante, selon les lieux, les moments et les groupes en présence. Avec Late Fascism – Race, Capitalism and the Politics of Crisis, Toscano développe une analyse critique de ce qu’il qualifie de fascisme tardif dans laquelle il enjoint d’aller « au-delà de l’hypothèse familière mais fallacieuse de l’incompatibilité de base » entre fascisme, libéralisme et néolibéralisme, rendant nécessaire d’explorer « le statut controversé des libertés dans les discours fascistes4 ». Il rejette l’approche qui a vu dans le fascisme l’adoration d’un État absolu, ce que le philosophe fasciste Giovanni Gentile a qualifié en son temps de « statolâtrie », une approche depuis reprise par les discours sur le totalitarisme. Toscano montre ainsi que nombre d’acteurs et de penseurs fascistes de premier plan, italiens et allemands avant, et, pour aujourd’hui, anglosaxons, européens, sud-américains, affirmaient se placer du côté des libertés mais aussi que les politiques et le fonctionnement des régimes fascistes entretenaient quantité de liens avec tout un pan du mode de gouvernement issu du libéralisme, qu’ils haïssaient tout en prétendant le réaliser, le purifier et le radicaliser.

Appropriation fasciste de la liberté et crise du libéralisme

Plutôt que la Marche sur Rome d’octobre 1922, qui occupe une place centrale dans le panthéon des images spectaculaires de l’accession au pouvoir de Mussolini, il importe de déplacer le regard vers les activités des groupes fascistes au cours des mois précédents. Pour faire face aux difficultés économiques et, surtout, aux blocages dans l’agriculture par les luttes ouvrières, alors que l’État est impuissant à ramener l’ordre, les squadristes s’emploient à démanteler les résistances populaires. À force de déblocages musclés, de pressions diverses et d’assassinats qui imposent la terreur fasciste, la puissance ouvrière régresse, au grand plaisir de la bourgeoisie, notamment industrielle et terrienne, plus que sensible à cette « promesse de libéralisme par des moyens illibéraux5 ». D’anciens combattants voulant placer la communauté guerrière au centre du gouvernement de la cité, auxquels s’ajoutaient des nationalistes plus ou moins lyriques ou socialisants, le fascisme entame sa mue en donnant des gages de respectabilité aux milieux économiques. Mussolini ne s’est pas imposé par un coup de force de ses troupes de chemises noires avançant en rangs serrés pour prendre la capitale, une image aussi effrayante qu’apaisante du fascisme, alors dépeint comme une étrangeté radicale à l’ordre dominant. Prises dans la crise, les classes dirigeantes et possédantes l’ont pas à pas laissé s’emparer du pouvoir, certains acteurs et secteurs se montrant plus convaincus que d’autres, dans un jeu d’intérêts bien compris au milieu d’un difficile équilibre des rapports de force. C’est aussi ça qu’a su incarner les politiques et les pratiques fascistes aux yeux des classes dirigeantes et possédantes : un retour un calme, une promesse d’ordre. Parallèlement à l’effort de guerre, puisqu’il naît de la guerre et qu’il la porte, qu’elle constitue tout autant sa méthode et son objectif, le fascisme se fait aussi projet de pacification. Plus : la pacification excluante, disciplinée et brutale que les fascistes ont su impulser et promettre de mener à son terme, a été l’élément déterminant pour ouvrir la brèche dans laquelle ils se sont ensuite engouffrés.

Dans le même temps qu’ils laissaient libre cours à la répression des travailleurs, les fascistes appelaient à un redéploiement de l’État, qui devenait impuissant à gérer la vie quotidienne et s’avérait trop couteux, soit un appareil étatique plus fort et plus efficace, réduit et précis, à la puissance et la plasticité adaptées aux nécessités de la modernité et de ses crises. Mussolini affirmait : « Si la liberté doit être l’attribut d’hommes vivants et non de pantins abstraits inventés par le libéralisme individualiste, alors le fascisme est du côté de la liberté, et de la seule liberté qui vaille, la liberté de l’État et des individus au sein de l’État6 ». Du point de vue de l’action pratique comme du programme énoncé, la progression fasciste est passée d’une part par la défense violente, armée, de l’ordre, de la propriété privée et des profits et de, l’autre, par la promesse de réduction de certaines compétences et dépenses de l’État. Une fois au pouvoir, Mussolini a initié des politiques de libéralisation de l’économie, en brisant des monopoles étatiques pour soumettre les secteurs à la concurrence, privatisant des services et des industries. Cela permettait de décharger et d’équilibrer le budget de l’État et, aussi et surtout, de légitimer le fascisme comme solution de gouvernement. Différents secteurs économiques ont alors été mobilisés : les assurances (assurance-vie), les infrastructures industrielles (productions métalliques) ou encore les réseaux et services de communication (téléphone)7. Après avoir fracassé le pouvoir ouvrier du Bienno Rosso (1919-1920), en empêchant que les perturbations ne deviennent des ruptures, le pouvoir fasciste a poursuivi son entreprise de stabilisation interne : pour poursuivre le développement de l’économie, maîtriser la monnaie et combattre l’inflation8. C’est dans la perspective stratégique de la réaction, conservatrice et fasciste, que le régime politique du capital est organisé et défendu.

Dès le début, les fascistes italiens ont revendiqué leur opposition féroce au libéralisme, à son programme et sa méthode, refusant la fausse pacification imposée par le nouvel ordre international de l’après-guerre. Néanmoins, une telle opposition était menée dans la perspective de le dépasser, de réaliser ses aspirations de manière plus efficace, sélective, seule à même d’assurer la puissance de la nation et de garantir l’ordre. C’est ce que Mussolini avançait encore lors d’un Congrès National Fasciste : « Nous absorberons les libéraux et le libéralisme, car avec les méthodes de la violence, nous avons enterré toutes les méthodes précédentes9 ». Ainsi, tout en redéfinissant les rôles et les relations des individus, des institutions et de l’État, l’appropriation fasciste de la liberté l’adosse à l’exercice de la violence : s’il tire son expérience matricielle de la guerre européenne, le fascisme s’impose comme le règne de la communauté retrouvant sa grandeur, écrasant les révoltes et s’emparant des colonies. On ne peut comprendre le fascisme en le limitant à un ordre intérieur, il s’efforçait de replacer le pays dans la course impérialiste menée par les nations libérales, par les conquêtes et les massacres. Violence, puissance et liberté trouvent alors une reformulation plus féroce, dans un projet qui mobilise l’ensemble des moyens à sa disposition pour le contrôle de la population et l’anéantissement de l’ennemi.

Race et liberté, appropriation et coercition

Concernant le nazisme, la liberté occupait un rôle central dans la généalogie menée par des spécialistes du droit, d’histoire, de philologie ou de médecine qui participaient, en tant que membres ou compagnons du parti nazi, au projet de refonte de la société allemande. Cette généalogie tout autant biologique et juridique, morale que sociale, visait à redonner la primauté aux racines de la communauté, qu’il fallait soigner et remettre en ordre. Ils identifiaient ainsi une liberté ancienne et lointaine mais toujours actuelle, perceptible au sein de la vie de la race germanique, en train de s’éroder. Il s’agit d’une liberté enracinée trouvant sa source dans la nature et s’exprimant par un rapport au monde fait d’harmonie, d’intensité et d’immédiateté : « la loi n’est pas extérieure, mais innée à l’homme et interne à la communauté […] et l’accord immédiat entre soi et soi-même se nomme liberté10 ». Sa définition divergeait radicalement de la conception et de l’institution de la liberté libérale, que les nazis assimilaient à l’abstraction de la loi et du calcul. Si la liberté doit être codifiée dans le droit positif, qui la fait reposer sur un raisonnement froid, alors elle devient contrainte, elle sort du corps, de l’esprit et de la communauté et s’érode, jusqu’à figer la vitalité de l’origine et de l’élan. Cette abstraction s’incarne dans le matérialisme aussi bien libéral, juif et communiste, qui promeut une liberté extérieure à la vie, qui s’impose d’en haut et contrevient au mouvement naturel de la race. D’où la haine de la Révolution française, le libéralisme fait rimer la liberté avec l’égalité et la fraternité, alors que la première doit aller à l’encontre de secondes : la liberté de la domination plutôt que l’égalité, la liberté de la communauté plutôt que la fraternité.

Cependant, la négation de la liberté n’empêche pas qu’elle puisse toutefois encore ressurgir – les nazis en faisaient une question de survie et fixaient, à partir de là, toute leur politique, soit redonner à la race son mouvement et son grandeur. Dans cette entreprise, les nazis pensaient savoir que l’esprit du temps jouait pour eux. Au cours de la Première Guerre mondiale, la liberté libérale a montré toute son impuissance morale et pratique, alors que la liberté de la force a exulté et vaincue (on retrouve ici la lecture que donnent Spengler et d’autres de la violence belle et technique des combats inaugurant une époque nouvelle11). Mais, si la liberté véritable s’est imposée, l’Allemagne a perdu – le projet nazi consiste alors à réconcilier les deux : la guerre pour la liberté, la liberté par la guerre.

Une diversité de lois, d’institutions et de dispositifs incarnent l’appropriation fasciste de la liberté, la transposent en politique, tant au niveau du travail et de l’entreprise que dans l’appareil étatique. Au sein d’un environnement concurrentiel instable qui exige de faire preuve d’autonomie et d’améliorer les rendements pour poursuivre le projet nazi, la liberté devient performance12. Cette appropriation de la liberté à des niveaux intermédiaires de l’administration du pouvoir fasciste conduit à réenvisager le rôle et les mécanismes de l’État fasciste. Franz Neumann observait que l’appareil nazi fonctionnait moins comme un Léviathan que comme un Béhémoth : non pas un appareil uni et homogène mais un monstre pluriel13. Il y a un encadrement par l’État, qui dirige l’économie et applique la terreur, mais celui-ci passe par une multitude d’institutions et d’acteurs, avec des objectifs et des modes opératoires concurrents, un État hétérogène qui tente d’assurer l’unité au cœur du désordre, d’intégrer et de synchroniser les différents secteurs et dynamiques de la réalité sociale par et pour le projet nazi.

Cette liberté ainsi réclamée et appropriée par les fascistes a pour condition de possibilité la contrainte, la surveillance et la répression : les organisations pratiquant la terreur de masse, le corporatisme et l’armée sont des institutions centrales de la nature des régimes. Néanmoins, elles ne renvoient pas à un appareil étatique omnipotent mais plutôt à une offensive acharnée d’un pouvoir aux ramifications nombreuses et diverses qui négocient une certaine marge de manœuvre pour appliquer leur politique. Cette liberté fasciste trouve alors de nombreuses réalisations concrètes dans des projets législatifs ainsi que dans les relations entre les services étatiques et des organisations para-étatiques : la destruction des résistances populaires, les politiques eugénistes et suprémacistes, l’expansion impérialiste, la préparation et la conduite de la guerre. C’est en développant la liberté pour les membres de la communauté que les fascistes ont promis l’enfer aux ennemis intérieurs et extérieurs.

De la liberté d’appropriation jusqu’à l’extrême droite

Avec Late Fascism, Toscano déplace le regard vers la trajectoire du capitalisme racial et colonial dans laquelle s’insère le fascisme historique, reprenant les mots d’Aimé Césaire, dans son Discours sur le colonialisme : le nazisme en tant que « formidable choc en retour » du gouvernement des colonies14. Cependant, pour rendre compte de la manière dont le fascisme s’est nourri des appropriations de la liberté par les classes dirigeantes et possédantes, tout en les sélectionnant et les radicalisant, il faut aller plus loin, en analysant les liens entre liberté permissive, pouvoir et domination ici et ailleurs. Dès le début, la classe capitaliste a gouverné les prolétaires par le chantage à la survie, la discipline au travail et la force brute de la répression, en développant et en civilisant grâce à l’arbitraire, la loi et l’ordre15. Dans tant de moment et d’endroits, la liberté n’est autre que celle qui est appliquée par et pour le capital ainsi que les régimes d’exploitation et de domination qui lui sont consubstantiels ; l’accumulation du capital n’est jamais séparable de la mort qu’il a partout semée et qu’il continue de produire. Au loin, le colonialisme et le libéralisme étaient tout à fait complémentaires, avec la réalisation d’une liberté exclusive et excluante : la liberté des colons, militaires ou civils, qui s’emparent par la force de nouveaux territoires et de nouveaux corps, dont ils entendent disposer librement16. Si les libertés de l’arbitraire de l’économie et les libertés de la domination raciste et coloniale coexistent et se renforcent, les secondes sont matricielles : la liberté de la classe bourgeoise occidentale écrasant les prolétaires au XIXe a nécessité l’appropriation d’une autre liberté, la liberté par la colonisation et les conquêtes – la structuration de l’ordre impérial, la traite atlantique et l’esclavage.

Ces diverses scènes de mise en pratique de la liberté par le capitalisme racial sont autant de laboratoires dont les fascistes se sont inspirés, dans lesquels ils sont allés sélectionner des pratiques et des institutions pour s’approprier une liberté permissive, d’action et d’appropriation, une licence fasciste. Il ne s’agissait ni d’une rupture inconnue et étrangère, ni d’une simple poursuite de l’ordre normal, mais du gouvernement par l’exception au sein d’un contexte donné. C’est dans ce processus d’opposition et de radicalisation que se loge la prise de pouvoir des fascismes historiques au sein du capitalisme racial et colonial.

Dans son enquête sur les liens entre liberté et fascisme, Toscano retrace ensuite la redéfinition du rôle de l’État à travers son redéploiement sélectif au sein du néolibéralisme. Qu’il s’agisse de Pareto, Hayek, Friedman ou Röpke, de la Société du Mont Pèlerin, la Hayek Society ainsi que des différentes organisations néolibérales et libertariennes, les théoriciens et les praticiens du néolibéralisme ont constamment réfléchi à l’intervention nécessaire de l’État pour assurer et protéger le développement du capital17. Ils poursuivent les réflexions de Schmitt et d’autres qui, par-delà leur antilibéralisme, depuis leur antilibéralisme, se sont intéressés de près aux relations entre liberté et violence, pouvoir et économie. Au contraire des analyses qui insistent sur la dépersonnalisation du pouvoir, de l’économie de marché et des nouvelles technologies ainsi que sur l’amoindrissement de la violence dans des sociétés gérées par les dispositifs de la gouvernementalité néolibérale, l’État continue d’affirmer sa fermeté et son efficacité, tandis que l’appropriation des corps et de leur force de travail demeure toujours aussi vive. Il n’y a pas eu d’apaisement social ou politique : l’essoufflement et la défaite du mouvement révolutionnaire, porté par la classe ouvrière dans les centres impérialistes et les peuples en lutte dans les périphéries, ont nécessité le déploiement de la force, passant ici et là par le recours aux fascistes, aux milices et aux massacres. Il est vrai que Pinochet, la libéralisation de l’économie et la répression qu’il a menées au sein de la société chilienne sont des exceptions plutôt que la norme pour les néolibéraux. Néanmoins, la dictature demeure l’horizon régulateur du gouvernement pour les classes possédantes. Hayek lui-même le concédait : « personnellement, je préfère un dictateur libéral plutôt qu’un gouvernement démocratique manquant de libéralisme ». Finalement, le slogan de la droite états-unienne constitue le point de convergence politique et pratique entre les libéraux et les autoritaires ainsi que les fascistes d’hier et d’aujourd’hui : law and order. Il se matérialise par la défense de la propriété et de la sécurité, à partir desquelles s’organisent leurs projets.

Au sein du néolibéralisme, la redéfinition des mécanismes et des règles de l’appareil étatique s’est faite par le développement de ce que Ruth Wilson Gilmore appelle un État-anti-État18. Or, le fascisme contemporain hérite de l’État-anti-État, il s’en nourrit et entend l’employer avec encore plus d’énergie. Comme le note Toscano, « ce sur quoi nous devons nous attarder pour discerner les potentiels fascistes dans l’État anti-État, ce sont les types d’investissements subjectifs dans les naturalisations d’une domination violente qui vont de pair avec une certaine promotion d’une conception propriétaire et racialisée de la liberté19 ». Cet appareil étatique accroit le caractère autoritaire du pouvoir, en s’appuyant sur des institutions violentes qui reposent elle-mêmes sur des structures racistes20. Sommairement : le fascisme s’approprie la liberté ; le néolibéralisme mobilise l’État ; le capital et la violence fonctionnent ensemble – la fascisation actuelle est prise dans ces dynamiques et les prolonge.

Au Congrès Mondial des Familles à Vérone en 2019, une organisation réactionnaire antiféministe, homophobe et transphobe, Georgia Meloni s’en est prise à celleux qui, rejetant les catégories et les appartenances liées à la famille hétérosexuelle, la nation et la religion, sont devenu·es les ennemis de la communauté : « Je ne peux plus me définir comme italienne, chrétienne, femme, mère, non. Je dois être une citoyenne X, de genre X, parent un, parent deux. Je dois être un nombre. […] Nous défendrons tout ça, nous défendrons Dieu, le pays et la famille. Ces choses qui dégoutent tant les gens, nous les faisons pour défendre notre liberté, parce que nous ne serons jamais des esclaves et de simples consommateurs à la merci d’un spéculateur financier ». Toscano identifie dans le discours de Meloni une « nationalisation explicite (et la racialisation, pas si implicite) de la liberté, ainsi que la manière dont cette opération s’ancre dans le corps sexué et sexuel21 ». Cette nationalisation unifie plusieurs rhétoriques de l’extrême droite : conspirationnisme de la finance internationale, offensive de l’ordre hétéro-patriarcal, contrôle raciste des frontières pour la pureté nationale, réaffirmation d’une identité chrétienne dans une perspective islamophobe. Face à des attaques plurielles qui produisent une menace généralisée, le rétablissement et le respect de l’ordre deviennent les instruments indispensables du gouvernement du fascisme tardif. Dès lors, l’attrait pour la politique du fascisme tardif se manifeste par « un vote protestataire pour le statu quo22 », une conservation de ce qui a déjà été conquis et qui doit être maintenu.

C’est cette liberté que l’extrême droite française mobilise et défend aujourd’hui : les libertés ont changé, le monde a rétréci et se réchauffe, l’apathie s’est généralisée, la stagnation se poursuit, la défense rageuse d’une possession coloniale s’est transformée dans la tentative de préservation des intérêts impérialistes ailleurs, accompagnée de la domination des populations racialisées ici. Ainsi, le caractère conquérant de la liberté fasciste a fait place à une liberté défensive ou une liberté conservatrice, une liberté négative pour préserver la situation face aux dangers et qui prend des aspects plus haineux face à toute remise en cause du contrat racial et impérial. Cette liberté fait sens dans sa cohabitation avec des institutions et des projets d’arasement de toute liberté concrète et de toute tentative de libération (le trinôme police, prison, frontière, en plus de l’appropriation violente de la force de travail, de la relance militariste et guerrière ainsi que de la généralisation de la haine suprémaciste et islamophobe). Défendre et conserver : le fascisme tardif se différencie du fascisme historique par sa tentative de bloquer le temps, de retenir une époque qui a déjà disparu dans une nouvelle, plus menaçante.

III/ Potentialités des libertés fascistes

Après avoir rendu compte du développement de la liberté par le fascisme historique et ses relations avec le gouvernement normal du capitalisme colonial et racial, il s’agira maintenant de saisir l’appropriation fasciste de la liberté face et au sein de deux phénomènes : la pandémie de Covid-19 et la catastrophe environnementale. Notre hypothèse est que le fascisme tardif analysé par Toscano s’est en réalité reconfiguré à partir des épreuves qu’elles constituent pour tenter de dépasser certaines de ses faiblesses. Elles ne sont pas un simple contexte mais des voies par lesquelles passe la fascisation, par lesquelles elle prend de nouveaux visages, plus conquérants, plus agressifs. Elles permettent au fascisme de gagner en force en s’emparant avec d’autant plus de vigueur de la liberté.

Pandémie : la liberté négative du capital et de la réaction

Il importe de commencer par la pandémie, un évènement global synchrone fondamental dans tout étude critique de la situation. D’innombrables prises de paroles (articles, vidéos, discours) dans une variété de supports et de contextes (dans les journaux, au parlement, à la TV, dans d’importants rassemblements publics ou dans des réunions plus confidentielles, sur chaque plateforme que compte internet), ont, dès les premiers instants, chanté leur amour pour la liberté, que les gouvernements auraient mise à mal voire détruite. Ce faisant, l’immense majorité des plaintes mobilisaient le registre des libertés individuelles, définissant une liberté négative : non pas celle de pouvoir être ou faire quelque chose de nouveau, qu’on n’était ou qu’on n’avait pas encore et qu’on espérait, mais de pouvoir simplement continuer ce qu’on était et faisait déjà – soit maintenir l’ordre de la vie quotidienne normale au sein d’un monde dont la pandémie, ses dégâts et son gouvernement sont justement le produit23. Ces positions confortent la gestion de la pandémie par l’eugénisme capitaliste, où le danger recevait deux réponses, à la fois institutionnelles et diffuses : la négation et l’abandon24. Ces appels à la liberté ont donc tout autant permis et exigé d’aller vers le pire, l’ont revendiqué, lui ont conféré une justification aussi simple que cela : aucune liberté attachée au mode de vie des individus et de la société ne devait être limitée par des mesures de réduction des risques, de solidarité et de soin.

Que de telles positions soient partagées en tant d’endroits par tant d’individus, de groupes et d’organisations ne veut pas dire qu’elles n’ont que peu à voir avec l’extrême droite. Si elles étaient répandues partout, l’extrême droite était et reste déterminante dans ce processus. Cette dernière gagne des deux côtés : elle nourrit un tel argumentaire, lui donne de la force, de la cohérence, participe à son développement en tant que projet, qui, à la fin, lui permet d’en récupérer les intérêts, en ramenant vers elle de nombreuses personnes et en renforçant ses positions. Même si les discours sur la liberté, la négation du virus et les moyens de s’en prémunir ont aussi servi d’autres forces, ils sont, in fine, un des moyens de progression de la politique et de la pratique fascisantes et fascistes, main dans la main avec la normalisation de la situation.

Pour l’extrême droite, la question des libertés se déploie à deux niveaux distincts et parallèles, qui fonctionnent ensemble : d’un côté, biologique et corporel, de l’autre, social et politique. D’une part, la revendication de la liberté du corps sain, qui fait l’expérience de la santé authentique à travers l’épreuve d’une pandémie ravageant les masses : liberté de ne pas porter un masque et de ne pas se vacciner, d’être contaminé et de contaminer. Par son culte de la maladie, ce vitalisme réactionnaire et libéral bascule immédiatement dans l’eugénisme, en naturalisant la puissance des corps sains, blancs, valides. C’est un corps comme propriété privée dont l’état de santé est défini de manière égoïste, à l’intersection de l’antirationalisme réactionnaire et la rationalité de l’économie marchande – tout en reprenant de manière perverse des thèmes fondamentaux des luttes de libération féministes et queers, de la libre-détermination du corps et du droit de choisir. Cet argumentaire témoigne du fait que la confusion est un poison sournois et efficace, à la fois le mécanisme et la conséquence du fonctionnement capitaliste et du processus de fascisation. De l’autre, la liberté politique de la société civile, la communauté des individus autonomes réunis selon les deux modalités de l’appartenance excluante : nous sans le reste, nous contre le reste. Elle passe par la dénonciation des lobbys pharmaceutiques et de l’État profond, de la propagande gouvernementale et de la pensée unique, du néo-totalitarisme et du transhumanisme. Ces deux approches du corps individuel et de la communauté excluante se croisent et se renforcent par leur complémentarité, dans une valorisation tout autant conspirationniste et essentialiste du vivant, à l’exact opposé de toute critique matérialiste.

L’appropriation fasciste de la liberté au sein de la pandémie se situe dans la tentative de sortir des contradictions que porte et intensifie la situation. Comme le rappelle le collectif Antithesi, « dans la société capitaliste, la liberté individuelle était déjà formelle et limitée », d’où la facilité par laquelle l’extrême droite la mobilise dans un contexte de difficultés, de tensions et de frustrations qui produit l’individualisme comme fausse-solution à la séparation, l’arbitraire et l’injustice25. Qu’importe qu’il soit porté par quelques personnes ou des masses entières, l’individualisme demeure individualiste, puisqu’il fonctionne par l’exclusion des étrangers non-citoyens, des classes populaires racisées, des populations excédentaires. Il ne reste que l’affirmation d’un corps propre et d’une communauté fermée – le fascisme n’est pas autre chose que ça : l’intensification violente des logiques de contrôle, de domination et d’élimination des autres, des ennemis, des inutiles, des inférieurs, des faibles, de celleux qui sont en trop, pas comme il faut et pas au bon endroit.

C’est justement dans la prolifération de ces positions que la mobilisation pour la liberté au sein de la pandémie trouve toute son importance, avec de nombreuses voix qui partagent toutes les mêmes modalités d’analyse du réel, à la fois réactionnaire, individualiste et suprémaciste26. Cela va plus loin que des collectifs épars et diffus au sein de la société, la pandémie a été l’occasion de la constitution de réseaux internationaux pour l’extrême droite, qui assurent la circulation, la duplication et l’adaptation, dans des scènes nationales distinctes et reliées, de leurs projets fascisants et fascistes : mêmes thèmes, mêmes questions, mêmes insanités morbides. Il est vrai que le nationalisme demeure par bien des aspects une des entraves à la constitution d’une véritable internationale fasciste. Néanmoins, les différents moments de la pandémie, en tant qu’évènement historique déterminé par une temporalité plus large au sein de laquelle il agit, permettent à l’extrême droite occidentale de mettre à l’épreuve son discours et son programme, de compter ses forces, de peser de tout son poids sur la politique normale en avançant de manière plus ou moins coordonnée, via des rapports de force locaux pris dans des évolutions globales.

Ainsi, l’affiche « libertés, libertés chéries » de Marine Le Pen à l’automne 2021 mobilise une histoire large, à la fois du fascisme historique et du fascisme tardif, inscrite dans la trajectoire des libertés du capitalisme racial et colonial, et renvoie également à une situation plus précise, plus resserrée, depuis la survenue de la pandémie à l’hiver 2020 et sa gestion par l’État et le capital. Pris dans un entre-deux, le Rassemblement National n’a pas toujours su quoi dire ou faire : ayant d’emblée réclamé la fermeture des frontières face aux migrants porteurs du virus (mobilisant un vieux réflexe alliant hygiénisme, nationalisme et racisme toujours prégnant), il a aussi activement participé à la gestion eugénistes de la situation. Ces réactions circonstanciées démontrent la spécificité du Rassemblement national au sein de l’extrême droite française, qui a profité d’autres groupes plus avancés encore dans l’outrance, lui ouvrant la voie sans qu’il n’ait ainsi besoin d’aller aussi loin, au sein d’une dynamique plus large à l’échelle de la société27.

De fait, la critique de l’extrême droite ne peut être séparée de la critique du gouvernement normal : la première s’appuie sur le second pour prospérer, le second profite de l’existence de la première, tout en bénéficiant des espaces qu’elle occupe et qu’elle ouvre pour mener à bien ses politiques. Il ne suffit donc pas de mener des analyses de leurs parallèles. C’est leur intériorité réciproque qu’il faut saisir, à partir de leurs nombreux points de rencontres empiriques, et, plus fondamentalement, de leur équilibre plus ou moins stable ou mouvant selon les contextes. Aujourd’hui, le processus de fascisation se trouve dans une phase de recomposition dynamique, entraîné par la radicalisation et de normalisation. Si pendant longtemps le projet fasciste constituait un pôle drastiquement autre, étranger, au gouvernement libéral, rationnel et moderne, il est un monstre dont les conditions de possibilité sont contenues dans la crise du capitalisme racial, non pas un ennemi extérieur mais un adversaire interne au gouvernement normal.

Catastrophe environnementale : la liberté au sein d’une crise unificatrice

Depuis peu, la liberté est également mobilisée par les différentes franges fascistes pour faire face à la catastrophe environnementale et se l’approprier28. Moins qu’une seule toile de fond séparée du reste, la catastrophe environnementale, en tant que destruction différenciée de la reproduction sociale, a un pouvoir d’unification à l’échelle mondiale. Elle est une catastrophe généralisée, inscrite à la fois dans la normalité et dans les crises déjà survenues et toujours en cours, qu’elle va à son tour reconfigurer29. Fonctionnant par l’intensification des différences, le désordre et l’hétérogénéité des rythmes, des situations et des dangers, la catastrophe environnementale est un processus unificateur, entraînant ensemble la population mondiale, l’équilibre climatique et écologique ainsi que le développement du capital. Elle procède de manière plus ou moins violente, par des chaînes de causalité qui s’encastrent, le tout au sein de temporalités à la fois courtes et longues, accélérées et lentes. Dès lors, la fascisation et la catastrophe environnementale ne peuvent pas être séparées comme deux choses extérieures l’une à l’autre : elles sont embarquées ensemble, dans leurs structures et dans leurs développements actuels et potentiels, avec des relations réciproques, à la fois excluantes et intégratrices.

Si les climato-négationnistes ont fourni des armes aux covido-négationnistes, l’inverse s’avère tout aussi vrai. Depuis les confinements sélectifs, les vaccinations et les pass, l’extrême droite occidentale dénonce la mise en place d’un État totalitaire, partie prenante d’un nouvel ordre mondial, qui profiterait de la catastrophe environnementale, voire la créerait ou l’amplifierait, afin, de mettre en place des techniques de contrôle des populations et de mettre fin à la civilisation occidentale. Ce conspirationnisme mobilise à la fois des ressorts habituels du fascisme (une élite transnationale qui imposerait ses propres règles pour réaliser un plan plus général tenu caché), tout en l’adaptant aux nécessités et aux possibilités de la situation nouvelle que constitue, à la fois d’un point de vue factuel et à leurs propres yeux, la catastrophe environnementale. Dénonçant un vaste complot mené par des élites corrompues main dans la main avec les ennemis de l’ordre et de la nation, la droite et l’extrême droite refusent ardemment toute mesure qui altérerait le mode de vie normal et atténuerait ses effets, « rejetant toute législation climatique qui pourrait interférer avec la seule liberté qui compte – celle des propriétaires blancs30 ». Ils font de la continuation du ravage environnemental l’exercice de leur liberté : continuer de forer, de rouler, de brûler, etc, liberté de l’extraction et de la combustion31. Ils ciblent ainsi des actions apparemment anodines qui deviennent l’étendard d’une liberté chérie, éminemment genrée et racialisée, mise en danger par la bureaucratie étatique, la gauche progressiste, les écologistes et les féministes qui veulent tout contrôler et tout interdire. Autant que le fascisme historique, la fascisation se donne à voir par une accumulation de scènes de prime abord insensées, absurdes : défense de la viande, du barbecue, du SUV, de l’avion, du pavillon –le mode de vie propre aux classes moyennes et bourgeoises, propriétaires et blanches, des centres impérialistes, projet dans lequel est enrôlé une partie non négligeable du prolétariat national blanc, stable et méritant. Pendant ce temps, la catastrophe ne cesse de s’étendre.

De telles positions témoignent d’un recadrage progressif de la situation environnementale : différencier les positions raisonnables des réactions extrémistes est devenu le nouveau schéma du refus de considérer la catastrophe environnementale pour ce qu’elle est, c’est-à-dire ce qu’elle rend nécessaire d’arrêter, de modifier et d’engager. Parallèlement, les gouvernements et les fascistes sont tout à fait conscients d’une partie des conséquences et mettent déjà en place leurs propres réponses. Ils refusent fermement que la situation entraîne, par exemple, à accueillir les migrations des populations des pays ex-colonisés, tentant au contraire de renforcer encore davantage le contrôle des frontières, avec la mort et la violence qu’elles comportent. Assurer la liberté de la communauté nationale au sein de la catastrophe environnementale passe alors par la défense hargneuse d’un éco-apartheid à l’échelle globale. À l’automne 2019, par une décision de la présidente Ursula Von der Leyen, le poste du vice-président chargé des migrations de la Commission Européenne a été intitulé « Protéger notre mode de vie européen », assimilant de manière explicite, au sein d’un contexte jugé instable, la défense des affaires, valeurs et institutions européennes avec le resserrement des frontières et la haine suprémaciste. Elle ne fait que rationnaliser, avec des moyens comme Frontex, ce que Jean Raspail annonçait il y a cinquante ans dans Le Camp des Saints, roman conspirationniste décrit comme visionnaire par les forces fascisantes et fascistes : l’Europe civilisée et propre qui doit se défendre des vagues migratoires, avant que la submersion lente ne finisse par emporter le continent.

Au sein du continuum de la violence légale et para-légale suprémaciste, exercé et organisé par l’État et en partie délégué à des institutions, des entreprises et des individus, deux pôles apparaissent : d’une part, le contrôle meurtrier des frontières, qui fonctionne par des murs et des barbelés, des patrouilles de Frontex, de la police et de l’armée dans les zones frontalières, la chasse des patrouilles volantes nocturnes dans des quartiers populaires et les CRA, d’autre part, la survenue d’attaques voire d’émeutes racistes, à la fois coordonnées et spontanées, volontaires et brouillonnes, pour s’en prendre directement aux ennemis de la communauté nationale, les effrayer, les blesser ou les assassiner. Ces moments d’explosion qu’Elias Canetti qualifie de « meurtre en liberté32 » ne suffisent pas à bâtir et stabiliser une nouvelle situation politique à eux seuls, mais à faire voir l’étendue du possible fasciste autant qu’à le faire advenir. À chaque fois, le thème de la vengeance est central. Il est à nouveau développé au sein des projets de déportation de sans-papiers des derniers mois : les émeutes suprémacistes de l’été 2024 au Royaume-Uni ont été poursuivies par le plan de déportation de migrants au Rwanda des autorités britanniques, la répression des émeutes pour Nahel a notamment été prolongée par la loi Darmanin asile et immigration. Ces projets de contrôle des frontières sont au cœur de la dynamique fascisante qui mobilise la souveraineté et la guerre, rétablit une exploitation maximale de la main d’œuvre et laisse à peine survivre les populations excédentaires, quand elles ne sont pas directement anéanties comme en Palestine.

IV/ Fascisation libertarienne

Depuis peu de nouveaux projets annoncent une relance fasciste, qui s’organise autour du thème de la liberté mais dans une perspective différente, à la fois opposée et complémentaire à la liberté conservatrice du fascisme tardif. Plus qu’une seule conservation du statu quo, la vengeance se fait expansion et conquête, une liberté qui veut tout autant restaurer un ordre passé et fantasmé qu’en faire advenir un nouveau, pour libérer de nouvelles potentialités d’appropriation et d’accumulation. C’est une politique plus offensive, par laquelle les forces fascisantes et fascistes s’engagent dans une fuite en avant pour dépasser les faiblesses, les menaces et les contradictions que contient la situation actuelle.

Relance fasciste et libertariens suprémacistes

Une rupture peut être identifiée avec l’avènement d’une nouvelle force devenue maintenant organisationnelle au sein de l’extrême droite : les libertariens. Il importe cependant, d’emblée, de ne pas se limiter au choc naïf du retour au pouvoir de l’administration Trump. Déjà très importants face à la pandémie et la catastrophe environnementale, les libertariens s’emparent de nombreux domaines et problèmes de la machine État-capital : l’impérialisme, la guerre, les nouvelles technologies ainsi que, surtout, l’exploitation de la main d’œuvre, la croissance économique et l’accumulation de richesse. Ce que signalent les derniers mois, c’est que les libertariens d’extrême droite sont maintenant rejoints par de nombreuses composantes des néolibéraux et des conservateurs, notamment à partir de points sur lesquels ils partageaient déjà les mêmes perspectives : la défense de la famille hétérosexuelle et patriarcale ainsi que la haine raciste virant au suprémacisme – autant d’éléments à partir desquels se forge, justement, la liberté réactionnaire.

Néanmoins, la prise de pouvoir des libertariens qui semble déjà enclenchée n’est pas effective partout, ils demeurent encore une force relativement marginale dans d’autres espaces, d’autant plus dans des contextes où l’extrême droite conservatrice reste forte. C’était le cas jusqu’à peu de la situation française avec le Rassemblement National, même si des milliardaires libertariens conservateurs et islamophobes, proches des milieux évangéliques, tels que Vincent Bolloré ou Pierre-Édouard Stérin entendent jouer un rôle accru. Mi-février, Jordan Bardella saluait l’analyse de J. D. Vance, libertarien aux positions conservatrices, nationalistes et anticonformistes, à la Conférence de sécurité de Munich sur la question migratoire et la liberté d’expression. Dans une autre intervention au mois de janvier, Bardella prenait la défense d’Elon Musk en affirmant préférer « l’excès de liberté aux dérives de l’arbitraire ».

Si des lignes sont tracées, la cohérence doctrinale et la continuité politique ne sont en réalité pas les plus importantes, puisque le fascisme avance par sa trajectoire mouvante, par la variété et la contradiction de ses positions. Dès lors, le souverainisme populiste peut très bien laisser sa place au libertarianisme suprémaciste, selon les nécessités et les possibilités de nouvelles conditions politiques, elles-mêmes liées aux données de la situation économique et sociale actuelle. Hier comme aujourd’hui, le fascisme est hétérogène : le projet dont il se nourrit et qu’il propage, mélange de haine et de jouissance, a pour logique propre qu’il ne peut être ramené à une stricte logique. Certes, des thèmes le structurent, des méthodes et des institutions lui donnent forme, des relations l’organisent, mais son argumentaire, son programme et son système sont pluriels, voire antagonistes33. Cela ne signifie pas que le fascisme est intrinsèquement erroné et que les gens y adhérant se trompent, ni qu’il va s’affaiblir par lui-même – les conclusions que tire l’antifascisme libéral. Cela relève de sa nature hétérogène qui rassemble et synchronise des réalités multiples (différentes positions, différents publics, différents intérêts) pour les intégrer au sein d’un même projet politique. Nous pouvons reprendre la définition qu’en donne Terry Eagleton : le fascisme comme « une fuite de l’histoire autant qu’une rencontre avec elle34 », une unification qui avance à l’exclusion et la violence.

À l’intérieur de l’ensemble fascisant et fasciste, la progression du libertarianisme n’est pas le résultat d’un obscur plan caché : d’une part, les libertariens s’affichent partout, revendiquent une telle progression, affirment fièrement pouvoir résoudre les menaces existentielles, d’autre part, justement, l’idée de plan caché constitue leur obsession, elle est au cœur de leur fonctionnement, de la pandémie à la théorie du genre, des migrations à la catastrophe environnementale. Ces deux éléments, au sein de leur contexte, sont similaires aux débuts de l’avancée du fascisme historique. Il y a un autre point : les fascistes se sont emparés du pouvoir dans la première partie du XXe siècle parce que les classes dirigeantes et possédantes le leur ont accordé alors qu’elles se trouvaient dans une impasse, « forçant leur chemin35 » comme promesse de pacification face au déclin et au désordre.

Appropriation fasciste de la catastrophe

Il serait erroné de croire que les libertariens ignorent la catastrophe environnementale, elle est en réalité partout présente dans leur projet, ne constituant pas seulement un arrière-plan de menace mais portant aussi son lot d’épreuves et d’opportunités, à partir desquelles les forces fascisantes et fascistes se reconfigurent. Face aux perspectives de déclin que porte la catastrophe environnementale, les forces fascisantes et fascistes apportent leurs propres réponses, mobilisant à nouveau violence et liberté, technologie et puissance, modernisme et réaction. Alors que le fascisme tardif récupérait un monde clos, aux espaces resserrés, son visage plus offensif s’empare de la question spatiale par l’expansion et la conquête : le fascisme demeure un impérialisme, employant la force pour résoudre l’impossibilité d’un partage pacifique. De la guerre coloniale génocidaire en Palestine jusqu’aux fantasmes d’expansion impériale en Amérique du Nord, en passant par les plans de colonisation spatiale, la frange libertarienne du capital, les néolibéraux fascisants et les fascistes avancent main dans la main, leur réunion pratique les rendant de moins en moins différenciables.

Ce que nous montre l’appropriation partielle et diverse de la catastrophe environnementale par le projet fasciste des libertariens, c’est que l’écofascisme ambiant, fait de vitalisme essentialiste et d’eugénisme réactionnaire, n’aboutit aucunement à un fascisme passéiste, replié sur soi, pour lequel écologie signifierait tradition, restriction, limite. De tels thèmes sont évidemment constitutifs de la modernité capitaliste ainsi que du fascisme historique et contemporain. Cependant, ils sont déjà et seront d’autant plus digérés par une machine plus large, qui entend continuer à tout prix l’appropriation et l’accumulation, une machine prenant plutôt la forme d’un carbofascisme triomphant, qui s’emparera également des énergies renouvelables et continuera de consommer des énergies fossiles36. Elle intégrera, au sein de son espace intérieur, certains éléments écofascistes de l’environnementalisme réactionnaire qui conserve l’ordre naturel : valorisation du local enraciné, préservation d’espaces propres, culte du corps blanc sain et fort. Au cœur de l’éco-apartheid, de tels éléments sont réservés à certaines franges de la société plutôt qu’à d’autres. Ils deviennent écofascistes dans ce processus d’exclusion, dans leur production et leur revendication comme éléments distincts et purs, à protéger des ennemis de la communauté et de la civilisation.

Cependant, la structure générale d’une telle machine fascisante reste celle de la production et de la destruction à tout va, puisque ni le capital, ni l’impérialisme ni le fascisme ne connaissent d’autres mots d’ordre. Une chose est sûre : il n’y a pas de fascisme des ruines. Ce que décrivent les récits d’anticipation liant catastrophe apocalyptique, pouvoir totalitaire et anomie sociale a le même fondement et le même effet que les fausses images de la Marche sur Rome : mettre les monstres à distance en les rendant radicalement étrangers à notre monde, faisant oublier que la potentialité fasciste au sein des catastrophes prend des aspects bien plus ordinaires. À l’opposé du repli et des ruines, le projet fasciste demeure moderniste, croyant dans le progrès et le futur, avec une sorte de techno-optimisme propre à la confiance des classes possédantes, faite d’accumulation de richesse et de pouvoir par la souveraineté, l’innovation et l’ouverture de nouveaux débouchés – tout en poursuivant la défense inquiète de ce qui a déjà été conquis et qui doit être préservé. Il se réjouit de l’arasement de la vie et des milieux à Gaza, une mise en ruine génocidaire, tout en portant un projet radicalement différent, de prospérité, d’ordre et de confort pour les siens. Il réserve les ruines les plus atroces aux autres, dans les périphéries coloniales et impériales, de l’autre côté de ses frontières, il promet des ruines violentes aux ennemis intérieurs et aux excédentaires, tout en défendant à tout prix la civilisation, la sécurité, les libertés. Il semble alors de plus en plus clair que la réponse à la question des relations entre fascisation, fascisme et catastrophe environnementale ne soit pas dans l’alternative entre carbofascisme et écofascisme : non seulement l’un et l’autre ne sont pas contradictoires, mais ils sont complémentaires, le développement du premier allant de pair avec la progression du second. Dans les faits, le carbo-fascisme et l’écofascisme, le climato-négationnisme et l’écologie réactionnaire, coexistent avec le capitalisme vert, la gestion durable des ressources et des milieux, la croyance dans la continuation d’un monde continuant à faire de la valeur grâce au ravage37. Plus la situation environnementale s’empire, plus les forces fascisantes et fascistes du capital poursuivent leur rejet sélectif de la situation. Un Béhémoth renouvelé prend corps au sein de l’instabilité, réponse plus ou moins coordonnée de l’État, du capital et des fascistes aux catastrophes qui s’accumulent et s’accélèrent.

Crise du capital, crise du libéralisme, fascisation

Face aux crises du capital, tant la liberté que le fascisme évoluent, parce que les modalités de l’appropriation et de l’accumulation sont constamment relancées. Capital et fascisme sont inscrits dans l’histoire, la violence et la liberté aussi. Aucun des différents problèmes de la situation présente ne fonctionne en vase clos, ils en croisent constamment d’autres, qui les recodent et les prolongent. C’est depuis les continuités que les ruptures adviennent, de la même manière que l’exception permet justement de préserver la normalité. Il en va de même pour la liberté, un thème majeur et transversal pour tout le reste. Son appropriation et sa mobilisation par les forces fascisantes et fascistes repose sur « une mentalité de bunker qui utilise le spectre du désordre social38 », qu’elle renforce en retour.

Une situation similaire apparaît alors entre la situation qui a vu l’accession du fascisme historique au pouvoir et la situation actuelle : la crise du libéralisme comme gouvernement du capital par les classes dirigeantes. À la fin, les continuités et les nouveautés du fascisme importent moins que la trajectoire dans laquelle il s’insère et dans laquelle il a son rôle propre, rendant nécessaire de déterminer la forme, le sens, le fonctionnement, la pratique et la politique du fascisme contemporain, pas de chercher ni attendre une hypothétique répétition : les problèmes se posent au présent et les échos ne peuvent être saisis que dans leur contexte. Au-delà de leur inefficacité, les débats interminables de l’antifascisme usuel restent prisonniers de la comparaison avec le fascisme historique, avec leurs listes de ressemblances et de différences, passant à côté de ce qu’a en propre la situation actuelle autant que la situation passée, se rendant alors incapables de saisir la fascisation et les potentialités fascistes.

Capital et fascisme ne sont pas seulement liés dans l’action perturbatrice du second pour défendre les intérêts du premier, que ce soit avant ou au cours de sa prise de pouvoir : une fois qu’ils gouvernent, les fascistes préservent l’ordre, poursuivent et mènent plus loin l’appropriation. C’est sur les relations réciproques entre des éléments distincts que la critique doit porter. Dans l’introduction de la traduction d’un entretien de Toscano publié il y a peu, le collectif Artifices avance, à raison, que, « tant qu’il y aura de l’argent, on ne fera pas l’économie de l’économie39 ». Il faut maintenant aller plus loin : aucune critique du fascisme ne peut faire l’impasse de ses liens avec le capital, aucune critique du capital ne peut faire l’impasse de ses liens avec le fascisme.

Actuellement, le développement du capital à l’échelle mondiale se trouve confronté à des faiblesses structurelles qui émanent de sa propre trajectoire et aboutissent à une stagnation sans fin de l’économie : après des décennies de mécanisation et d’automatisation, le taux de profit global s’amenuise, la productivité et la rentabilité faiblissent au sein d’une concurrence acharnée, rendant alors le capital incapable d’absorber la force de travail disponible et fragmentée40. Des conséquences internes et externes en résultent, au sein des économies nationales qui se rétractent comme de l’économie mondiale qui s’essouffle. Cette situation rend alors nécessaire un rôle de plus en plus direct et assumé des appareils étatiques dans le financement, l’orientation et la protection de la production, notamment dans les politiques commerciales, industrielles ou militaires – un État-anti-État affirmant sa puissance, son efficacité et sa fermeté. C’est à ce moment-là, au sein de cette situation, que les libertariens suprémacistes s’imposent et que les machines de guerre sont réactivées, en renforçant un nationalisme et un autoritarisme déjà profonds alimentés par les fascistes. C’est précisément, ce que ne voient pas les analyses libérales de la fin du libéralisme : il est attaqué et dépassé au nom de la liberté de l’appropriation et de la domination, bien crasse, sûre d’elle mais toujours inquiète, faite de permission et d’indifférence, donnant forme à une liberté conquérante « lâchant la brise à des émotions agressives41 », une liberté conquérante pour assurer et mener plus loin la liberté conservatrice. Parmi de nombreux autres idéologues et, d’abord, acteurs économiques de premier plan de l’administration Trump, Peter Thiel promet une telle liberté jouissive, affirmée, mobilisant une théologie apocalyptique : l’ordre des choses a changé, le temps s’est rompu, le monde a basculé. Ainsi, le fascisme libertarien réunie et réalise pleinement la libre violence de la conquête, de l’engagement entrepreneurial autant que de la soif de domination. Toscano la décrit ainsi : « Ce qui est puissant, c’est la licence. Ce qui, bien sûr, affecte différentes personnes de différentes manières. C’est la liberté, la liberté laide et tordue qui est donnée pour avoir toute cette initiative d’exercer la violence42 ». 

Voilà à quoi l’époque est rivée : des continuateurs de Schmitt et de Hayek, main dans la main, pour mener plus loin l’exploitation mondialisée des classes laborieuses exsangues, gouvernant par l’abandon des masses à leur propre sort, le contrôle meurtrier des frontières et les massacres localisés. Alors que la catastrophe environnementale s’intensifie, le tout prend et prendra des tournures plus ou moins froides ou intenses. Il est du reste difficile de saisir les différences nettes entre les mécanismes du fascisme libertarien, du fascisme tardif et du néolibéralisme toujours plus réactionnaire et autoritaire, tant la situation rend les choses moins saisissables. S’il y a déjà un partage entre les trois, leur unification peut s’intensifier, pas forcément à partir d’un projet clair et unifié mais du fait d’une collusion fasciste entre des réalités, des groupes et des projets divers qui convergent, radicalisant et normalisant la violence et l’exclusion43. Trump est revenu, la situation s’est raidie, MAGA et la Silicon Valley avancent ensemble44. Depuis quelques temps, les monstres guettaient et arrivaient. Maintenant, ils sont là, leur survenue résulte des contradictions de l’ordre normal et de ses violences. Ils prennent les visages de la réaction sale, du suprémacisme et du fascisme ici, de l’impérialisme rageur ailleurs et du colonialisme génocidaire en Palestine – unification globale de la misère et du ravage, avec des méthodes, des rythmes et des dégâts hétérogènes.

Prenant tour à tour le visage d’une rupture fracassante et d’un lent dépérissement, la fascisation exacerbe des impasses et des tensions qui s’accumulent, entraînant un monde qui n’en finit plus de retenir sa chute. Plus qu’un moment donné, le fascisme est un processus : une fuite en avant, tout autant une négociation qu’un exutoire, une solution de repli et une rupture forcée, la défense par des méthodes atroces de la civilisation, de la loi et de l’ordre, la terreur qui voisine avec l’ordinaire. Ça ne veut pas dire que tout est déjà écrit, déjà arrêté : quelque chose a commencé, prenant des directions claires, renforçant encore ce qui était déjà là. Il appartient aux luttes, à l’échelle mondiale, de le faire dérailler et, ainsi, « dans un même acte, de briser un cercle vicieux et d’inaugurer le règne de la liberté45 ».

1 Victoria Géraut et Frédéric Potier, « La démocratie sans l’État de droit ? Anatomie du programme Le Pen consacré aux libertés », Fondation Jean Jaurès, 20 https://www.jean-jaures.org/publication/la-democratie-sans-letat-de-droit-anatomie-du-programme-le-pen-consacre-aux-libertes/

2 Tristan Berteloot et Nicolas Massol, « Marine Le Pen : liberté, je décrie ton nom », Libération, 13 avril 2022, https://www.liberation.fr/politique/elections/marine-le-pen-liberte-je-decrie-ton-nom-20220413_NOO7OYII5NDMZJI4JQRBU53FY4/

3 Alberto Toscano, Terms of Disorder. Keywords for an Interregnum, Seagull Books, p. 214. Tout en portant une perspective différente, Stefano Harney et Fred Moten constatent eux aussi la pluralité constitutive de l’appropriation de la liberté quand ils avancent que « l’opposé de la liberté est la liberté », All Incomplete, Minor Compositions, 2021, p. 79

4 Alberto Toscano, Late Fascism. Race, Capitalism and the Politics of Crisis, 2023, Verso, p. 49. Pour une traduction du chapitre « Fascist Freedom » : Alberto Toscano, « Fascistes, liberté et État anti-État », Cabrioles, 16 mars 2023, https://cabrioles.substack.com/p/fascistes-liberte-et-etat-anti-etat

5 ibid, p. 48

6 ibid, p. 52. Voir Tyler Stovall, White Freedom: The Racial History of an Idea, Princeton University Press, 2021

7 Germa Bel, « The First Privatization: Selling SOEs and Privatizing Public Monopolies in Fascist Italy (1922-1925) », Working Papers in Economics, 2009

8 Clare Mattei, The Capital Order. How Economists Invented Austerity and Paved the Way to Fascism, The University of Chicago Press, 2022

9 Alberto Toscano, Late Fascism, op. cité, p. 58. Voir Fabio Frosini, La costruzione dello Stato nuovo. Scritti e discorsi di Benito Mussolini, 1921-1932, Marsilio, 2022

10 Johann Chapoutot, La loi du sang. Penser et agir en nazi, Gallimard, 2014

11 Voir Jeffrey Herf, Modernisme réactionnaire. Haine de la raison et culte de la technologie aux sources du nazisme, L’échappée, 2018

12 Toscano mobilise ici Johann Chapoutot, Libres d’obéir. Le management, du nazisme à aujourd’hui, Gallimard, 2020

13 Franz Neumann, Béhémoth. Structure et pratique du national-socialisme 1933-1944, Klincksieck, 2024 (1942). Ces questions mêlant hétérogénéité et intégration, désordre et unité, normalité et exception, essentielles pour le fonctionnement du fascisme et sa mobilisation de l’État, du capital et de la communauté, sont également traitées, de manière différente mais aussi très instructive, par Ernst Fraenkel dans The Dual State, publié en 1941. Fraenkel distingue la formation et l’exercice d’un État dual, qui se divise entre un État normatif et un État prérogatif. Ces deux bras travaillent ensemble, en mobilisant des mécanismes différents qui produisent ensuite des conséquences distinctes : d’une part, l’État normatif maintient l’ordre existant à travers le droit qui s’applique uniformément, maintenant les structures de la propriété et de l’économie, d’autre part et en même temps, l’État prérogatif divise au sein de l’ensemble homogène des citoyens de l’État-nation, identifiant des ennemis auxquels s’appliquent d’autres méthodes, le contrôle, la dépossession et le massacre. Il n’y a pas de séparation entre les deux faces, qui fonctionnent et avancent de manière unie – plutôt, de manière unificatrice, puisqu’il s’agit d’un processus dynamique, toujours en travail. Ce que les fascistes revendiquent et effectuent ouvertement, mais qui est présent dans la longue durée du capitalisme colonial et racial, c’est que la production et la défense de la loi et l’ordre (law and order) passent par la mobilisation de l’exception au sein de la normalité. Ernst Fraenkel, The Dual State. A Contribution to the Theory of Dictatorship, The Lawbook Echange, 2006

14 Voir Alberto Toscano, « Spectres du fascisme colonial », ACTA, 2 novembre 2020, qui donne un aperçu du chapitre « Colonial Fascism », https://acta.zone/alberto-toscano-spectres-du-fascisme-racial/

15 Marx a développé de nombreuses critiques du monopole de la loi et de la force par un pouvoir despotique qui défend des intérêts particuliers. Ses critiques de la domination, de l’autoritarisme et de l’arbitraire s’ancrent dans sa reprise du républicanisme du XIXe siècle et dans les formes que se donnaient les luttes populaires pour l’émancipation, l’égalité et la solidarité. À l’opposé du libéralisme, cela nécessitait de lier la liberté dans la sphère politique et dans la sphère sociale et économique, contre le capital, la classe capitaliste et les institutions de l’économie, du travail et du marché. Dans une étude précieuse, Bruno Leipold identifie « deux ressources qui peuvent être tirées de l’étude de Marx et du républicanisme : d’une part, réaffirmer l’idée que la liberté est au cœur d’une critique sociale de la domination capitaliste et, d’autre part, que les institutions démocratiques populaires sont essentielles pour surmonter cette domination ». Bruno Leipold, Citizen Marx. Republicanism and the Formation of Karl Marx’s Social and Political Thought, Princeton University Press, 2024, p. 37. La critique sociale doit ainsi saisir ensemble, au sein de chaque contexte, le développement du capital, l’exercice du pouvoir et les luttes. Sur la liberté politique et sociale, la démocratie radicale et les luttes révolutionnaires dans le XIXe siècle français, voir l’étude importante de Michelle Riot-Sarcey, Le procès de la liberté. Une histoire souterraine du XIXe siècle en France, La Découverte, 2016

16 Voir notamment Onur Ulas Ince, Colonial Capitalism and the Dilemmas of Liberalism, Oxford University Press, 2020. Sur la liberté au sein du capitalisme colonial et racial aux États-Unis : Aziz Rana, The Two Faces of American Freedom, Harvard University Press, 2010

17 Grégoire Chamayou, La société ingouvernable. Une généalogie du libéralisme autoritaire, La fabrique éditions, 2018. Sur la mobilisation du droit, de l’économie et de la liberté dans les réflexions juridiques de Schmidt, voir Grégoire Chamayou, « 1932, naissance du libéralisme autoritaire », in Carl Schmitt et Hermann Heller, Du libéralisme autoritaire, Zones, 2020

18 Ruth Wilson Gilmore, Abolition Geography. Essays Towards Liberation, Verso, 2022. Sur l’abandon organisé, voir Ruth Wilson Gilmore, Golden Gulag. Prisons, Surplus, Crisis and Opposition in Globalizing California, University of California Press, 2007, p. 178

19 Alberto Toscano, Late Fascism, op. cité, p. 68

20 Des institutions d’appropriation et de contrôle s’appliquent de manière différenciée, sélective et excluante, sur une partie des classes populaires, notamment leurs franges racialisées, participant ainsi à produire et maintenir leur différence et leur minorisation. C’est le cas de la police, des prisons et des frontières mais également des aires d’accueil pour Voyageurs et des camps de réfugiés, des CRA ou des couvre-feux imposés aux jeunes de banlieues. Ces dispositifs ont une matérialité propre, qui prend forme selon une logique spatiale, par le zonage. Concrètement, il s’agit de lieux, inscrits dans la structuration de l’espace par le capitalisme racial, qui mêlent exception et normalité, brutalité déshumanisante et mise à profit rationnelle. S’il ne s’agit pas d’un processus nouveau, la logique de multiplication des zones, avec une inscription du contrôle, de l’exploitation et de la domination au sein-même de l’espace, devient aujourd’hui une clé du gouvernement de la crise de reproduction du capital et des populations excédentaires. Voir notamment Léopold Lambert, États d’urgence. Une histoire spatiale du continuum colonial français, premiers matins de novembre éditions, 2021 ; Lise Foisneau, Kumpania. Vivre et résister en pays gadjo, Éditions Wildproject, 2023 ; Mathieu Rigouste, La domination policière, La fabrique éditions, 2021

21 Alberto Toscano, Terms of Disorders, op. cité, p. 218. Pour analyse de la politique de Meloni qui confronte les aspects nationalistes, autoritaires et économiques dans leur continuité avec la situation préexistante, voir également Maurizo Lazaratto, « Political Conditions for a New World Order », Ill Will, 2024, https://illwill.com/new-world-order : « Une fois au pouvoir, ils ont immédiatement abandonné le souverainisme, devenant des exécutants obéissants des ordres de l’Europe et des serviteurs de l’atlantisme, tout en promettant de vendre la « patrie » aux fonds de pension américains. […] Après avoir dénoncé l’austérité lorsqu’elle était dans l’opposition, Meloni impose des coupes de douze milliards d’euros par an dans les dépenses publiques pour se conformer aux paramètres définis par le nouveau Pacte de stabilité européen (qu’elle avait aussi durement critiqué avant d’arriver au pouvoir). Les fascistes sont plus libéraux que les libéraux en matière de politique économique et fiscale. Le seul terrain sur lequel ils tiennent leurs promesses fascistes est la répression de toute dissidence et de toute différence ». Sur l’appropriation fasciste de la famille, du genre et de la sexualité, voir Robyn Marasco, « Reconsidérer la politique sexuelle du fascisme », Trou noir, 30 novembre 2023, https://trounoir.org/Reconsiderer-la-politique-sexuelle-du-fascisme

22 Alberto Toscano, « A Right-Wing Turn to Nowhere », 17 juin 2024, In These Times, https://inthesetimes.com/article/european-parliament-far-right-afd-meloni

23 Au-delà de l’unique focalisation sur le confinement, le vaccin et les pass, il y avait de nombreuses choses importantes à dire sur la liberté. Par exemple face à la situation dans les prisons ou dans les CRA, des lieux centraux de la privation déshumanisante de la liberté, mais aussi face à l’augmentation de la brutalité policière dans des banlieues gérées militairement. Voir « Pandémie et catastrophe. Pour un communisme du désastre », Ballast, 22 mars 2024, https://www.revue-ballast.fr/pandemie-et-canicule/, ainsi que les deux rapports de l’Observatoire de l’état d’urgence sanitaire publiés par ACTA, https://acta.zone/observatoire-etat-urgence-sanitaire. Pour reprendre les mots très justes de Valérie Gérard : « les revendications de “liberté” contre l’État oppresseur laissent un goût amer quand ces défendeurs de la liberté attaquent des centres de vaccinations ou de dépistage du covid ou en appellent à la dictature militaire pour s’opposer à la “dictature” “sanitaire” de Macron », Tracer des lignes : sur la mobilisation contre le pass sanitaire, Éditions MF, 2021, p. 8.

24 Sur la négation et l’abandon comme gouvernement des catastrophes, voir « Pandémie et canicule », art. cité. Sur l’eugénisme, la pandémie et le capital, voir le dossier « Eugénisme pandémique » du collectif Cabrioles, 14 avril 2023, https://cabrioles.substack.com/p/12-avril-2023-eugenisme, ainsi que Beatrice Adler-Bolton et Artie Vierkant, Health Communism. A Surplus Manifesto, Verso Books, 2022

25 Pour une analyse du covido-négationnisme comme « tentative de préserver une certaine normalité face à un sujet de discorde ambigu », à l’intersection de la liberté et du droit, de l’individualisme et de la contrainte, voir Antithesi/Cognord, « La réalité du déni et le déni de la réalité », septembre 2021, https://antithesi.gr/?page_id=977, : « L’extension à l’infini de la liberté individuelle comme axe de l’opposition à un malaise collectif, en l’occurrence celui causé par la pandémie, renforce le canevas d’une guerre de tous contre tous, l’État pouvant alors faire figure de médiateur (plus) rationnel ; et cela dans une période d’insatisfaction et de colère grandissantes contre les scandaleux échecs de l’appareil d’État et de sa gestion de la pandémie. A la place d’un mouvement social qui se battrait autant contre une gestion visant à éviter toute perturbation de la production économique que pour un accès universel et sans conditions aux moyens de protection existants (allant des vaccins à l’arrêt rémunéré du travail) et aux soins médicaux étendus, on assiste au développement de tendances qui exigent, au nom de la “liberté” et de l’autodétermination, le droit de prétendre que le Sars-CoV-2 n’existe pas. […] La liberté individuelle ne peut pas remettre en cause le système sur lequel se fonde son impuissance, alors même qu’elle balaie l’ensemble des obligations, engagements, responsabilités et conséquences inséparables de l’existence collective. S’il est vrai que les liens sociaux peuvent devenir une entrave, ils représentent néanmoins des rapports entre les gens et constituent donc un champ d’émancipation potentiel. » Voir également un autre texte fondamental, Antithesi, « The rise of post-fascism », 17 octobre 2024, https://antithesi.gr/?p=1346

26 C’est le cas, par exemple, de Vincent Pavan : un mathématicien anti-vaccination qui dirige le média/collectif Réinfoliberté, proche du média/collectif Réinfocovid et du médecin-anesthésiste fasciste Louis Fouché. Dans un récent livre infect, représentatif de la mauvaise littérature mensongère et abondante propre à ces milieux, Pavan développe un cas pur de mobilisation fasciste de la liberté du capital. Alors que la défense de la liberté occupe les trois quarts du livre, deux citations, au milieu de nombreuses autres, expriment bien son analyse et son projet. D’une part, il écrit : « le totalitarisme supprime les libertés publiques (d’association, de réunion, d’opposition, de manifestation…) et la moindre liberté privée ». À partir de la rhétorique conspirationniste sur le nouveau totalitarisme, on retrouve une mécompréhension et une inversion des relations entre fascisme et liberté – il ne s’agit en rien d’une erreur, ni même de quelque chose d’étonnant, puisque que Pavan est lui-même un fasciste défendant les libertés. On retrouve, aussi et surtout, la comparaison affreuse, par moments implicite et tant d’autres fois tout à fait explicite et revendiquée comme telle, de la gestion gouvernementale de la pandémie avec le nazisme, les camps de concentration et la Shoah. D’autre part, il écrit: « si l’on réclame ses droits inaliénables (liberté de mouvement, liberté de travailler, etc.), on est un criminel en puissance ». Une telle défense de la liberté de travailler, faisant de l’économie l’unique voie à suivre, la méthode et l’objectif de nos vies, révèle de manière limpide ce que porte leur politique : la liberté par et pour le capital, précisément au moment où les lieux de travail constituaient des pièges à contamination pour les prolétaires – alors même qu’il ose écrire ceci dans l’avant-propos : « Tout le monde se souvient-il des cyniques et insensées maximes au-dessus de l’entrée des camps, comme “le travail rend libre” ? Nous y voilà ». Ces réflexions qui convoquent autant Arendt qu’Agamben, des écologistes conservateurs que des libertariens des milieux d’affaires, tout en se parant de l’autorité de la science (épidémiologie, mathématiques, biologie), peuvent paraître mineures, mais il importe, du fait de leurs dégâts, de bien saisir leurs fondements et leurs fonctionnements. Vincent Pavan, Le totalitarisme en marche. De la perversion de la loi à l’homo sacer : une philosophie du présent, Les éditions Trédaniel, 2024. Pour un exemple de l’appropriation de la liberté par Fouché, voir : Louis Fouché, « Déferlement totalitaire et libertés », in Tous résistants dans l’âme. Éclairons le monde de demain !, Guy Trédaniel éditeur, 2021 ainsi que Éthique TV, « Louis Fouché, acte 4 : Déferlement totalitaire & libertés », Youtube, 18 avril 2021, https://www.youtube.com/watch?app=desktop&v=sksYYKYrXxw&t=0s. Sur la liberté fasciste et la pandémie en Allemagne, voir Quinn Slobodian et William Callison, « Du Reichstag au Capitol », Cabrioles, mai 2023, https://cabrioles.substack.com/p/du-reichstag-au-capitol-quinn-slobodian

27 Aujourd’hui, la députée du Rassemblement National Virginie Joron est l’exemple parfait des interactions entre l’appareil lepéniste et ses marges diffuses. Parmi de nombreux autres exemples, voir la discussion collective avec plusieurs personnalités politiques fascistes autour de la question des libertés, l’extrême droite et l’Europe, sur Sud Radio : Virginie Joron, « Liberté chérie », Youtube, septembre 2024, https://www.youtube.com/watch?v=HdiUVi_LOZ4. Alice Cordier participe à cette discussion, une bourgeoise qui constitue un élément clé, parmi d’autres, de la fascisation actuelle, puisqu’elle participe à faire le lien entre les plus hauts niveaux de l’État, l’extrême droite institutionnelle, les milieux économiques fascisés et les organisations groupusculaires dans la rue ou à l’université. Elle a d’ailleurs été reçue par Virgine Joron au Parlement européen pour « évoquer l’importance de la liberté d’expression face à la censure politique européenne et le droit des femmes » (https://www.youtube.com/watch?v=tSgOqraRAeU). Cordier préside le collectif fasciste Némésis, qui affirme défendre la cause des femmes par le suprémacisme, l’islamophobie et le conservatisme avec des positions fondamentalement antiféministes, homophobes et transphobes tout en s’emparant aussi de la liberté : liberté des femmes blanches, liberté de la civilisation suprémaciste, liberté du capitalisme racial.

28 De fait, liberté et écologie sont liées depuis longtemps, depuis la naissance et le développement du capitalisme. Il faut creuser, couper, brûler, déplacer, transformer, produire et détruire, pour poursuivre l’accumulation du capital, assurer une abondance matérielle au plus grand monde et délivrer la société de l’emprise des déterminations naturelles, des écosystèmes et de l’environnement. Réifiant la nature, devenue une extériorité disponible à l’exploitation, l’économie politique assimile la liberté à la négation du caractère fini des ressources, exprimant une « liberté-arrachement » qui « dresse l’émancipation humaine contre la nature, contre la Terre toute entière ». Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz, L’Évènement Anthropocène. La Terre, l’histoire et nous, Seuil, p. 59. Pour une réflexion qui s’empare, dans une perspective communiste, des relations entre liberté, écologie et matérialité des infrastructures, notamment du travail, voir Phil A. Neel et Nick Chavez, « Forest and Factory. The Science and the Fiction of Communism », Endnotes, décembre 2023, https://endnotes.org.uk/posts/forest-and-factory

29 Cette définition de la catastrophe environnementale s’inspire d’Out of the Woods, collectif international qui pense l’écologie dans une perspective communiste, décoloniale, féministe et queer et qui caractérise le changement climatique comme « la destruction socialement différenciée des moyens de notre subsistance ». Voir la traduction de l’ouvrage Hope Against Hope : Collectif Out of the Woods, L’utopie maintenant ! Perspectives communistes au désastre écologique, Présence(s) éditions, 2023, p. 32. Il s’agit d’une reprise de la définition donnée par Ruth Wilson Gilmore du racisme comme « la production et l’exploitation, sanctionnées par l’État ou extralégales, de la vulnérabilité à une mort prématurée selon le groupe », Golden Gulag, op. cité, p. 247. Il importe de saisir l’importance 1/ de la destruction, la vulnérabilité et la subsistance, soit le ravage, 2/ de la différenciation interne et externe des processus (à la fois leurs fondements et leurs effets) ainsi que 3/ des relations entre la machine État-capital, ses institutions et ses marges ; la légalité, la para-légalité et l’extra-légalité ; la société et les individus, soit la normalité et l’exception.

30 Alberto Toscano, « A Right-Wing Turn to Nowhere », art. cité

31 Sur l’encastrement du développement du capital, des structures racistes et de la liberté fasciste autour des énergies fossiles, Zetkin Collective, Fascisme fossile. L’extrême droite, l’énergie, le climat, Éditions la fabrique, 2020. Pour une étude complémentaire sur le fascisme et l’ordre naturel, voir Antoine Dubiau, Écofascismes, Grevis, 2022

32 Elias Canetti, Masse et puissance, Gallimard, 1986 (1960), p. 49. Sur l’histoire des crimes racistes en France, voir Rachida Brahim, La race tue deux fois. Une histoire des crimes racistes en France (1970-2000), Éditions Syllepse, 2021

33 « L’idéologie national-socialiste est dépourvue de toute harmonie interne. Le style de ses auteurs présents est abominable, leurs conceptions confuses, leur cohérence nulle. Chaque affirmation découle de la situation, et on l’abandonne dès que la situation change. […] L’idéologie national-socialiste est sans cesse en mouvement. Elle possède certaines croyances magiques, telles l’adoration vouée au chef et la suprématie de la race des seigneurs, mais sans se définir dans une série d’affirmations catégoriques et dogmatiques. », Franz Neumann, Béhémoth, op. cité, p. 51-53

34 Terry Eagleton, Literary Theory. An Introduction, University of Minnesota Press, 2008 (1996), p. 57. Voir aussi Terry Eagleton, « What is Fascism ? », New Blackfriars, 1976, 670 (vol. 57), p. 100-106

35 Robert O. Paxton, Le fascisme en action, Seuil, 2004, p. 99

36 Sur l’addition énergétique et la symbiose des différentes matières, à l’encontre de l’idéologie de la transition et de l’innovation, voir Jean-Baptiste Fressoz, Sans transition. Une nouvelle histoire de l’énergie, Seuil, 2024. Voir aussi Tad Delay, The Future of Denial. The ideologies of Climate Change, Verso, 2024

37 Antithesi, « La crise écologique et la monté du post-fascisme », Cabrioles, 14 avril 2024, https://cabrioles.substack.com/p/la-crise-ecologique-et-la-montee. Dans « The Coming Desert », un texte vertigineux, Mike Davis décrit le fascisme historique comme l’apogée « du déterminisme environnemental mêlé à la suprématie blanche » : le fascisme a directement à voir avec l’espace, par la conquête territoriale et la mise en valeur forcenée des milieux, médiées par l’attachement de la communauté à la terre, aux racines et à l’ordre naturel. Mike Davis, « The Coming Desert. Kropotkin, Mars and the Pulse of Asia », New Left Review, 2016, https://newleftreview.org/issues/ii97/articles/mike-davis-the-coming-desert

38 Dans un article récent, Sarah Brouillette et Astrid Lorange rendent compte du développement au sein des médias et des réseaux sociaux, résonnant avec des politiques antiféministes, familialistes et transphobes plus larges, de la figure de la tradwife, la femme traditionnelle comme femme au foyer, mère et épouse, dévouée et appliquée. Via la valorisation du mariage, de la procréation et du ménage, la famille traditionnelle fait l’objet d’une défense accrue, renforçant les divisions de genre binaires, l’essentialisation et la hiérarchie des rôles et des corps. Si l’ordre hétéro-patriarcal, le travail et le contrôle des femmes reposent sur des structures inscrites dans le temps long, l’affirmation de la figure de la tradwife au sein de la situation contemporaine contient quelque chose de proprement actuel. Sa valorisation est indissociable de la crainte de la fin de la domination raciale, qui lie alors la théorie suprémaciste et conspirationniste du grand remplacement au destin des familles blanches, dans un contexte de plus en plus réactionnaire et autoritaire qui fait face à la stagnation et aux crises. « The Softest, Most Feminine Life », protean magazine, 24 octobre 2024, https://proteanmag.com/2024/10/24/the-softest-most-feminine-life/

39 Alberto Toscano, « Le fascisme de notre temps », Artifices, 17 janvier 2025, https://artifices.blog/2025/01/17/le-fascisme-de-notre-temps-entretien-avec-alberto-toscano/

40 Jamie Merchant, Endgame. Economic Nationalism and Global Decline, The University of Chicago Press, 2024

41 Robert O. Paxton, Le fascisme en action, op. cité, p. 23

42 Alberto Toscano et Evan Calder Williams, « Un fascisme tardif ? Entretien avec Alberto Toscano », Contretemps, 6 janvier 2025, https://www.contretemps.eu/fascisme-tardif-entretien-alberto-toscano/

43 Franz Fanon qualifiait de « collusion fasciste » la convergence des méthodes, des objectifs et des dynamiques entre les milieux militaires, les milieux économiques de la métropole et les intérêts coloniaux pour faire face à la lutte de libération anticoloniale algérienne – une collusion qui n’a pas mené le fascisme au pouvoir en France mais qui s’avérait nécessaire dans l’exercice de la guerre. Franz Fanon, « Le monde occidental et l’expérience fasciste en France », El Moudjahid, n° 25, 13 juin 1958, in Écrits sur l’aliénation et la liberté, La Découverte, 2015.

44 Phil. A. Neel, « A Fistful of Dripping Hate », Infoaut, 12 décembre 2024, https://infoaut.org/traduzioni/a-fistful-of-dripping-hate-intervista-a-phil-a-neel-eng-version

45 Franz Fanon, « Encore une fois, pourquoi le préalable », El Moudjahid, n° 12, 15 novembre 1957, in Écrits sur l’aliénation et la liberté, op. cité